tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
vendredi, novembre 07, 2014
Matrice ou carré parental?
Je parle du «carré parental» dans lequel se forme l'activité fabulatoire de l'infans. Ne devrais-je pas plutôt parler de la «matrice parentale» ? Le concept de «matrice» a une connotation génitrice intéressante, alors que celui de «carré» renvoie à une schématisation trop géométrique pour évoquer les liens que l'infans crée avec la mère, le père et l'autre, lorsque le monde vient à l'enfant.
Et c'est seulement d'une matrice qu'on peut parler au stade fœtal, lorsque la relation que nous pouvons imaginer entre la mère et le fœtus ne compte que deux acteurs. A fortiori, dans le stade chaotique, toute évocation géométrique est à bannir.
Mais le concept de «matrice» ne conviendrait pas davantage, puisque ce qui caractérise le stade chaotique, c'est précisément l'irruption déchirante du chaos, de l'absence de toute forme référentielle et sécuritaire.
En outre, il est évident que dans la succession des stades fabulatoires peuvent intervenir d'autres acteurs déterminants, de la parenté, immédiate, d'une nourrice, etc. Le terme de «matrice» donc, parce qu'il n'est pas géométrique et de ce fait plus englobant de la diversité des situations possibles, semblerait mieux convenir.
Je tends cependant à maintenir le concept de carré pour souligner la polarisation de ce contexte fabulatoire qui devient précisément structurant de la psyché et des réseaux synaptiques de l'infans par des liens distinctifs. La notion de matrice est circulaire, alors qu'il semble qu'on puisse insister sans exagération sur la triangulation active des liens polarisés entre l'infans, la mère et le père, tandis que «l'autre» (la société) est à coup sûr englobant et non ponctuel: il détermine les comportements de la mère et du père, les rituels alimentaires, gestuels, langagiers, vestimentaires, etc.
Aucune métaphore, bien sûr, ne pourra prétendre désigner clairement et complètement de tels contextes de développement de l'infans. Mais toute pensée est métaphorique, consciemment ou non, toute théorie est une fiction et il faut tenter de choisir les images les plus actives et pertinentes par rapport aux relations que l'on décrut et théorise.
Ce questionnement était nécessaire, pour préciser ce que l'on évoque, mais le concept de «carré parental» se semble devoir demeurer comme le le plus opératoire jusqu'à nouvel ordre.
jeudi, novembre 06, 2014
Luc Dellisse : entretien virtuel avec le pêcheur de mythes*
Luc Dellisse
Entretien Hervé Fischer- Luc Dellisse
(6
novembre 2014)
HF : Je vous lancerai sans détour ce
mot : l’absolu. Il me semble que vous y aspirez, existentiellement,
textuellement, dans votre poésie, dans votre vie.
LD : J’ai un peu peur, quand il
s’agit d’un tel mot, dont le sens n’est pas garanti par l’expérience, de dire
des choses disproportionnées. On va donc y aller sur la pointe des pieds.
Il y a deux formes d’absolu auxquelles j’ai
affaire consciemment, et auxquelles je ramène tous les autres actes de ma vie :
la poésie et le temps.
En réalité, ces deux éléments, l’un
littéraire, l’autre épistémologique, se recoupent entièrement.
La poésie est directement connectée sur
le temps. Son affaire, c’est le temps. Elle travaille sur les étagements du
souvenir, le feuilletage des impressions sensibles, la présence de différents
moments du passé dans le présent. Le temps est au cœur de toute aventure
littéraire, et c’est lui, justement, qui donne à la littérature cette
perspective d’absolu.
J’appelle temps, non pas la perception
qu’on peut avoir de l’avancée biologique de notre existence vers son point de fléchissement,
puis son arrêt brutal. Le temps que j’évoque ici m’apparaît comme le domaine souverain
de la mémoire, enchaînement d’impressions successives, contradictoires, éprouvées
à divers moments de notre vie, certaines enfouies, mais la plupart conscientes
et terriblement aiguës. Le temps peut émousser nos émotions (par exemple le
souvenir d’un amour perdu, d’un être aimé et absent) mais il n’ôte rien à la vision des moments écoulés. Non
seulement il ne leur ôte rien, mais il leur ajoute, au contraire. Le temps met tout
ce qu’on capte en perspective avec la durée du monde, et lui donne sa quatrième
dimension.
J’ai le sentiment aigu que la mémoire
est un instrument, non pas de reconnaissance, mais de création du
présent : par le biais d’expérience nouvelles, nourries par le courant
souterrains des souvenirs, j’accède à la vraie mesure de la vie, à son absolu
relatif, qui est la poésie.
Le temps n’a jamais été pour moi une
souffrance, mais une promesse, une perspective. La mémoire n’est pas source de
regret, mais de recommencement.
Je circule ainsi dans ma mémoire comme
dans un roman que j’écrirais au fur et à mesure que la réalité vécue défile,
avec un léger décalage. De ce décalage je tire tout mon plaisir, toutes mes
raisons d’espérer.
Bien entendu, quand on pense à l’horreur
du monde, dont l’ombre portée est à tout moment dans notre vie, l’absolu
n’apparaît pas comme une transcendance : tout au plus comme un vertige. Le
terme d’absolu que nous employons est donc un peu décalé – et terrifiant.
HF : J’admets que la question était
radicale et la réponse impossible. Avec vous, cela aurait pu être ma seule
question. Mais je vais récidiver. Vous avez décidé de jouer votre vie dans
l’écriture. Est-ce possible?
LD :
Je suppose que c’est impossible; mais je ne m’en suis pas rendu compte en
m’engageant dans cette aventure aux dimensions d’une vie; j’ai cru que c’était
possible et quand je me suis rendu compte que c’était impossible, c’était
devenu ma façon d’exister, d’avancer, de durer et j’ai donc pris le parti de ne
pas tirer de conséquence pratique de l’impossibilité dans laquelle je m’étais
engagé. Et puisque cela continuait malgré l’impossibilité, il fallait croire
que l’impossible était possible quelque part. La difficulté, c’est de savoir
« où ».
Au
vrai, je ne dirai pas que j’ai tout misé
sur l’écriture, mais plutôt que j’ai tout misé sur la littérature. Il y a une dimension spirituelle dans la
littérature, dans la poésie, qui est une tentative d’approche transcendante des
réalités de l’existence. Cela ne se résume pas à lire et à écrire. Cela passe
par le corps, par le regard, par la respiration. C’est un rapport au monde, un
point de vue global.
Écrire
sa vie en la vivant, et faire des livres en redistribuant des événements de son
vécu selon une trame nouvelle et resserrée, sont les deux pôles de la même
expérience littéraire.
HF : Je partage votre jugement radical sur André
Gide (dans Le Tombeau d’une amitié)
dont la platitude m’a toujours ennuyé, comme vous. Cela m’encourage à vous
soumettre cette troisième question : jusqu’à quel point diriez-vous que la
vie est imaginaire ? D’essence romanesque ?
LD :
J’adopte le terme de platitude, qui est très juste, s’agissant de Gide, en
ajoutant que c’est une platitude ornée, enjolivée d’une manière
« artiste », visant à la subtilité et à la joliesse, dénuée de
nécessité, de vérité, de vitesse et d’épaisseur.
Mais
inutile de tirer sur André Gide, il s’en est chargé lui-même : son œuvre
est sa propre balle dans le pied.
Pour
la question centrale, plus importante, il
me semble qu’il faut distinguer entre « vie imaginaire » et « vie
d’essence romanesque. »
La
notion de vie romanesque ne pose pas de vraie difficulté d’interprétation, c’est
une question d’état d’esprit. La suite de romans que j’ai commencé à publier depuis
2004 appartiennent ainsi à ce que j’appelle une autobiographie
imaginaire : à partir de situations souvent issues de la réalité et de l’expérience
(les aventures de la vie!), je tire les fils un par un, le plus loin possible,
je leur invente un avenir virtuel, et je les connecte entre eux.
La
vie imaginaire est plus profondément inscrite dans mon parcours, elle est une
façon d’être, une certaine manière de m’adapter au monde, tout en remplaçant en
douceur un certain nombre de paramètres quotidiens par des solutions fictives,
des mondes rêvés.
Tout
cela remonte à mes dix-sept ans. C’est à ce moment là que j’ai fait le choix de
ma vie – l’âge habituel, je suppose. C’était quelques années après mai 68,
Woodstock, le retour à la nature. On avait l’impression de se retrouver dans un
camp de vacances à vie, les adultes avaient une tête de gentils organisateurs, le ravissement était
la loi. Vous avez connu les années 70, vous savez sous le nom de liberté,
c’étaient des années de chaîne. Je ne m’en souviens pas comme d’un terreau
favorable pour grandir, mais comme d’une époque intermédiaire, assez creuse, un
simple trottoir roulant entre deux époques, entre la fin de l’âge classique et
l’âge nouveau qui s’annonçait, qui n’avait pas encore de visage, mais que le ravissement
préparait : la transformation des relations psychologiques entre les gens
en relations commerciales. En voyant s’agiter chacun avec une certaine
frénésie, notamment sexuelle, on avait l’impression qu’ils savaient tous ce qui
les attendait, qu’ils étaient libres pour la dernière fois.
J’ai
alors eu l’idée, ou l’envie, de ne pas rester coincé uniquement dans mon
époque, de vivre en même temps dans d’autres temporalités, d’autres réalités, contigües à celle que où je me trouvais et qui ne me tentait pas. L’Antiquité
romaine, le siècle de Louis XVI, la fin de la Belle-Époque, ainsi que des
utopies plus marquées encore et relevant de la science-fiction, sont devenus
mes royaumes parallèles; je passais de l’un à l’autre, selon l’humeur, et à
l’insu de tous. Mon temps imaginaire était très compartimenté.
Quand
je faisais l’amour, c’état avec un esclave grecque, une fille de poète
symboliste, une aventurière nubienne, une courtisane d’Alpha du Centaure, qui
venaient prendre la place de la petite complice néo-beatnik du moment, avec ses
beaux yeux fatigués et sa douceur sans espoir. J’ai aimé d’un amour joyeux et
violent les femmes de Fragonard et les femmes de Renoir, les étrangères et les
voyageuses, Geneviève Mallarmé et Marie de Heredia, tout en passant auprès de
mes proches pour quelqu’un d’assez vague et d’assez froid : évidemment, j’étais ailleurs.
Tout
cela a duré longtemps, très longtemps, de 17 à 30 ans environ. Ce n’est qu’à
trente ans, quand est vraiment venu l’écriture, c’est à dire l’encre mêlée avec
le sang, que j’ai cessé de nourrir des mondes fictifs où habiter, et que j’ai
repris pied, tant bien que mal, dans mon époque d’origine. Alors, l’élaboration
d’objets poétiques et romanesques a pris la relève de mes fantasmagories.
Voici ma quatrième question :
qu’entendez-vous lorsque le poète que vous êtes affirme que «le monde visible
est l’antidote du monde réel» ?
J’ai
tendance à croire que l’objet de la poésie est le monde tel qu’il se donne à
nous quand nous le regardons du point de vue du bonheur.
« A
mes yeux », la poésie réside dans la netteté de l’image et non dans son
flou; dans le visible plutôt que dans l’invisible. Les choses cachées sont
cachées par notre regard et non par leur apparence. L’opération poétique dans
laquelle je me suis engagé est semblable à un immense réglage rétinien qui
accommode le monde visible à ce double rêvé (héraldique dirait Lawrence Durrel)
C’est
dans la représentation physique imaginaire de l’acte de voir, que se joue le
passage de la vue à la vision.
Puis-je vous demander pour terminer
(provisoirement) si vous êtes d’accord avec moi, lorsque je dis que le monde
est mythique? Que même la raison est fabulatoire?
Il
me semble qu’on peut distinguer fabulation et affabulation, la première
qualifiant l’élaboration d’une fable présentée comme réelle, mais dont la
signification tient à la cohérence de ses parties entre elles et au décalque de
la vie; la seconde étant l’habitude ou la manie d’inventer des faits et
constituant une sorte de mythomanie active.
Cette
distinction faite, je vous donne raison : sans doute, la vie est
fabulatoire, puisque le prisme par lequel elle passe est un système subjectif
de captation, de représentation et d’informations que rien ne pourrait rendre
assez factuel, constant et convivial pour le distinguer d’une illusion suivie.
La
question de savoir si le monde est mythique en soi, ou si le reconnaître pour
tel est une hypothèse de travail féconde et un projet de vie qui coïncide avec la « réalité effective du
réel », ne me paraît pas d’ordre antinomique. C’est au contraire cette
coexistence du virtuel et du réel qui donne sa vérité et sa beauté à notre
exploration du mythe.
Je
rêve ainsi d’une mythologie moderne dont le moteur ne serait pas le symbole
mais la réalité renversée…
* Le titre ironico-affectueux de cet entretien a été donné par Luc lui-même.
mercredi, novembre 05, 2014
Logo de la Société internationale de mythanalyse
Voici donc le logo «institutionnel» de la SIM, qui évoque l'origine biologique des mythes au stade de l'infans, celui qui ne parle pas encore mais qui fabule déjà dans son berceau sur le monde qui vient à lui et dont il prend conscience.
Voici, pour archivage, le logo que nous avons mis en haut de page de ce blog depuis son début et qui évoquait plutôt le thème de La société sur le divan (vlb, 2006):
mardi, novembre 04, 2014
La pensée magique du Net
Ce livre, qui sort en librairie en France en ce début de novembre, tente de mettre en évidence les mythes et l'effervescence magique de l'âge du numérique.
Ma poche couine, ma main sonne, la table vibre, mon oreille résonne : ce sont les messages et les courriels, les alarmes et les tweets qui rentrent, qui me rejoignent, m'excitent, me stimulent ou me harcèlent et m'obsèdent constamment. Mon style de vie a changé depuis que j'ai un téléphone intelligent. L’âge du numérique qui émerge est plus puissant que l’âge du feu. Mais aussi plus humain. Il réactive nos mythes archaïques les plus puissants et nous aspire par sa nouvelle magie dans des mondes virtuels.
Face à la vieille réalité, sommes-nous des cyberprimitifs heureux ? L'auteur propose une mythanalyse de nos emballements numériques et de ce qu'ils modifient en profondeur dans la société et dans nos manières de penser. Une exploration envoûtante.
samedi, novembre 01, 2014
Mythe et pensée magique
Le mythe est un récit. La pensée magique est l'interprétation du mythe du monde actuel qui en découle et qui en fait espérer des résultats concrets qui se révéleront irréalistes. La magie est la technique qui en convoque le pouvoir.
Jean Piaget, à qui il faut rendre hommage pour la sagacité de sa vision autant que pour la qualité de ses observations cliniques sur le développement psychique de l'enfant, nous aide à comprendre que la pensée de l'enfant est avant tout magique. Son épistémologie génétique est un monument aujourd'hui trop négligé. Je ne reviendrai pas ici sur les différentes étapes de la construction de la pensée chez l'enfant, qu'il a cru pouvoir établir en suivant de près l'évolution de ses trois enfants. Ce qui me paraît le plus intéressant chez Piaget, c'est son idée selon laquelle l'enfant développe avant tout une pensée magique. Et contrairement à lui, j'observe à quel point la pensée magique qui se constitue pendant la "période sensorimotrice" (0 à 2 ans), demeure dominante pendant la "période préopératoire" (2 à 6 ans), pendant la "période opératoire" (6 à 12 ans) et bien au-delà, au cœur même de l'âge adulte. Certes, l'enfant construit une logique, une symbolique, des stratégies pratiques, qui assurent son adaptation pragmatique. Mais il ne cesse aussi d'imaginer le monde qui se présente à lui sans mode d'emploi préétabli. Il le fabule, l'anime de forces amies ou ennemies, d'esprits. dans ses jeux, il imagine que son ourson, sa poupée, ses voitures, sont vivants et ont des sensations et des pensées. Il projette ses émotions et ses sentiments sur tous les objets qui l'entourent; il fait voler son avion en le tenant dans sa main, lance ses soldats dans la bataille en les déplaçant lui-même, les fait tomber pour les tuer; il joue à cache-cache derrière ses mains. Il vit et agit dans un monde magique dont il invente et applique les règles avec la plus totale conviction. Ce n'est que peu à peu qu'il introduira le principe de réalité, la logique de l'identité ( un objet ne peut pas être pris pour un autre), et rationalisera plus objectivement, "refroidira" l'imaginaire qui faisait palpiter magiquement tout ce petit cosmos.
Cette domination de la pensée magique que note Piaget dans les premières périodes de la croissance mentale de l'enfant, c'est bien, dit en d'autres termes, si je passe de l'épistémologie génétique à la mythanalyse, ce que j'appelle les stades successifs de la fabulation mythique du monde. Née avec le principe de désir, elle s'hybride peu à peu avec le principe de réalité, certes, mais la pensée magique ne disparaît pas pour autant: elle se transforme, invente de nouvelles forces avec lesquelles composer, qu'il faut s'allier ou combattre. Elle trouve dans les jeux et notamment dans les jeux vidéo de nouveaux champs d'expression et de conquête. La pensée magique, la fabulation mythique ne cessera jamais, même dans la vie sociale adulte, professionnelle, dans les loisirs, dans la vie familiale, dans l'économie, la guerre, l'amour, le sexe, la consommation et jusque face à la mort.
Jean Piaget était un épistémologue suisse et sérieux, dédié à ses activités cliniques, académiques, institutionnelles. Il a limité à l'enfance l'âge de la pensée magique et n'a pas voulu penser que cette pensée magique développée dans les premières étapes de l'enfance se prolongerait dans un âge adulte qu'il voulait adapté: opératoire et rationnel, en rupture avec l'enfance. Il n'a pas pensé non plus que cette pensée magique ne se limitait pas à la saisie des objets, dans une période d'apprentissage sensorimoteur puis opérationnelle. Elle est en fait l'expression de proximité d'interprétations mythiques beaucoup plus larges de la totalité du monde qui naît à l'infans. La magie est toujours une technique fondée sur une cosmogonie qu'on veut comprendre, s'approprier, maîtriser et qu'on interprète selon des récits qui expriment les mythes fondateurs de l'univers.
Il faut reconnaître la perspicacité de Jean Piaget, la qualité de ses intuitions et de ses observations cliniques. Il était encore un homme du rationalisme classique. Mais il a su fonder sur la biologie en temps réel le développement de la pensée magique, comme je fonde la mythanalyse sur la biologie et non sur des grimoires moyenâgeux ou des mémoires archaïques. Ce sont précisément les périodes successives du développement de l'enfant, sensorimotrice, préopératoire, opératoire,etc. qui déterminent l'évolution de la création mythique chez l'infans. Peu importe que je les aie diminuées en nombre, car on peut toujours mener des analyses plus segmentaires et il faut aussi tenir compte de la diversité des rythmes d'évolution selon les enfants. Ce sont des périodes d'évolution physiologique et cérébrale qui sont les facteurs de développement mythique. Là est le point commun important, même si je ne distingue pas comme Piaget une période "symbolique" après la période "opératoire", car je fais plutôt l'hypothèse que la pensée de l'infans est symbolique dès le début et ne cesse de l'être. Ce n'est pas un stade plus avancé de développement, mais un constante de la pensée. Et je n'entrerai pas ici dans un débat académique sur les distinctions de sens du mot "symbolique", Je n'en ai pas besoin pour mon propos.
C'est incontestablement la crise de la postmodernité qui a permis de penser et de théoriser la mythanalyse; et donc de reprendre en termes nouveaux, mythanalytiques, l'épistémologie génétique de Piaget pour situer l'origine des mythes.
J'avoue aujourd'hui n'avoir pas lu assez attentivement Piaget lorsque j'étais étudiant, attiré par d'autres problématiques moins psychologiques; je ne le regrette pas aujourd'hui parce que cela m'aurait sans doute retenu dans une épistémologie génétique rigoureusement segmentée et éloigné de la divergence mythanalytique que je cherchais. Mais peu importe aujourd'hui, sous réserve de reconnaître son apport exceptionnel tant en thérapie psychologique qu'en épistémologie et extrêmement original pour son époque.
Libellés :
Jean Piaget,
Postmodernité,
rationalisme classique
vendredi, octobre 31, 2014
Même la modernité est un mythe
La modernité est fille de la Révolution française. Elle s'inspire du Siècle des lumières en instaurant les idéaux de la Raison, de l'Histoire, de la Démocratie et de la Justice égalitaires, de l'éducation pour tous, de la technologie et de la science. Elle dévalorise donc le passé, jugé obsolète et obscurantiste en faveur du futur qui en accomplira les espérances.
Cette modernité renie donc les temps anciens des mythes et des superstitions. Au nom de la Raison elle condamne l'irrationnel. Elle revendique la lucidité démystificatrice et célèbre le Progrès. Dans une société moderne, on aurait donc dépassé le temps des mythes. Non seulement on renvoie dans les superstitions passéistes les mythologies, mais il ne saurait exister de mythes modernes. La modernité est le temps des non-mythes. Il n'y a plus de mythes. On s'en et enfin débarrassé et le rationalisme scientifique est désormais en charge d'expliquer tout.
Bref on oppose mythes et modernité.
Pourtant, nous avons appris à reconsidérer l'Homme, le Progrès, l'Histoire, et même la Raison comme des mythes, du moins au sens populaire de "grandes illusions". Et la mythanalyse les considère comme des mythes nouveaux, des mythes modernes, qui ont remplacé le mythes plus ancien de Dieu, et la trilogie plotinienne du Beau, du Vrai, et du Bien. Plus encore, nous sommes allés avec Auguste Comte jusqu'au bout de ce chemin en instituant l'Humanité, avec sa religion, et le Positivisme. La modernité est donc constituée d'un bouquet de mythes modernes. Je dis bien "modernes" et actuels, qui jouent un rôle déterminant dans nos idéologies, nos valeurs sociales, nos stratégies politiques et économiques.
La démystification des mythes de la modernité par la postmodernité était donc légitime et nécessaire. Elle a été très efficace d'ailleurs, nous replongeant dans un flou total célébrant les seules subjectivités individuelles et collectives. C'est à partir de cette crise que la mythanalyse se précise, non seulement en affirmant que toute théorie, toute interprétation du monde, toute pensée, toute sentimentalité, toute émotion est mythique. Mais en soulignant aussi qu'on ne peut rester longtemps dans ce "relativisme absolu"socialement périlleux, qui va contre toute éthique collective, et justifie finalement le cynisme ludique et le nihilisme.
La mythanalyse nous invite à distinguer les bons mythes porteurs d'espoirs (et d'illusions proactives) et les mythes toxiques, intelligents mais destructeurs. La lucidité mythanalytique fait ses choix et assume la dimension fabulatoire ou mythique de ses choix. Un exemple: je crois à la nécessité de construire le progrès - non pas tant technoscientifique, qui se fait dans tous les cas pour le meilleur et pour le pire - que le progrès moral de l'éthique planétaire (le respect des droits de l'homme). C'est là une illusion, un mythe inaccessible, une naïveté, une faute de l'intelligence lucide et critique? Oui. Mais c'est beaucoup plus que tout cela: c'est une décision volontariste, la seule qui donne espoir à l'humanité de progresser cahin-caha vers un état meilleur. Ne pas y croire, c'est être intelligent, mais défaitiste, fataliste, en perte de sens (de direction), c'est faire le jeu des obscurantismes, des fascismes. Le fatalisme aussi est un mythe, notamment célébré par l'islam. Est-ce vraiment intelligent. Je préfère l'intelligence de la volonté optimiste, prométhéenne à celle de la résignation doloriste chrétienne ou à la lucidité pessimiste et finalement destructrice.
Oui, la modernité est un mythe. Un excellent mythe qu'il ne faut pas jeter à la poubelle de l'Histoire, mais dont il faut comme Sisyphe, remettre constamment la charge sur nos épaules.
A condition de ne pas oublier que c'est un mythe que nous choisissons, et finalement que c'est une facette précieuse du mythe de l'Homme. Je ne dirai pas comme le théologiquement correct Leibniz que "nous vivons dans le meilleur des mondes possibles", ce qui est un acte de foi contre l'évidence, mais que nous vivons dans le monde que créent les hommes. Et qu'il ne faut nous en prendre qu'à nous-mêmes si nous n'en sommes pas satisfaits. C'est à nous de le changer. Et nous savons très bien en quoi : imposer le respect des droits humains fondamentaux. Le principe en est universel. Il n'y a que ce concept-là sur Terre qui soit universel.
jeudi, octobre 30, 2014
Le stade du homard
Le stade du homard - mythanalyse (le seigneur du jeu vidéo), acrylique sur toile, 122 x 183 cm, 2013
Avec la crise de
l’adolescence vient le stade du homard. C’est la revanche du stade de la tortue
sur le dos. L’enfant affirme sa force et son individualisme. Il fabule
plus que jamais face au monde adulte auquel il se confronte, ou dont il s’évade
dans les médias sociaux et les jeux vidéo. Éros et Prométhée, l’instinct de
puissance, le gouvernent.
The beginning of the adolescence crisis launches the stage of the lobster. It
sounds like a revenge on the stage of the turtle on its back. The adolescent
wants to affirm his strength and personality. He develops more imagination than
ever confronting the adult world or escaping from it into social media and
video games. Eros and Prometheus rule him.
Mit der Adoleszenz fängt die Phase des Hummers. Es scheint ihm, als
wäre es eine Revanche für die Phase der Schildkröte auf dem Rücken. Der junge
beweist seine neue Kraft und Eigenart. Er fabuliert der Erwachsenenwelt
entgegen wie niemals zuvor, konfrontiert sich oder entflieht in die sozialen
Medien und Videogames. Eros und Prometheus beherrschen ihn.
Cuando viene la adolescencia el niño entra en la fase del bogavante, aquella le
parece como una revancha sobre la fase de la tortuga en posición de espalda. El
adolescente afirma su nueva fuerza y su individualismo. El fantasea más
que nunca confrontándose al mundo adulto, o escapándose en los medios sociales
y videojuegos. Eros y Prometeo lo dominan.
龙虾阶段 - 神话分析,布面丙烯,122
X 183 cm,2013
随着青春期的危机到来的是“龙虾阶段”。这是“背上的乌龟阶段”的回报。孩子确立自己的力量和个人自由。他与成人世界发生对立,或者借助社交媒体和电子游戏来逃避,面对成人世界,他比以往任何时候进行更多的虚构。生之本能(eros)和权力的本能(普罗米修斯)支配着他。
mardi, octobre 14, 2014
Les mythes entre confusionnisme théorique et bêtisier populaire
La mythanalyse est encore confrontée tant au bêtisier populaire qui traite de mythe tout ce qui est faux et un confusionnisme théorique sidérant de la part de beaucoup d'intellectuels et écrivains académiques. On peut certes le déplorer. Mais j'y vois plutôt un domaine de réflexion vivant et significatif de ce qui circule dans les imaginaires sociaux.
Les façons de parler populaires ne devraient pas nous étonner. Le rationalisme ordinaire se prétend moderne et se moque donc de la naïveté infantile des mythologies anciennes. En outre, le rationalisme moderne nie évidemment, contre toute évidence, qu'il puisse exister aujourd'hui encore en Occident des mythes actuels qui surplomberaient nos imaginaires collectifs. Pour lui, le temps des mythes est terminé; celui de la science est commencé. Ces esprits démystifiés ne sauraient imaginer que nous soyons aujourd'hui sous l'influence d'autant de mythes, sans le savoir, que l'étaient les Égyptiens, les Grecs ou les Germains anciens. Or c'est bien cela qu'observe la mythanalyse!
Quand aux spécialistes, en général des historiens érudits des mythologies anciennes, aucun d'entre eux n'a jamais proposé aucune théorie articulée de l'origine des mythes. Pour eux, les mythes remontent à des temps obscurs, pour lesquels nous n'avons plus de documents, ou flottent dans les airs comme des archétypes ahistoriques et universels, ou ils nous viennent d'une peur fort répandue de la mort. Nous les avons inventés jadis pour nous expliquer l'origine et la destinée du monde, parce que nous nous interrogions confusément sur ces questions sans avoir de réponse. Mais, au-delà de citer Hésiode ou Homère, aucun de ces spécialistes ne tente d'expliquer pourquoi ces poètes les ont formulés ainsi, sauf à invoquer de vieilles traditions orales. Et certes l'érudition de ces mythologues ou mythographes, souvent admirable, tient lieu de science, permet des typologies, établit des liens, des ensembles, des filiations, des diversités entre plusieurs versions, voire croit pouvoir y déceler des structures linguistiques ou anthropologiques. Mais cela s'arrête là. L'origine ancienne des mythologies leur cache l'actualité de l'origine des mythes, qui est biologique et non pas historique; toujours renouvelée dans l'actualité et non pas un trésor hérité d'un lointain passé. C'est là précisément que situe la différence selon laquelle se constitue la théorie de la mythanalyse. En tout temps les hommes ont développé une pensée magique fondée sur les mythes en autorité dans leurs sociétés. Aujourd'hui comme hier. La modernité elle-même est un mythe.
lundi, octobre 13, 2014
Mythes et magies
Toute magie relève de la pensée magique et toute pensée magique se fonde sur des mythes auxquels on adhère consciemment, ou inconsciemment.
Cette observation, aussi basique qu'elle puisse apparaître, est peu reconnue, rarement explicitée et le plus souvent demeure inaccessible, dans les replis de l'inconscient collectif.
J.ai souvent noté qu'il n'y a guère de différence entre pratique religieuse et pratique magique: mêmes mythes, mêmes rituels, mêmes initiations, mêmes communautés, mêmes types d'officiants, chamans et prêtres. Mêmes buts aussi de recherche d'accomplissements en faveur de soi ou de ses proches. Seule la magie noire en semble s'exclure, encore que les excommunications et rituels de dépossession diabolique, voire les messes noires doivent ici être pris en compte.
La mythanalyse lie étroitement l'analyse des mythes, des religions et de la pensée magique et des pratiques magiques. C'est au niveau de l'évolution historique et sociale des institutions dans lesquelles elles s'incarnent que réside les différences apparentes.
dimanche, octobre 12, 2014
Le stade du papillon
Le stade du papillon- mythanalyse, acrylique sur toile, 122 x 92 cm, 2014
Avec la mutation
biologique de la puberté l’enfant arrive au stade
du papillon, caractérisé par l’esquisse d’une personnalité en fonction de
ses chromosomes et de ses premières fabulations. Il papillonne et imagine dans
l’irréalité de ses désirs un monde à venir dans lequel il veut voler de ses
propres ailes.
Through the
organic mutation of puberty the child enters the stage of the butterfly, characterized by the sketch design of
diverse personalities according to his chromosomes and first fabulations.
Flitting about the unrealism of his desires he imagines worlds where he wants
to fly with his own wings.
Cuando el niño enfrenta la mutación biológica de la pubertad, el va a
atravesar la fase de la mariposa,
caracterizada por sus intentos de esbozar una personalidad según sus cromosomas
y sus interpretaciones fabulosas acumuladas desde el inicio de su vida. El
mariposea imaginando en la irrealidad de sus deseos diversos mundos en donde el
espera volar con sus propias alas.
Mit Beginn der
biologischen Mutation der Pubertät erreicht das Kind die Phase des Schmetterlings, die durch Persönlichkeit Skizze
charakterisiert ist, die es nach seinen Chromosomen und imaginären aufeinanderfolgenden
Weltanschauungen gestaltet. Er gaukelt, und stellt sich Welte vor, wo er nach
seinen irrealen Wünschen mit eigenen Flügeln fliegen will.
蝴蝶阶段 - 神话分析,布面丙烯,122 X 92
cm,2014
随着青春期的生理变化,孩子来到了“蝴蝶阶段”,这个阶段的特征是建立在染色体和早期虚构之上的人格的初步形成。他像蝴蝶似的飞来飞去,在自己各种欲望的不真实中想象一个即将到来的世界,在这个世界中,他想要展开自己的双翅飞翔。
lundi, octobre 06, 2014
Le stade du pingouin
Le stade du pingouin – mythanalyse, acrylique sur toile, 92 x 122 cm, 2014
Lorsque l’enfant enfin
se redresse en position verticale et fait ses premiers pas, il accède au stade du pingouin et pénètre le monde. Son
interprétation fabulatoire du monde va évoluer avec la hauteur du regard et la
mobilité des jambes. Les personnes et les objets sont conquis au fur et à mesure
qu’il les atteint et les saisit. Il les déchiffre et commence à les nommer.
As soon as
the child finally manages to stand up vertically and makes his first steps, he attains
the stage of the penguin and enters
the world. His imaginary interpretation of the world changes according to the
height of his eyes and the mobility of his legs. Reaching and griping persons
and objects, he begins to decipher and name them.
Cuando el niño al fin crece hasta ponerse
de pie y dar el primer paso, el alcanza la fase
del pingüino y entra en el mundo. Su
interpretación fabulosa del mundo cambia según la altura de su mirada y la
movilidad de sus piernas. Alcanzando y agarrando personas y objetos, el empieza
descifrar y nombrarlos.
Wenn das Kind
endlich auf seine Beine steht, und seine ersten Schritte macht, erreicht er die
Phase des Pinguins, und tritt in die
Welt ein. Seine imaginäre Weltanschauung ändert sich nach seiner Beweglichkeit
und nach der Höhe seiner Augen. Er erobert die Personen und Objekte die er
erreichen und greifen kann, und fängt an, sie zu dechiffrieren, und mit Wörtern
zu benennen.
mardi, septembre 23, 2014
Pensée conceptuelle et pensée artistique
L'agneau-loup, acrylique sur toile, 92 x 122 cm, 2013
Cette théorie mythanalytique que j'expose ainsi de blog en blog, je la construis conceptuellement, mais aussi avec ma démarche artistique. Mon expérience est celle du recours à la pensée artistique, un expression rarement employée et qui se présente même comme un oxymore, du fait de l'idéologie dominante qui lie art et irrationnel, mais qui correspond bien réellement à la réalité du processus de création.
Les images que je peins m'obligent à questionner avec plus d'acuité les concepts pour lesquels j'opte. Mes décisions de peintre, la composition, les choix de couleurs, la touche picturale, les postures sont autant de décisions théoriques, qu'elles confirment ou requestionnent au fil de la recherche-peinture. Chaque jour, je fais l'expérience de la fécondité méthodologique de cette double démarche conceptuelle et artistique, et j'y découvre un plaisir, une motivation et une dynamique puissants, dans ma quête de lucidité. Les problèmes picturaux auxquels je suis confronté sont aussi des problèmes théoriques et cette double approche m'aide à les résoudre - ou à les trancher.
lundi, septembre 22, 2014
Le bestiaire animalier de l'inconscient
L'agneau-loup, acrylique sur toile, 9 x 122 cm, 2013
Ce bestiaire animalier varie, mais aucune culture, donc aucun inconscient collectif ne se passe de ces métaphores. Les récits sont multiples, empreints de magie, de fantastique, évoquent des merveilles ou des frayeurs (loups-garous, dragons, oiseaux de malheur), mais aussi des symboles (la colombe du Saint-Esprit ou de la paix, le coq gaulois, l'aigle impérial, l'écureuil ou la fourmi qui épargnent, le paon, etc.) L'astrologie a institué un bestiaire compliqué, comme aussi la civilisation chinoise, qui attribue chaque nouvelle année à un cycle de figures animales qui sont chaque fois célébrées.
Il est donc permis au mythanalyste d'inventer à son tour un bestiaire pour caractériser les phases successives du développement de l'inconscient et de la fabulation mythique. On peut y voir un jeu gratuit, une ironie, mais aussi une invention qui tente de rendre compte avec pertinence de l'évolution biologique, musculaire et psychique de l'infans.
Et dans la peinture qui accompagne ce texte, la figure de l'agneau-loup, comme je l'ai déjà mentionné dans un blogue précédent, évoque l'ambivalence des mythes et le confusionnisme dramatique de beaucoup de nos rêves, qui virent tantôt au désir, tantôt à la frayeur.
dimanche, septembre 21, 2014
Le "stade de l'ourson"
在"背上的乌龟"阶段之后是幼熊阶段,这时儿童能够坐着,通过爬行四下移动。面对这个他刚刚开始与之互动的外部世界,他意识到自己身体的自主性。他的各种虚构随着他的各种发现发展变化。(神话分析)
Après le stade de la tortue sur le dos, l'enfant va prendre conscience d'une certaine autonomie de son corps face au monde. Il va devenir capable de s'asseoir, puis d'acquérir une mobilité à quatre pattes. Commence alors ce que j'appelle le stade de l'ourson. La séparation de sa conscience de lui-même et de celle de "l'extérieur" va entraîner des changements majeurs dans sa fabulation du monde. Il fait l'expérience nouvelle d'un face à face et d'un pouvoir de manipulation avec ses jambes et ses bras-mains, alors qu'il était au stade précédent principalement dans un développement oral, usant de sa bouche pour connaître les objets qui s'approchaient de lui. Il acquiert la conscience de la profondeur de l'espace et de sa capacité à s'y déplacer, près du sol, certes, et cela change son angle de vue et ses sensations d'appréhension. Il découvre son pouvoir d'interactivité avec le monde dans une sorte de corps à corps musculaire. Il peut ramper vers sa mère, lancer ou aller chercher des objets, s'éloigner de sa position assise, dans toutes les directions. Son regard s'active autant que ses muscles. Il part à la découverte, fait des expériences, ludiques ou douloureuses, et veut en savoir plus sur ce nouveau monde qui se dresse face à lui comme un défi, mais aussi comme un magma désirable, où il va apprendre de plus en plus à faire des distinctions, à contourner ou à saisir. Il n'est plus victime passive, immobilisée, mais il devient un être pro-actif. Il exerce et renforce ses trois instincts, de plaisir, de pouvoir et de destruction: Eros, Prométhée et Thanatos. Ses aventures suscitent de nouvelles logiques, de nouveaux buts, de nouveau désirs, de nouvelles frayeurs, de nouveaux pouvoirs, donc de nouveaux récits: toute une nouvelle fabulation dans son interprétation du monde.
Ainsi, d'un stade à un autre, celui du chaos originel, celui de la tortue sur le dos, puis maintenant celui de l'ourson, assis ou rampant, les mythes fondateurs de son rapport au monde évoluent, se consolident ou s'effacent dans sa conscience, mais non pas dans sa mémoire inconsciente, où ils demeureront actifs. Et il crée surtout de nouveaux mythes correspondant à ce nouvel état.
Dans cette peinture, dont la reproduction accompagne ce texte, j'ai tenté de mettre en évidence l'expérience du face à face de l'infans et du monde, qui est à son échelle, encore confus ou chaotique, mais qui commence à se structurer au rythme de ses interactions.
mardi, septembre 16, 2014
Les inconscients collectifs, ce sont les cultures
La mythanalyse tente de découvrir et de déchiffrer l'inconscient collectif de chaque société et plus minutieusement de chaque groupe social, comme la psychanalyse tente d'élucider les paramètres de chaque biographie individuelle. L'une et l'autre ont des objectifs théoriques et thérapeutiques. On objecte souvent, que le mythanalyste ne peut allonger la société sur le divan pour l'écouter se raconter. Mais l'objection est nulle, car le mythanalyse a plus de matière à étude que le psychanalyste, et plus qu'il n'en peut analyser. C'est la culture de chaque société que le mythanalyste étudie. Toutes les cultures sont, dans leur diversités, l'expression même des inconscients collectifs de toutes les sociétés selon leur diversité. Bien sûr, il faut entendre le concept de culture au sens anthropologique, qui désigne non seulement la littérature, la musique, l'architecture, le cinéma, bref les grands arts, mais aussi les usages alimentaires, les modes de socialisation, les idéologies, les pratiques économiques et financières, l'éducation, la médecine, le temps social, etc.
Certaines oeuvres culturelles deviennent emblématiques et méritent notre grande attention, mais la vie quotidienne, ordinaire, les superstitions, les crises, les modes d'individualisation, de compétition, etc., toutes ces facettes multiples de chaque culture ont une signification identitaire distinctive incontournable. J'en ai moi-même fait l'expérience en décidant à l'âge de 40 ans d'émigrer d'un inconscient collectif dans un autre, en l'occurrence de France au Québec. Je voulais changer de scénario sociologique. Et cela m'a permis de mieux percevoir les traits distinctifs des cultures et des inconscients collectifs français en m'en séparant, mais aussi d'apprendre à découvrir ceux du Québec en m'y intégrant. Et la difficulté de l'expérience m'a démontré la puissance distinctive de chaque identité culturelle. Plus encore, en devenant québécois, j'ai pris la mesure de la différence considérable qui subsiste après plusieurs siècles entre la culture, l'identité et l'inconscient collectif québécois, d'une part, et celles du reste du Canada, d'autre part. Des différences si importantes, non seulement de langue, mais aussi d'idéologie, de valeurs, de sensibilité, de références mythiques, de projets collectifs, qu'elles semblent irréductibles et fondent durablement l'indépendantisme québécois.
L'inconscient collectif, c'est la culture. L'inconscient collectif qui est au coeur de chaque culture fonde et légitime sa différence identitaire, ses mythes et donc ses valeurs et sa sensibilité.
La mythanalyse s'impose comme une nouvelle science humaine incontournable. On s'étonne même qu'elle n'existe pas depuis toujours.
mercredi, septembre 10, 2014
Video: Collective Kick "Art Postal" Crowd Painting by Hervé Fischer (Deutsch)
Ich lade sie ein, an der Schaffung eines kollektiven Gemälde teilzunehmen. Das Thema dieses neuartigen Projektes wird unser gemeinsamer Engagement in die kulturelle Schöpfung sein. Jeder Mensch kann ein Künstler sein. Ich schlage ihnen vor, diese Malerei mit ihrem persönlichen Zeichen zu verwirklichen. Ich werde während der 30 nächsten Tagen ihr Mahler sein, und die Steigerung der Anzahl der Teilnehmer und Beiträgen in der Art der Anzeiger der Wirtschaft und Finanzspekulation darstellen.
Die Kultur kann wichtiger als die Wirtschaft sein. Wir können es zusammen zeigen. Ich danke ihnen im voraus für ihrem Beitrag, und am Ende der 30 nächsten Tagen werden wir nicht nur ein außerordentliches Erlebnis geteilt, sondern auch ein emblematisches Kunstwerk gemeinsam geschaffen haben.
http://bit.ly/hervefischer
mardi, septembre 09, 2014
Symbolique de la nuit
La contrainte du sommeil nous apparaît souvent comme un désordre, une contrainte qui perturbe notre vie quotidienne, à laquelle on ne peut biologiquement se soustraire, mais qui constitue une sorte de dysfonction. On pourrait de même s'interroger sur le cycle des jours et des nuits, que nous expliquons maintenant par la rotation de la Terre sur elle-même : un phénomène purement astrophysique, mais qui devait paraître jadis comme une étrange volonté des dieux. A croire que le dieu Soleil ait lui aussi besoin de se coucher et de dormir comme un simple mortel, et que la lune et les étoiles soient comme des oiseaux nocturnes.
De même, du sommeil, nous avons aujourd'hui toutes les explications biologiques requises. Il est un temps de récupération physiologique, de renforcement de notre système immunitaire, etc. La preuve: nous ne pouvons survivre sans sommeil. Mais il donne encore aujourd'hui lieu à toutes sortes d'interprétations irrationnelles. Le sommeil, comme la nuit, suscitent une ambiguïté d'interprétation qui est celle de beaucoup de mythes: en bien et en mal. Et comme la nuit, il détient communément une forte symbolique.
La nuit est identifiée à la peur, à l'insécurité, aux démons; mais les poètes romantiques l'ont aussi chantée et exaltée pour son pouvoir onirique. Et le ciel étoilé invite à une spiritualité empreinte de sérénité. Le sommeil, de même, apaise et inquiète. Temps bien mérité de la relaxation, qui nous permet d'échapper pour un moment à toutes les angoisses quotidiennes et de retrouver le contact physique avec l'être aimé, il est aussi une petite mort qui nous livre sans défense aux dangers de la nuit et aux cauchemars. Ces interprétations ont certes un fondement physique et biologique, mais la symbolique de la nuit et du sommeil demeure puissante. Ils nous rappelle l'étrangeté de notre condition humaine. Ils sont chargés de mémoire et d'interprétation mythiques.
Cette symbolique qui nous ouvre la voie vers un autre monde irrationnel se présente comme l'opposé de l'action, de la compétition, du pragmatisme, du réalisme, de l'effort et du travail, de la démystification lucide, qui sont les attributs de l'état de veille. Cette symbolique est celle de l'autre face de la réalité et de la vie, le domaine de la pensée magique, du sentiment religieux, de l'ailleurs. comme si nous avions les pieds sur terre et la psyché dans un au-delà.
Voilà bien la condition binaire de l'homme, qui a un corps et imagine avoir aussi une âme, des bras pour agir et une antenne vers l'irrationalité. Pour les esprits les plus matérialistes, serait-il pensable de réduire cet espace onirique aux seuls processus de la physiologie ? Certes, nous observons que les animaux aussi rêvent. Mais nous résistons, comme par instinct, à une telle question, qui nous semble trop réductrice. Et pourtant, à moins de verser dans la psychanalyse jungienne, qui valorise cet ailleurs de l'inconscient, comme une transcendance, il nous faut postuler que la psyché relève seulement de la biologie et de la sociologie. Formatée dans la matrice familiale, elle est l'objet d'étude de la mythanalyse, qui se veut une démarche démystificatrice matérialiste.
Pour autant, la mythanalyse ne nie en rien la force symbolique de la nuit et du sommeil. Bien au contraire, elle s'y intéresse vivement, comme à toutes les manifestations de notre activité fabulatoire. Le poète Hölderlin écrivait: «c'est poétiquement que l'homme habite», Il avait perçu cette évidence: la condition humaine est mythique. L'interprétation que nous concevons du monde et de nous-mêmes est mythique. La pensée aussi bien que l'imagination, les affirmations rationnelles aussi bien que nos dérives irrationnelles sont de nature mythique, chargées les une comme les autres de connotations symboliques qui renvoient à l'origine mythique de la formation de notre conscience.
dimanche, septembre 07, 2014
L'activation nocturne des mythes
Lorsque l’enfant vient au monde, c’est en réalité le monde qui vient dramatiquement à lui, tel un chaos biologique qu’il interprète anxieusement dans ses premières fabulations. De là naissent les mythes qui vont formater durablement son psychisme et que raconteront les poètes (mythanalyse).
When a child is born, in reality for him the world is born, dramatically, as a biological chaos, those first anxious interpretations will sharply be imprinted in his unconscious memory and give origin to the myths, which poets will narrate (mythanalysis).
Wenn ein Kind geboren wird, erlebt es in Wirklichkeit die dramatische Geburt der Welt selbst, die ihm als ein biologisches Chaos erscheint, das es ängstlich versucht zu interpretieren. Aus diesen ersten Fabeln, die sich nachhaltig in seinem unbewussten Gedächtnis einprägen, entstehen die Mythen, die der Dichter uns erzählt (mythoanalysis).
Cuando nace un niño, nace en realidad dramáticamente en su consciencia el mundo mismo, como un caos biológico. Sus interpretaciones ansiosas se inscriben para siempre en su memoria inconsciente de donde nacen los mitos que nos cuenta el poeta (mitoanálisis).

samedi, septembre 06, 2014
Tout langage est métaphorique. Toute logique est familiale.
Le stade infantile de la tortue sur le dos, peinture électronique, 2014
Il faut prêter attention aux images que véhicule le langage courant. Le langage est constamment une construction métaphorique. C'est pourquoi la mythanalyse lui donne une si grande attention. Nous imaginons le monde. Toute rationalité est une construction métaphorique construite sur structure syntaxique issue d'une logique familiale.
Ainsi, lorsque je dis que l'enfant après la naissance poursuit son développement fœtal au "sein" de la "matrice" familiale, je dis en fait qu'il était encore inachevé au moment de sa naissance. Il va encore passer par le stade de la tortue sur le dos, puis de la conquête d'autonomie à quatre pattes avant d'être capable de se tenir debout. Tout autre mammifère - il est vrai, sur quatre pattes - est capable de se tenir debout dans les minutes qui vont suivre sa naissance et de trouver les mamelles auxquelles s'alimenter.
Cette dépendance prolongée est décisive dans la structuration de la psyché humaine, qui en gardera définitivement les images et la logique familiale.
vendredi, septembre 05, 2014
Le sommeil, comme régression fœtale (2)
Le talon d'Achille de Jung
Se coucher pour dormir incite la plupart d'entre nous à adopter une position quasi-fœtale du corps, susceptible de détendre le corps et de favoriser le sommeil: bras regroupés contre le haut de la poitrine et cuisses repliées vers le ventre. On peut aussi se coucher sur le ventre. Mais on garde rarement une position allongée sur le dos, comme si, on était debout-couché. Le corps répugne à la raideur et se courbe.
Se coucher, c'est aussi se blottir nu dans la tiédeur des draps qui nous protègent, qui nous recouvrent, y compris la tête, sauf à garder une libre respiration nasale, dans le silence et l'obscurité. On dort très difficilement dans le froid.
Nous ne saurions apporter ici de preuve scientifique, mais chacun reconnaîtra, en pensant à ses habitudes de sommeil, que ces postures du corps tendent à évoquer celle du fœtus dans sa vie utérine.
Ce retour quotidien lors du sommeil à une posture qui tend à rappeler l'apaisement de la vie fœtale ne saurait être sans signification pour la mythanalyse. Il est permis de formuler une hypothèse épistémologique importante. Ce sommeil qui évoque une régression fœtale régulière permet aussi une réactivation nocturne régulière d'une activité psychique fabulatoire donnant libre cours aux structures dramatiques qui se sont inscrites durablement dans notre inconscient lors des premiers temps de notre vie de fœtus puis d'infans. Nous l'avons déjà souligné: les exigences réalistes et rationnelles de la vie diurne perdant leur puissance dans le sommeil, la psyché fonctionne à vide, selon ses connexions originelles fortement imprimées dans notre psychisme (*). Ou plus exactement, la psyché - que nous appellerons tout aussi bien et plus modestement "la mémoire inconsciente" fonctionne en constituant des récits qui empruntent éventuellement aux faits marquants de notre vie diurne, mais de façon chaotique. Et elle formate ces narrations que constituent nos rêves et nos cauchemars selon une dramaturgie émotive, incarnant des désirs et des peurs, qui évoque celle même de nos premières fabulations mythiques, lorsque le monde et venu à nous et que nous avons anxieusement tenté d'en interpréter les perceptions physiologiques confuses. C'est ce chaos biologique originel qui trouve à nouveau à s'exprimer dans les récits obsessionnels ou loufoques de nos rêves et cauchemars.
Chaque nuit, ce sont donc nos premières fabulations mythiques, d'origine biologique, que le sommeil réactive dans notre inconscient. Et cette réactivation quotidienne de nos mythes originels durera toute notre vie, alimentant notre inconscient individuel et nos imaginaires collectifs dans lesquels ils trouvent aussi une seconde résonance qui renforce leur puissance inconsciente.
Cette hypothèse est fondamentale en mythanalyse, car elle explique de façon biologique et vraisemblable le mécanisme psychique individuel de perpétuation de nos mythes originels (non pas universels, mais ceux de la naissance du monde qui vient à la conscience de l'infans) dans notre inconscient individuels, et, par le biais de la création culturelle propre à chaque groupe social, des inconscients collectifs.
Le fait que c'est ce même processus biologique qui se retrouve chez tout être humain lorsqu'il est accouché, dans la matrice dramatique du carré familial, a donné lieu à l'illusion si répandue et affirmée notamment avec tant d'autorité par Jung et ses disciples, que nous étions face à des archétypes et à un inconscient collectif archaïque (remontant à la nuit des temps) qui serait universel. Ce qui n'était cependant jamais expliqué, c'est non seulement quand et comment se serait formé cet inconscient déclaré archaïque; ni pourquoi il demeure si puissant. En affirmant au contraire que cet inconscient n'est ni archaïque, ni universel, mais qu'il se constitue et se répète, avec des variations sociohistoriques et culturelles importantes, lors de chaque naissance humaine, nous formulons une hypothèse beaucoup plus modeste (sociobiologique), beaucoup plus claire et beaucoup plus pertinente. C'est en ce sens que ce que nous appellerons ironiquement "le talon d'Achille" de Jung est fatal à sa théorie de l'inconscient collectif universel, quelle qu'ait pu en être, par ailleurs, la fascinante érudition, qui ne saurait tenir lieu de théorie.
___________
* J.ai déjà abordé cette question plusieurs fois, notamment dans mon blog La dynamique constructive des rêves: http://mythanalyse.blogspot.ca/2009/04/la-dynamique-constructive-des-reves.html
et dans mon blog Rêves et cauchemars.
lundi, septembre 01, 2014
mercredi, août 27, 2014
Éros, Thanatos et Prométhée
Éros, Thanatos et Prométhé (détail), acrylique sur toile, 114 x 162 cm), 2012
Éros et Thanatos, les deux instincts premiers nommés par
Freud, mènent le monde, mais non sans s’allier au 3e instinct, celui de
puissance, que j’appelle Prométhée.
Éros and Thanatos run the world, as Freud did show, but not without the 3rd instinct, the desire of power, whom l named Prometheus.
Eros y Tánatos gobiernan el mundo, como ha dicho Freud, pero en conjunción con el tercer instinto fundamental, el del poder, que llamé Prometeo.
Eros und Thanatos leiten die Welt, wie Freud es gezeigt hat, aber nicht ohne dem dritten Naturtrieb, dem für die Macht, den ich Prometheus genannt habe.
弗洛伊德提出的两大基本冲动,生之本能(eros)和死之本能(thanatos),统治着世界,但它们还结合了第三个本能,权力的本能,我称之为普罗米修斯。
dimanche, août 24, 2014
Le sommeil, comme régression fœtale (1)
Le sommeil, qu'on y aspire, qu'on s'abandonne délicieusement, qu'on le redoute comme un simulacre de mort, ou qu'on le recherche en vain, peut être interprété comme une régression fœtale.
Hors du contrôle de la veille, le psychisme archaïque y reprend ses droits et soumet le dormeur aux figures et aux liens synaptiques originels, ceux du carré parental de sa naissance, tout autant qu'à leur incarnation dans le décousu des événements marquants de sa vie adulte. Rêves et cauchemars peuvent donc se répéter d'une nuit à l'autre, quasiment dans les mêmes séquences, ou se décliner diversement. Ces récits confus qui s'animent dans le sommeil sont la preuve même que les fabulations mythiques originelles qui ont marqué le psychisme de l'infans alors que le monde naissait à lui, sont demeurées inscrites dans son cerveau et sont même devenues les structures mêmes de son fonctionnement psychique. Ainsi s'explique aussi la pérennité de certaines figures, de certaines syntaxes fabulatoires qui vont résonner dans les mythes sociaux actuels et assurer leur puissance imaginative. C'est ainsi que se mêlent et se renforcent entre eux l'oubli et le refoulement des fabulations mythiques originelles et des traumatisme biographiques individuels qui exercent leur puissance dans la vie personnelle autant que sociale de chacun d'entre nous depuis la naissance jusqu'à la mort.
L'affaiblissement de l'état de veille et des contrôles qu'il exerce sur notre vie psychique, alors que nous nous endormons, redonne toute sa puissance au psychisme originel fœtal et postfœtal (développé pendant les mois d'avant la naissance et pendant la première année de l'infans. Le sommeil est un rythme biologique, qui permet la réactivation régulière des fabulations originelles, livrées à elles-mêmes et nous à elles.
samedi, août 23, 2014
La naissance du chaos - le stade chaotique de l'infans
Le stade chaotique, peinture électronique, 2014
Le fœtus, lorsqu'il est accouché, quitte l'utérus maternel où il s'est développé en sécurité et qui a sans doute été un environnement doux et nourricier - du moins, c'est ce qu'on en prétend après coup -, et ce moment s'impose comme un arrachement douloureux qui peut évoquer l'expulsion du paradis terrestre. C'est le début de ce que j'appelle le stade chaotique du fœtus : une expérience confuse et redoutable de la naissance du chaos qui l'assaille et qui semble menacer sa vie. Les experts postulent qu'il ne distingue pas encore son corps de ce chaos naissant et il est donc soumis à un ensemble de sensations et d'anxiétés intenses, qu'il interprète selon des fabulations émotives de frayeur, qui demeureront inscrites dans sa mémoire originelle du monde qui vient à lui.
Ce stade chaotique, celui de l'angoisse existentielle première, se retrouve dans la plupart des mythologies anciennes, et se répète avec chaque accouchement, aujourd'hui comme toujours. Il faudra des mois pour que l'infans construise un cosmos apaisé et repousse la confusion de cette première étape. Mais cette angoisse resurgira à toute occasion anxiogène de la vie infantile puis adulte. Les figures de cette noirceur, et le désordre de ces fabulations confuses s'incarneront dans les récits de démons, d'apocalypses et autres grandes peurs de la vie individuelle et collective, jusque dans l'inconscient social actuel.
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