mercredi, décembre 18, 2013

Conférence sur la mythanalyse à la Sorbonne


Dans le cadre du séminaire de Michel Maffesoli, du CEAQ, le 3 décembre, salle des thèses, j'ai eu le plaisir de présenter ma conception de la mythanalyse, puis d'en débattre avec un auditoire choisi. La photo est de Bernard Platel, que je remercie pour ce joli montage. Cela m'a rappelé le bon vieux temps des cours que je donnais chaque semaine dans l'un ou l'autre des amphithéâtres de la Sorbonne. Mais c'était, je crois, la première fois qu'était donnée dans cette auguste Sorbonne une conférence sur la mythanalyse. Cela faisait quelque trente ans que je n'y avais pas remis les pieds, sauf pour m'y perdre une fois, à la recherche d'un séminaire de Michel Maffesoli, qui est arrivé à la Sorbonne comme professeur peu de temps avant que je décide d'émigrer au Québec, puis, donc, de démissionner de mon poste de maître de conférences. Et il y a maintenant des projecteurs vidéo qui permettent d'appuyer le propos sur un powerpoint, ce dont j'ai tiré une jouissance nouvelle.
Je devrais donner d'autres conférences sur la mythanalyse. Cela aiderait à animer un débat international nécessaire, et qui tarde à s'actualiser. La nature sera-t-elle au rendez-vous pour me donner l'énergie nécessaire? Il est permis d'en douter.

dimanche, août 18, 2013

mythanalyse de la science


Le développement de la science dans sa forme rationaliste, d'observation et expérimentale, avec ses critères rigoureux de méthodologie et sa recherche incessante de la vérité est propre à l'Occident. Non pas que la Chine ou l'Egypte anciennes et plusieurs  autres grandes civilisations n'y aient pas contribué remarquablement, mais nous parlons ici la la science moderne née en Grèce antique et relancée avec la Renaissance.
C'est aussi de la théologie occidentale que la science a repris et développé dans son idéologie des valeurs très spécifiques telles que l'unicité, l'universalité et le totalitarisme de la vérité, qui sont autant d'attributs du dieu monothéiste, qu'il soit chrétien, juif ou islamique. La vérité scientifique est unique et s'impose à tous sans qu'on ait le droit de la nier, moins encore dans les débats scientifiques que dans les études théologiques. Elle est éternelle, elle est bonne, elle est belle, comme la trilogie divine du Bien, du Beau et du Vrai.
La science fondamentale ne se soucie pas de la technologies et de ses applications. Elle est la recherche de la vérité en soi et pour soi, avec son éthique monacale, son austérité, sa pureté, son exigence absolutiste de vérité.
Le philosophe Karl Jaspers, parmi d'autres, a bien souligné cette relation de descendance étroite entre la théologie monothéiste et la science moderne. Certes, l'Eglise a entretenu longtemps une grande méfiance envers la science, qui remettait en question certains de ses dogmes créationnistes les plus fondamentaux. Elle a eu du mal à s'accommoder de Galilée, de Darwin, de Teilhard de Chardin, etc. Mais beaucoup de ses prêtres et de ses moines ont été de grands chercheurs. Et si la science s'est aujourd'hui laïcisée, elle n'en a pas moins gardé des valeurs fondamentales directement héritées de la théologie, y compris dans ses rituels académiques. La science, comme la philosophie occidentales sont demeurées monothéistes. Le chercheur scientifique, même le plus athée, a la rigueur intellectuelle absolutiste et monothéiste du prêtre. Un prêtre qui ne croit plus en Dieu, mais en la Science.
La même recherche de La Vérité qui était celle de la foi religieuse demeure au cœur de la science. Et la célébration de la diversité culturelle a bien du mal à remettre en question le monothéisme de la science occidentale. Même la mécanique quantique, les logiques floues, les lois du chaos, le principe d'incertitude ne renouent pas avec le polythéisme. Si un électron peut être simultanément en deux endroits différents, si a peut être occasionnellement à la fois a et b, cela ne remet pas en question l'unicité apodictique de la loi scientifique qui en rend compte. Il ne s'agit pas là de contradiction, ou de diversité de la foi, mais seulement de la prise en compte d'une plus grande complexité. Même lorsque Ilya Prigogine introduit la flèche du temps dans la science, contre la notion consacrée de l'éternité de la vérité, il demeure attaché à l'unicité de la vérité dans son actualité. Il ne fait pas éclater la science, mais célèbre l'évolution de sa quête de Vérité. La vérité scientifique ne se relativise pas. Elle est un Absolu - un absolu provisoire, certes, nous l'admettons aujourd'hui - mais en tant que quête incessante, infatigable de la Vérité absolue.
La mythanalyse de la science occidentale met en évidence le mythe du dieu monothéiste au cœur de la foi scientifique, et de ce qu'il faut bien appeler l'Eglise universelle de la Science.
La mythanalyse elle-même, dans sa quête de lucidité critique, n'y échappe pas, quand bien même elle démystifie, relativise et sociologise les structures et l'idéologie même des mathématiques, le fondement universel de toute science.

vendredi, juillet 05, 2013

Inverser le mythe cosmogonique



Nous le savons aujourd’hui : nous, les hommes, ne sommes pas descendus du ciel, mais des arbres. Au cours d’une lente évolution, devenus animaux parmi ceux qui se redressent, par un extraordinaire accomplissement, nous avons réussi à prendre position en tête de la nature. Et un jour, un lointain jour du futur, nous deviendrons des dieux. D’abord des dieux semblables à ceux qu’avaient inventés les Grecs anciens, encore régis par Prométhée, Eros et Thanatos. Puis des  dieux accomplis, qui honorerons l’éthique. C’est alors, alors seulement, que nous serons de vrais dieux. Pas des dieux éternels, car  nous ne compterons plus les millénaires, mais des dieux qui se reproduiront et se répandront dans l’univers sans le détruire, l’honorant comme nous-mêmes. Nous aurons apaisé nos désirs, empli nos manques d’hommes. Nous serons l’univers. Mais nous aurons encore la tâche incessante, par une ultime divergence à peine imaginable, d’y ajouter la justice préventive et compensatoire qui fait si cruellement défaut à la violence de sa nature. Nous ne pourrons plus dire comme Spinoza : c’est ainsi. Il faudra aller encore plus loin dans l’éthique. Et lorsque nous y parviendrons, nous aurons achevé le long cheminement de toutes les divergences du futur, jusqu’à l’origine des temps.

lundi, mai 27, 2013

Soleil noir - soleil nocturne




Le numérisme est devenue une sorte de religion pour les uns, une drogue pour d'autres, un outil trivial, mais magique pour les presqu'athées. Et pour les païens une technologie prométhéenne. Ce serait pour les Incas l'effet même du dieu Soleil. Il réchauffe nos psychés, ou les désole s'il ne se manifeste pas sur nos écrans fidèles et impatients. Nous sommes devenus une planète du Soleil numérique: e-earth, comme nous appellent les prêtres de cette nouvelle foi. Notre Voie lactée ruisselle d'étoiles numériques que guettent les orpailleurs.
Soleil d'or? Soleil bleu ? Soleil dont l'éclat noir nous aveugle? Soleil sinistre qui annonce notre catastrophe finale? Soleil de la magie noire dont nous manigançons quotidiennement les algorithmes? Soleil de Faust?
Soleil nocturne? Celui de nos angoisses, de nos rêves, de nos cauchemars et de nos insomnies?
Lorsque les hommes créent un dieu, c'est qu'ils en attendent quelque chose. Quelque chose d'important, de fondamental, qui concerne leur origine ou leur destin. De ce nouvel astre divin, nous, les païens, attendons la réalisation de notre instinct de puissance. Pour recréer le monde à notre image. Les monothéistes lui délèguent leur intelligence, leur âme et en attendent leur salut personnel et des promesses de paradis dans l'autre monde, le virtuel, comme ils ont toujours fait. Les postmodernes, qui ne croient plus à rien, n'en attendent que jouissance immédiate ou résignation.
L'astrophysicien-poète Hubert Reeves dit que nous sommes "fils des étoiles". Homines numerici.  Mais ce soleil qui brille dans notre nuit n'est que notre création humaine, notre reflet, le porteur de nos espoirs, de nos cupidités, de notre instinct de plaisir et de mort. Eros - Thanatos -Prométhée. Et ce n'est que le début d'une puissante mutation binaire qui nous entraînera au-delà de toutes nos prévisions, vers des divergences encore impensables.
La mythanalyse du numérique est un grand sujet d'analyse des paramètres de l'aventure humaine. Elle n'est qu'un chapitre actuel de la mythanalyse de la magie.

samedi, mai 25, 2013

mythanalyse du logo de Apple


La célèbre pomme Macintosh qui est devenu le logo de Apple porte la marque de la morsure d'Adam. Nous sommes tous des Adam, séduits par la femme qui nous offre la pomme de la connaissance. Pourquoi demeurerions-nous de stupides décérébrés dans un paradis terrestre assurément ennuyeux, où rien ne peut arriver, des innocents soumis à un dieu qui nous interdit d'évoluer, de savoir, d'agir pour aménager ce paradis terrestre selon nos propres désirs. Satan a tout expliqué à Ève. Et bien sûr, j'aurais mordu la pomme! Et si c'était à recommencer, je le referais. Le prix à payer est immense: travail, souffrances, injustice, violence, et même la mort, chacun son tour.
Mais tout plutôt que l'ennui éternel et la décérébration. Le "fruit interdit'" ce n'est que la connaissance, celle à laquelle nous aspirons tous, celle dont nous célébrons l'obligation scolaire, et dont la quête incessante est le fondement de la dignité humaine. Il faut être un dieu archaïque et buté pour vouloir nous l'interdire. Nous sommes fiers de porter le "péché originel", sans lequel nous ne serions que des innocents stupides. Aujourd'hui comme hier, l'homme rêve de sa propre puissance, il veut devenir un dieu lui aussi. Goethe a génialement mis en scène ce rêve éternel dans son Faust.
Appel réactualise donc ce vieux mythe biblique de la pomme de la connaissance et il n'est pas logo plus vendeur qu'on puisse imaginer. Le vieux mythe n'a rien perdu de sa puissance de séduction.
Le mythologue Georges Lewi  a exploré ces imaginaires collectifs qui supportent l'énergie publicitaire des nouveaux Titan du commerce. Il faut lire son "Mythologie des marques"(édition Pearson, 2009). Et aussi son dernier livre: "Les nouveaux Bovary, Génération Facebook, l'illusion de vivre autrement" (Pearson 2012).

vendredi, mai 24, 2013

La nouvelle boîte de Pandore




La mythanalyse du numérique n'en finit pas de repérer et déchiffrer les archaïsmes de nos imaginations collectives les plus actuelles. L'ordinateur est désormais entre toutes les mains, du moins dans celles des privilégiés de notre XXIe siècle. La tentation est grande d'y reconnaître une nouvelle déclinaison de la fameuse boîte de Pandore du vieux mythe grec. Pandore était la sœur de Prométhée et savait  qu’il ne faut pas ouvrir cette boîte, sous peine de libérer le mal.  La conscience et tous les maux qui viennent avec elle. 
Ève était la femme d'Adam. Et lorsqu'elle lui offre la pomme de la connaissance, elle savait de Satan que cette pomme déliait aussi la conscience, la connaissance et tous les péchés du monde. Au paradis terrestre, Adam et Ève étaient deux innocents, décérébrés. Une situation bienheureuse, mais humiliante. La pomme d'Adam, la pomme de la connaissance interdite permettrait de rivaliser avec Dieu. C'est ce que Satan lui avait confié. Comment résister!  
Ainsi donc Appel a donc choisi pour son logo de réactiver ce vieux mythe biblique de la pomme. Elle porte la marque de la morsure du premier homme. Bravo à Appel pour ce logo génial! Aujourd'hui, Le choc du numérique excite les uns, déclenche de nouvelles prophéties de puissance humaine, de posthumanisme, accompagnées de leur foules de désirs et de peurs. Le Satanford Institude est occupé, non sans délices démoniaques, à démêler le meilleur et le pire de notre avenir.  La puissance informatique de Apple, et sa séduction insistante, se retrouve bien dans le fameux logo. Mais on ne saurait ignorer l’attraction de Google, avec ses moteurs de recherche dans dans tous les champs de la connaissance, qui devient un nouveau Titan ou Prométhée de notre cosmogonie numérique, ni les chimères et les démons de l’intelligence artificielle, qui nous poussent peut-être dans les bras de l’enfer, s’ils ne nous ouvrent pas les portes du paradis.
Nous nous croyons modernes? Oui, mais en réactivant les vieilles figures de nos mythologies occidentales: Satan et Prométhée, la pomme de la connaissance et la boîte de Pandore. Les hommes recherchent toujours plus de puissance et en prennent les risques, aujourd’hui comme dans les premiers temps.

vendredi, mai 10, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (5)




L'oiseau chat, dessin à l'ordinateur Mac 128K de 1984, avec Macpaint

Mythanalyse et sociologie

La sociologie est une physique de la société. Depuis ses débuts, car elle est née dans le choc des armes et sous le signe des chemins de fer et de la thermodynamique.  Avec un zeste de sciences naturelles. Elle rend compte de la mécanique sociale, idéologique et institutionnelle, de ses leviers et de ses forces. Quand elle a flirté avec la biologie et les analyses organicistes, elle n’a pourtant ni su ni voulu mettre en scène la vie, mais seulement des mécanismes corporels.
Les analogies cybernétiques contemporaines, qui nous proposent l’image d’une société comme système traitant de l’information, ont épousé l’évolution de la physique elle-même des machines, sans mettre davantage le nez dans les fameuses « boîtes noires ».
Quand elle s’est mariée avec le structuralisme, la sociologie a rencontré plus que jamais la mécanique arithmétique et bureaucratique qui domine notre société gestionnaire; voire des « symboles d’allure logico-mathématique qu’on aurait tort de prendre trop au sérieux » (Lévis-Strauss). La gestion : fantasme exorbitant de notre société moderne!
Faut-il donc croire que la vie sociale est comme la boule terrestre qu’Archimède proposait de soulever avec un point d’appui et un bras de levier? Archimède : un fier-à-bras plus calculateur déjà qu’Hercule et Superman. Ce mécanisme et ses mauvais génies Production et Quantité n’ont fait pourtant qu’empirer jusqu’à nos jours. Car la sociologie de Saint-Simon, d’Auguste Comte, de Fourier, de Marx, de Proudhon, de Bakounine, s’animait de souffles révolutionnaires, utopistes et romantiques. Le positivisme lui-même était un élan prométhéen avant-gardiste comme un fantasme, que seule l’application besogneuse, consciencieuse, rationnelle et gestionnaire a transformé en plaie sociale. Évoluant au fil des logiques du capitalisme d’organisation, la sociologie s’est mécanisée et quantifiée pour mieux gérer à la demande les achats et les votes. Triste vie conjugale! Il aura fallu une maîtresse un peu libidineuse pour lui rendre le goût de vivre : la psychanalyse avec laquelle la sociologie prend bouche parfois de 5 à 7. De ces nouveaux rapports encore si clandestins (l’université française n’a encore créé, si je puis dire, aucune chaire de psychanalyste… ) sont nés de beaux enfants naturels : sociologie institutionnelle, socio-analyse entre autres, qui ont du mal à se faire une petite place au soleil. Il est vrai aussi que la psychanalyse avait fait ses premiers (faux) pas vers la sociologie, sous la pulsion du Professeur lui-même analyste des tabous, des religions et des malaises de civilisation.
Mais une redoutable difficulté hypothéquait constamment l’idylle naissante. Car la psychanalyse freudienne travaille des biographies individuelles, traumatismes de naissance et d’enfance, rapports à un père et une mère. Leur biographie intéresse la psychanalyse, mais il ne nait pas de pères ni de mères : la mythanalyse tente d’élucider les structures et les valeurs de la société. Cela résume la différence.
Ce n’est pas la psychanalyse qui expliquera le passage du polythéisme au monothéisme, ni la force inconsciente de ces deux religions dans la société. Ni le fait que l’idéologie avant-gardiste ait été monothéiste. En revanche, la sociologie nous montre la coïncidence entre société indivise (où groupe et famille large sont indistincts) et polythéisme; elle peut suivre l’évolution parallèle de la structure familiale et de la structure religieuse. Car la généralisation du monothéisme coïncide avec le développement de la famille conjugale (père, mère et enfants directs). Même le développement du culte de la Vierge coïncide avec l’émancipation féminine. La dimension sociologique ne peut procéder par simple induction généralisatrice à partir de la psychanalyse. Il faut considérer d’emblée la dimension collective du langage social où s’informe l’expérience individuelle de la naissance au monde; donc les histoires qui circulent nous intéressent plus comme pseudo-explications mythiques et source de nos sentiments, que les biographies individuelles. De mon apprentissage sociologique, j’ai gardé l’habitude d’aller du général au particulier, comme le veut aussi la mythanalyse, et non pas de l’individu au collectif, comme le tentera toujours en vain la psychanalyse sociologisante.
Ce n’est pas une question de méthode dans la collecte des signes, mais d’hypothèse théorique et du regard.
Il me semble que si la mythanalyse quitte les bavardages de salon et travaille sur le terrain, celui de la société contemporaine au mythanalyste, elle a de grandes chances de nous permettre de dépasser les débats freudo-marxistes et de répondre à notre désir actuel d’émancipation. Encore faudra-t-il aussi qu’on cesse de la confondre avec le journalisme ou le moralisme sur les « grandes illusions de notre temps » du genre « le bronzage en 24 h c’est un mythe! »
Si nous en venons maintenant à l’exemple de la société québécoise, telle qu’elle ressort de cette enquête, la mythanalyse nous invite à y considérer le thème de l’origine comme mythe central. Un mythe qui renvoie certes à une chronologie historique précise et fondatrice, mais qui détermine encore les comportements individuels et sociaux contemporains.
Il est vrai que les sociétés du Nouveau Monde offrent des cas d’espèce particulièrement fascinants pour le mythanalyste. Car il existe une origine historique de ces sociétés conquérantes, des premiers fondements et des premiers drames qui résultèrent de la rencontre avec les populations indigènes. Naissances difficiles, armées sanguinaires ou conciliatrices, qui ont laissé dans la mémoire collective les traces de traumatismes aigus. Naissances préparées par de longues traversées sur les flots de la mer et à travers des contrées inconnues et hostiles. L’accouchement manu militari des sociétés américaines et les luttes fraternelles ont marqué l’origine de leur vie. Ces sociétés ont une date de naissance et des pères (et une mère océanienne) statufiés sur les places publiques, dans les légendes et les chansons.
On pourrait en déduire que la mythanalyse sera de ce fait facilitée. Voire.
Nous avons évoqué les diverses variantes selon lesquelles semble s’exprimer si fortement au Québec le mythe de l’origine, qui s’appelle en l’occurrence : mythe du Nouveau Monde. Nostalgie de l’époque des trappeurs, des pionniers, particulièrement forte chez les nouvelles générations, goût du voyage, des langues étrangères (au niveau de l’intention), référence à l’oiseau, à l’île à découvrir, au voyage sidéral vers de nouvelles planètes apparaissent fréquemment dans les réponses reçues. L’île, au milieu de la mer, comme un lieu protégé, isolé du monde extérieur, évoque le sein maternel où l’on pourrait renouer avec le bonheur perdu. Le goût aussi du retour fusionnel à la nature, les signes d’eau et d’air peuvent signifier l’innocence retrouvée et la redécouverte d’une nécessité vitale et fondatrice. Mais le mythe du Nouveau Monde s’exprime encore pour les vacances dans la nostalgie du paradis océanien, nature primitive, chaleureuse des tropiques où le soleil brille sur le bonheur originel.
Le mythe du Nouveau Monde à conquérir et à créer, c’est de même la demande souvent mentionnée de fonder une nouvelle société, plus juste, plus altruiste, pacifique, harmonieuse, égalitaire. Il me semble que c’est encore dans ce même mythe que le féminisme québécois puise aujourd’hui son énergie réformatrice, en vue d’une société où les femmes trouveraient une place plus équitable et harmonieuse dans le partage des pouvoirs avec les hommes : un deuxième mouvement  d’espoir et de libération renouvelant l’élan qui avait conduit les pionniers quittant la vieille Europe à travers la mer vers le Québec.
Naissance/libération : comment ce mouvement vital pourrait-il s’accommoder durablement de se soumettre aux descendants de la vieille Angleterre? Comment pourraient-ils se laisser durablement castrer? Le mouvement indépendantiste québécois puise son énergie encore dans le mythe du Nouveau Monde. Les mythes ont la vie dure et celui-ci, au Québec, est en phase manifestement de réactivation.
La mer. Comme je l’ai suggéré déjà, il me semble important que l’origine du Québec soit liée à un voyage sur la mer. La mer est originelle. Tout en sort, tout y retourne. C’est un lieu de naissance : l’esprit plane sur les eaux de la genèse. Eaux dangereuses, amorphes ou chaotiques, qui précèdent la création du cosmos. La traversée de la mer ressemble à un voyage initiatique : séparation, mort et renaissance. C’est aussi l’espace indéterminé, immense, annonciateur des étendues infinies du Nouveau Monde. C’est de la mer que surgit la côte du Nouveau Monde. Le signe d’eau, l’origine de la vie, est omniprésent dans l’existence et l’imaginaire québécois. Et la mer relie encore au souvenir de la mère patrie.
L’oiseau. L’oiseau est signe d’air, signe d’esprit, de message, de voyage. L’oiseau québécois est souvent maritime. Les oiseaux annoncent la côte, évoquent la création, l’innocence du jardin paradisiaque. L’oiseau signifie l’âme, la religion, la nature primitive.
Le chat. Du chat, on n’est jamais très sûr. C’est un animal ambivalent, libre ou casanier, bénéfique ou maléfique, un ami fidèle ou sournois. Un ami pour l’hiver.
Le couple oiseau-chat. L’oiseau est libre. Il voyage vers de nouveaux espaces, tandis que le chat, animal domestiqué, ne s’écarte ni loin, ni longtemps du foyer. Le couple oiseau-chat marque cette ambivalence du désir conquérant et du désir nostalgique ou attaché. Il marque cette difficulté existentielle d’une attraction et d’un empêchement, du désir du chat auquel l’oiseau échappe sous peine de mort, de l’union impossible ou destructrice de deux faux amis, de deux ennemis qu’on associe volontiers, suivant le regard fasciné du chat vers l’oiseau dévorable. Le couple oiseau-chat signifie cette attitude dangereuse, ce désir irréalisable d’harmonie paradisiaque, cette séduction menaçante, cette identité conflictuelle québécoise et sa réconciliation impossible qui semblent caractériser les idéologies, les individus et les rôles, et que j’ai partagées et vécues aussi à mon corps défendant comme Européen au Québec.
Le chat a la queue en perchoir…
Il a la queue en point d’interrogation.

Mythanalyse et société, 1983 (4)

                                   

KUNST - MYTHOS (ART -MYTHE), intervention à Kassel lors de la Documenta de 1982 (Allemagne)

(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie. 

Les signes de l’échange symbolique


Si les images liées du Père et de la Mère, de l’Autre et du corps constituent donc la forme (structure et image) du mythe élémentaire, en tant que pseudo-explication de l’origine de la vie et du monde, ce n’est cependant pas à ce moment initial de la vie que nous pouvons le repérer, l’analyser, le rationaliser ou le démystifier. C’est ici et maintenant, dans la situation d’implication sociale et imaginaire où parle l’« adulte » (mot bizarre, à questionner…).
La plupart du temps la plupart des gens parlent naïvement ou inconsciemment le langage du mythe élémentaire (discours de la quotidienneté, discours politique ou scientifique, discours de l’affectivité).
Le repérage interrogatif ou la mise à nu de mythe élémentaire et de ses variations et effets secondaires dans le discours social (individuel et collectif), relève d’une méthodologie d’observation et d’intervention (mise en place de dispositifs interrogatifs ou analyseurs institutionnels) sur le terrain social réel. Comme souvent, on trouve surtout ce que l’on cherche; la théorie du mythe élémentaire sert de référence à l’intervention pratique, dont l’analyse pourra éventuellement confirmer, infléchir ou réfuter l’hypothèse théorique. L’attention se porte sur le repérage des signes culturels évoquant la présence du mythe. Par exemple l’image paternelle d’un chef d’État, les mots-images du discours écologique, etc.
Quelle que soit l’admiration qu’inspire Mircea Eliade et Lévi-Strauss, et quelle que soit la difficulté de l’entreprise, nous éprouvons un besoin existentiel de travailler sur la société contemporaine où nous sommes impliqués plutôt que dans l’exotisme historique ou ethnologique des religions et des mythes du passé ou d’ailleurs. Encore que l’artiste et le sociologue doivent aussi se faire une méthode du nomadisme, qui leur permet la distanciation, l’étonnement, et même au retour un regard plus aigu sur leur propre tribu, parisienne par exemple. Car le poisson doit sortir de l’aquarium pour voir son eau et sa vitre familières.
L’accomplissement du « désir dans la valeur d’échange », selon l’analyse de Jean Baudrillard, renvoie à un système de signes étroitement codés dans le langage social. Tout parle ou bavarde, même quand on ne l’écoute pas. Tout émetteur de langage (conceptuel, visuel, affectif ou gestionnaire) sélectionne les signes de son discours et les charge d’intentions et de sens socialement codés, explicitement ou à son insu. Aucun objet ni personne ne bavarde pour ne rien dire, ni ne peut s’exprimer hors langage. Et il est clair que nous échangeons plus de signes symboliques que de valeurs d’usage. C’est donc dans « l’échange symbolique » que nous tenterons de repérer les structures et les signes reproducteurs de mythes.



lundi, mai 06, 2013

Mythanalyse et société,1983 (3)


Enquête à Lyon sur l'art d''aujourd'hui, octobre 1982. Affichage aléatoire des lés de papier. Une trentaine d'affiches et de panneaux de signalisation.

(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la troisième partie. J'étais à l'époque manifestement influencé par l’émergence du postmodernisme et ce texte reprend la critique de l’exacerbation avant-gardiste que j’avais dénoncée dans L’Histoire de l’art est terminée, Balland, 1981. Ce n'est que plus tard que je me suis libéré de l'idéologie postmoderne. Avec le recul, je mentionnerai aussi qu’en 1982 je sortais d’une période difficile de ma vie et aspirais au bonheur. Le texte s’en ressent profondément. La mythanalyse est aussi une thérapie individuelle.)

L’Histoire et la répétition. La mort de Prométhée

Qu’on en finisse donc avec la conscience historique hégélienne ou prométhéenne. Prométhée est mort enfin. Revient le temps vertical de la répétition, toujours pareille et différente comme la vie. Qu’on en finisse avec l’aliénation de l’Histoire. L’Histoire sacrificielle. Pour retrouver la plénitude accomplie de l’instant, de l’homme contemporain à lui-même, centre de lui-même, centre du monde, doué de mémoire, dans un temps événementiel, un monde anecdotique, une structure répétitive. Discours de la méthode : il faut nier l’Histoire pour sauver l’Homme. Le concept d’Histoire est un concept d’Etat et de pouvoir manipulateur. La répétition est aussi pareille et changeante que la vie. Bien plus vivable que l’Histoire. L’Histoire n’a pas de mémoire,  ni de dimension contemporaine : c’est son paradoxe, elle existe et s’écrit en fonction du seul futur. L’Histoire est la grande effaceuse, mangeuse d’être et de temps, obsédée de son projet d’avenir. L’Histoire est une chimère qui nous enchaîne et qu’il faut fusiller.
Prométhée est mort, enfin après un si long supplice, délivré des aigles qui lui dévoraient le foi, délivré de son angoisse, délivré par un surhomme et demi-dieu. Il a pu jouir d’une longue retraite au vert, dans la paix de l’âme et du corps. Baroudeur d’occasion, toujours prêt sans doute à renaître…






dimanche, mai 05, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (2)


(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie.)


Le mythe élémentaire
Si la question est ambitieuse, la réponse en revanche sera très modeste. Le mythe se constitue par implication réelle de chaque individu, qui lors de sa « venue au monde » attribue au père et à la mère toutes les vertus explicatives et agissantes pour sa satisfaction ou sa douleur (son bien ou son mal, son désir, son plaisir ou sa frustration, pour le plein ou pour le vide, pour l’accomplissement de sa vie ou son manque, etc.). Telle est la situation concrète vécue par chacun de nous avec son intensité extrême et sa force inéluctable de constitution de l’image du monde (de son origine, de son existence et de sa finalité), qui sera à jamais pour chacun de nous la référence « originelle » définitive. La conscience de son rapport au monde et aux forces positives, négatives ou conflictuelles, que se fabrique alors chaque « nouveau-né » est à la fois image originelle du monde, explication originelle du monde et structure originelle de son rapport au monde, au masculin, au féminin, à l’autre, au chaud, au froid, au dur, au mou, etc.
C’est le mythe élémentaire (image, explication, structure), dont tous les autres mythes paraissent n’être que des effets secondaires. Mais quel mythe nous incite-t-il à insister sur l’élémentaire et à lui soumettre des effets seconds? Quelle structure parentale induit-elle cette logique?
Ce mythe élémentaire est plus encore structure (orientée par le désir et le rejet) qu’image. Car il n’est pas vécu comme image à regarder « objectivement » ou extérieurement à soi, mais comme situation relationnelle au père, è la mère, à son propre corps, à l’étranger, à l’espace-temps, etc., avec des modes d’action de type magique, polythéiste, monothéiste, ou technico-rationnel selon les situations et les moments.
Ce vécu n’est pas explicité avant que la société ne lui prête ses formulations langagières et culturelles, les histoires qui circulent partout.
L’éducation sociale et familiale se chargera de donner aux souvenirs de ce vécu originel les formes dominantes de sa civilisation et de son idéologie.
Tous nos mythes, toutes nos rationalisations, tous nos rapports au monde se sont constitués en référence originelle à ce moment exceptionnel de la « venue au monde » et des premiers temps de la vie, même si, bien évidemment, la suite de la biographie individuelle et des imprégnations culturelles viendront modifier, brouiller ou refouler cette « conscience originelle » dans le subconscient de l’adulte. Mémoire originelle qui remonte à la surface quand vient la vieillesse de l’adulte et que se relâchent les filtres de l’autocensure. Moment si exceptionnel que le souvenir en resurgit, quand sur le tard l’adulte perd la mémoire!
Pour le nouveau-né, père, mère, tierce personne sont TOUT ce qui existe, tout ce qui crée, tout ce qui donne ou prend, tout ce qui aime ou rejette. Monothéisme ou polythéisme, par exemple, en découlent comme conséquence de la structure familiale ou apparaît le nouveau-né.
Cette pseudo image-structure explicative de l’origine de tout connaîtra aussitôt des variations individuelles (génétiques ou culturelles). Mais elle constitue notre référence « absolue ». Chaque être humain l’a connue/vécue. Son interprétation culturelle explicite constituer une « formation mythique »; mais son effet inconscient sur les individus et les groupes demeure le plus souvent implicite ou caché. Elle a une sorte d’universalité : celle de la venue au monde de chaque être humain avec sa conscience (relativement) vierge – dans un rapport parental au monde (relativement) universel. (Cela étant admis, on pourra d’ailleurs apporter toutes les nuances relativistes souhaitables.)
De façon générale, nous ferons remarquer que cette interprétation de la formation mythique originelle est modeste, psychogénétique, matérialiste et simple au point que les esprits sophistiqués pourront la compliquer à loisir pour tenir compte de tous les effets secondaires, perturbateurs, relativistes, et l’enrichir aussi pour mieux rendre compte de la diversité humaine et culturelle, sans que cela nuise – au contraire – à cette interprétation fondamentale. Toutes ces recherches complémentaires, c’est précisément ce qui pourra constituer le corps déchiffré et le regard perçant de la mythanalyse.

samedi, mai 04, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (1)




(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie.)

Apparaît sur la scène la jeune déesse Mythanalyse. Elle n’est sans doute pas la plus belle, mais nous séduit d’emblée. N’est-il pas vrai que les sciences humaines sont parmi les divinités les seules que nous ayons vu naître, et dont nous sachions qu’elles ne sont pas éternelles?
La Mythanalyse s’entretient avec La Sociologie, bientôt rejointe par L’Histoire. Puis La Sociologie s’écarte, au passage de quelques francs-tireurs, et va flirter avec Le Roman. Ils s’asseyent sous un parasol rose.
Tandis que des structuralistes jouent à la marelle, au premier plan arrive le commissaire de police, qui se met au garde-à-vous pour présenter son rapport à un supérieur hiérarchique.
Le commissaire tourné vers le public : « On a trouvé dans la poche de pantalon du cadavre le document photocopié que voici (il lit d’une voix monocorde) :
-Les Théories sont des romans, lyriques ou policiers. La Physique n’est qu’une fiction romanesque : amours fatales entre la matière et l’énergie. La Dialectique doit tout son charme et sa nécessité au mystère de la naissance… des enfants. La Communication fait écho au désir de renouer avec la mère. Le mythe de l’âge d’or (ancré à l’origine et au but ultime de l’Histoire) résonne du souvenir du fœtus dans le sein maternel (espace de quiétude circulaire, hors temps). Le vocabulaire est mythique; les principes sont l’héritage du premier prince; les organisations sont les organes du corps social; seul le maître les maîtrisera en y jetant un peu de lumière pour en élucider les obscurs secrets; si le phallus – géométrie, droit, rectitude, histoire – a dominé l’humanité jusqu’à nos jours, quel sera le vocabulaire du mythe maternel? Et celui de la femme? L’étymologie nous en apprend plus sur notre image du monde que toutes les théologies et les physiques réunies.
Les mots sont des concepts-images. Car « c’est poétiquement que l’homme habite », affirmait Hölderlin à un journaliste du Star Magazine. L’origine du monde est un irrationnel. Le monde est un irrationnel. Sans qu’on puisse esquiver le principe de réalité, ni savoir quelle réalité est réelle.
Il faut classer (tout se classe, même la société) dans le tiroir des rationalisations imaginaires : aussi bien la magie ou les religions que la philosophie et le rationalisme » Il n’y a pas tant de différence qu’on le dit (au sens psychanalytique où la société « rationalise » ses fantasmes et les moyens techniques d’action sur le monde qui leurs sont liés). Certains y ont vu des « âges de l’humanité »; or ils sont souvent simultanés, comme on peut l’observer dans la civilisation occidentale actuelle. Ces trois modes de pensée et d’action semblent sous-tendus par le même mythe originel.
Quand Jean-François Lyotard en appelle aux flux énergétiques, seuls capables de déborder tous les appareils langagiers et institutionnels, toutes les cristallisations qui bloquent la dynamique créative, a-t-il conscience qu’il convoque au retour le « Chaos », le désordre et les ténèbres, ce flot noir, amorphe et ravageur qui régnait à l’origine, selon le mythe, avant que le langage n’instaure l’ordre d’un cosmos apparemment si désiré?
Qu’est-ce que la mythanalyse? Disons simplement qu’elle tend à repérer, déchiffrer et reformuler en un langage critique les mythes collectifs qui déterminent les processus inconscients, individuels et sociaux : ces histoires toutes faites avec lesquels nous pensons, nous vivons.
Par « origine », nous ne désignons pas un point zéro d’une histoire linéaire du monde, mais un lieu mythique de référence explicative, contemporain à chaque individu, à chaque culture, à chaque société. Et cela même si l’exemple crucial de la naissance individuelle suggère l’idée d’une naissance du monde lui-même. C’est par analogie avec la biographie individuelle que nous identifions le plus souvent cette origine au point de départ imaginaire d’une « histoire de l’humanité ». Mais l’origine est toujours contemporaine. Elle est comme le point de fuite de l’espace inventé par le Quattrocento : elle se déplace avec nous. Elle est l’image intense, ici et maintenant, où s’ancrent nos explications imagées du monde. Nous sommes là, ex-istants à chaque instant, sortant de l’origine, venant au monde continuellement. L’origine est un imaginaire. Comme la ligne d’horizon.
Les mythes sont les explications imagées des origines du monde. Ils sont le plus souvent déjà là dans les mots, comme Heidegger nous invite à le découvrir pas à pas. Ils sont largement exprimés dans les contes, légendes et religions, dans les structures de la langue, dans l’imagerie banale et les stéréotypes de la vie quotidienne, dans l’aménagement de l’espace public et privé, dans ce qui s’érige, circule, se live, dans l’échange symbolique, dans les cultures populaire et savante, dans les sciences, dans le positivisme, dans la logique. Partout. Les mythes ne sont pas pour autant explicités comme tels : ils nous déterminent à notre insu. Les mythes ont des transparences auxquelles nous sommes aveugles, même et surtout s’ils fonctionnent comme références explicatives : par la « vertu » des histoires que met en scène le savant ou le politique (quand bien même les histoires sont quantifiées ou systématisées).Car nous ne prêtons pas attention à leur mode de constitution et à leur contenu essentiel. Nous les prenons, quand ils sont étiquetés « mythes », pour des histoires d’enfants, des légendes naïves ou des fables. Dans l’immense majorité des cas, nous sommes inconscients de leur résonance  de leur présence actuelle, sous d’autres formes implicites de notre culture contemporaine, fût-elle rationaliste, positiviste ou cybernétique. Ce sont les métamorphoses cachées, camouflées de ces mythes, que la mythanalyse tente d’élucider, de mettre è nu, de révéler, d’expliquer, de comprendre, d’expliciter : autant de variations du vocabulaire courant qui montrent aussitôt que la mythanalyse baigne elle-même dans le mythe, qu’elle ne saurait s’en extraire assez pour le distancer et nous émanciper; qu’elle ne pourra jamais montrer du doigt ses objets de connaissance : le doigt ne se montre pas lui-même.
La mythanalyse ne peut que déstabiliser les clichés de la connaissance, délacer quelques masques, derrière lesquels ne se cache aucun visage nu.
Je rêve d’écrire : la critique de la raison mythique.



mercredi, mai 01, 2013

Les débuts de la mythanalyse, 1979 (6)


Le mythe élémentaire

D'une question d'artiste étonné par le mythe de l'idéologie avant-gardiste, nous voilà amenés à rejeter l'histoire comme temps du progrès et nous voilà conduits à réfléchir sur le mythe élémentaire qui, à travers ses métaphores historiques, demeure le principe explicatif de la civilisation occidentale, bien plus largement que dans la question artistique qui a servi de base à cette méditation.
Je crois qu'il s'agit de cette image très simple et banale, déjà tant évoquée dans cette recherche, la plus proche de chacun de nous, liée à l'histoire individuelle de chacun de nous, puisqu'aussi bien nous connaissons l'origine apparente de notre propre vie : une mère et un père.


Signalisation routière imaginaire, Père-Fille, Angoulême, 

Ils ne sont pas exactement l'origine de notre vie, qui se joue dans un mystère, mais l'image où se fixe notre naissance, l'image de référence par excellence, celle du père liée à la force, à la volonté, à l'ordre, au principe de réalité, et celle de la mère liée à la nature, à la vie, à l'amour. Ce sont les deux principes chinois, le yin et le yang, tout aussi bien que les deux images élémentaires de l'Occident, pour prendre deux civilisations éloignées à l'extrême.
La mère c'est le yin, c'est la matière ; le père, c'est le yang, c'est l'énergie. La physique contemporaine n'est guère sortie elle-même de ce dualisme dont elle renouvelle régulièrement les termes, ni de la transformation ou interchangeabilité des deux, qui créerait le processus ou l'équilibre de l'être. Pour raisonner sur le temps mythique, on pourrait considérer le temps qu'ont inventé les physiciens pour y inscrire les processus qu'ils décrivent. Ce n'est pas un temps historique à coup sûr! Mais c'est peut-être un temps mythique,
celui de l'entropie et de la négentropie, de la réversibilité, de la répétition, etc. Toute la physique est devenue une métaphysique du mythe élémentaire. Si elle a expérimenté les effets de plus en plus complexes qu'elle sait décrire, répéter, contrôler, appliquer dans la technique, son vocabulaire des pourquoi, ses dénominations sont autant de concepts-images mythiques, c'est-à-dire qui se servent du recours au mythe élémentaire comme principe d'explication.
Faudrait-il que la physique devienne autre chose qu'une histoire de famille ? Ou l'histoire de famille (c'est-à-dire l'image pseudo-explicative par l'apparence de la création ex nihilo due à la mère et au père et les relations affectives établies par l'enfant vis-à-vis de ses parents) est-elle l'histoire élémentaire qui structure, par identification ou analogie, toute notre connaissance, toute notre activité humaine ?
Si tel est le cas, notre temps mythique est le temps familial ! Ou plus exactement, une relation dirigée vers le père et vers la mère.
L'homme n'oublie-t-il pas tout - apparemment - de sa naissance ? Et n'ignore-t-il pas tout de sa mort ; l'origine et la fin de l'humanité ?
Ne craint-il pas le Père (Dieu) ? Ne veut-il pas prendre sa place (l'homme prométhéen) ?
Mais l'histoire de l'humanité n'est pas plus la poursuite linéaire du progrès final que la biographie d'un individu.
Ce qui caractérise tout mythe, c'est qu'il est une explication imagée de l'origine ou de la fin, donc une pseudo-explication considérée comme cause efficiente. Tel est le cas de l'explication de la vie par la mère et le père, à partir de quoi nous pensons tout. En aucune façon, le repérage du mythe dans l'idéologie de l'histoire ne nous permet davantage que d'y renoncer comme à une illusion, dès lors qu'elle devient aliénante, comme c'est le cas dans la vie
quotidienne, dans l'art ou dans la politique contemporaine. Ce repérage ne saurait nous dire ce qu'est le temps en soi ou comment nous le penserons demain. Là surgissent les limites de notre raison critique.
Il n'est même pas exclu que d'autres civilisations, ou la nôtre demain, recourent à d'autres mythes que celui lié à la naissance parentale pour organiser leur pensée et leur activité.
C'est une question intéressante, sans doute, de s'interroger sur l'universalité de ce mythe à travers les différentes cultures que nous connaissons et de se demander si ce mythe élémentaire occidental, apparemment le même que nous avons repéré dans l'ancienne philosophie chinoise, ne se retrouverait pas toujours et partout, comme Lévi-Strauss l'imagine de la prohibition de l'inceste comme structure élémentaire de la parenté et de la mythologie. Sans doute n'est-ce pas sûr, mais il n'est pas nécessaire non plus de le postuler dans cette
réflexion sur la fin de l'histoire de l'art. Espérons qu'un jour, cette question pourra être examinée systématiquement. Et de fait Lévi-Strauss le postule déjà implicitement puisque la prohibition de l'inceste ne saurait être universelle si le mythe parental ne l'était pas. Jung le compte comme archétype de première importance dans une analyse qui a peut-être le tort de multiplier à l'excès le nombre des archétypes et de les organiser dans un inconscient collectif dont l'existence réelle, affirmée par Jung, échappe curieusement à l'analyse mythique, alors que cet inconscient collectif est lui-même l'expression naïve d'un archétype parmi tous ceux que repère Jung.
L'homme est à l'image de ses parents, comme à l'image de Dieu dans le christianisme. Toutes les religions du monde ont imaginé un Père, une Mère ou un Couple originel. Seul, le matérialisme, qui recourt au mouvement mécanique des atomes, tente vraiment d'échapper au mythe parental.
Ce mythe constitue moins une image, ou représentation du monde, qu'une structure, un système de relations intenses, impliquant le désir, la satisfaction, le rejet, la complémentarité, l'opposition, la souffrance. C'est ainsi que se sont construites aussi notre métaphysique, notre physique, etc.
Le mythe élémentaire, et les mythes secondaires sont des systèmes relationnels, comme celui de l'enfant par rapport à ses parents et aux objets extérieurs, avant d'être fixés dans des images.

mardi, avril 30, 2013

Les débuts de la mythanalyse, suite 1980 (2)


Signalisation imaginaire à Angoulême (France) en juillet 1980

L'art sociologique s'est efforcé de mettre en oeuvre des dispositifs interro­gatifs réels. De là son effort méthodologique et son orientation philosophique - une philosophie qui cherche le sens dans le lieu social quotidien, modes­tement, et non pas dans les livres de la scolastique contemporaine. (...)
L'analyse des mythes met en scène le triangle parental élémentaire, la sublimation culturelle des pulsions libidinales, et l'espace-temps de la communication sociale, au fil de son histoire événementielle.

Elle braque ses concepts-projecteurs sur l'obscur et l'irrationnel, que le discours sociologique excluait (c'était sa force et sa limite). Et de ce point de vue, quand l'art sociologique semble avoir dit ce qu'il peut élucider de la fonction politique de l'art dans la société, il est désirable de passer à l'étape suivante, comme y incite aussi l'analyse institutionnelle contemporaine [1].

La mythanalyse [2] est de plain-pied avec l'art, dans la mise en scène de la création originelle et de ses avatars, s'il est vrai que la valeur suprême reconnue à l'art par la société est liée au mythe de la création, illusoirement réinvesti dans chaque artiste. Et c'est donc de ce côté que nous explorerons le voisinage.

Cela incite à concevoir des dispositifs d'expérimentation assez différents de ceux construits jusqu'à présent. L'expérience de Guebwiller (1979) nous en faisait déjà prendre conscience. En effet, nous proposions aux « habitants-journalistes » d'autogérer une page par jour de leur journal habituel, L'Alsace, pendant une semaine, sur le thème : « Comment imaginez-vous l'avenir ? », mais nous ne vîmes apparaître que la force des stéréotypes et du condition­nement opéré par les mass media, sans que le processus ait réellement dérapé ou débordé l'ordinaire des rôles et des statuts sociaux ; je veux dire, sans que l'imaginaire et les mythes entrent suffisamment en scène dans le débat public, comme nous l'avions espéré. (Ce qui ne veut pas dire qu'un analyste attentif ne puisse pas repérer ce qui se jouait par exemple dans l'angoisse de la catastro­phe finale, ou dans l'espoir de la rédemption chrétienne). La faute n'en est pas seulement aux mass media : le dispositif mis en place par nous n'a sans doute pas permis de débloquer la force d'inertie (et de sécurité) du conditionnement social.

Ces expériences sont commentées par ailleurs [3]. Nous retiendrons ici qu'elles relancent, de ce point de vue, la question théorique de l'art sociologi­que. Nous ne pouvions pas mieux espérer.

Il faut avouer que la mythanalyse en est à ses débuts. Nous en parlons nous-même depuis deux ans comme d'une recherche désirée ; nous travaillons afin d'y apporter notre contribution réelle. Le texte de Gilbert Durand : « Le regard de Psyché. De la mythanalyse à la mythodologie », paru cette année, renforce notre espoir d'une relecture des recherches menées depuis Freud, Jung, Dumézil, Fromm, voire Heidegger, permettant la formulation de cette nouvelle problématique, et l'expérimentation sur le terrain social réel. Mais la difficulté augmente encore, quand l'écoute et l'analyse, voire l'intervention artistique s'appliquent à la société contemporaine, celle où le mythe se masque le plus, et aveugle sans doute le voyeur.

Le mythe, comme représentation des origines, comme image d'une pseudo-cause, et dans les concepts-images, marque la limite de toute connais­sance possible. On pourrait, à cet égard, récrire les Prolégomènes à toute métaphysique, de Kant, en mettant en scène non plus les limites de la Raison, mais ses limythes. « C'est poétiquement que l'homme habite », s'écriait Hölderlin, dans son intense recherche des mythes originels, qui l'a conduit à la limite de la folie.

Mythanalyse critique ? Cela a-t-il un sens ? Un sens relatif, sans doute. Seule l'éthique peut fonder un absolu.

La mythanalyse semble parler raisonnablement de l'irrationnel radical de notre condition humaine ; mais elle est peut-être elle-même un Cheval de Troie de l'obscurantisme. Et l'obscurantisme menace toujours l'éthique politique.

La mythanalyse entre en scène aujourd'hui dans un paysage mental où réapparaît l'irrationnel, comme un aveu lucide de l'illusion positiviste. Des paras (-ceci ou -cela), des psychanalystes qui ressemblent à des confesseurs ou dont les réunions évoquent les sectes archaïques, des astrophysiciens qui parlent comme les traditionnels métaphysiciens, des biogénéticiens qui évo­quent les alchimistes, des catastrophes nucléaires ou chimiques annonciatrices d'apocalypses, voilà, sans compter les écrivains qui imitent avec succès les faux prophètes, un étrange climat de fin de millénaire, où nous jouons à cache-cache avec les mythes.

Nul ne peut se faire d'illusion sur les risques. Des risques nécessaires aujourd'hui, après les fièvres orgueilleuses et naïves du positivisme (futuris­me, et avant-gardismes compris), quand l'image du monde, modestement, s'obscurcit.

Avec un désir immodéré d'intensité et de sérénité.


[1]      Cf. René Lourau, L'État-inconscient, éd. de Minuit, Paris, 1978. Ou Georges Lapassade, etc.
[2]      Cf. Gilbert Durand, L'âme tigrée, éd. Denoël, Paris, 1980 ; Le regard de Psyché.
[3]      Cf. Cahier de l'École sociologique, no 3, Paris 1980 : « Deux expériences d'art sociologique ». Et Citoyens/Sculpteurs, éd. SEGEDO, Paris.

lundi, avril 29, 2013

Les débuts de la mythanalyse, suite de 1980 (1)


Essuie-mains, hygiène de la peinture, Hervé Fischer, 1971

(Les textes qui suivent datent de décembre 1980. Ils ont été publiés en annexe de L'Histoire de l'art est terminée, sous le titre 2 ans après (Balland, Paris, 1981).

Le manuscrit qu'on vient de lire [repris de L'Histoire de l'art est terminée] date de février 1979 [1]. Il n'a trouvé grâce à l'époque auprès d'aucun éditeur. Nous avons l'impression que la prise de conscience d'alors s'est largement confirmée et généralisée dans l'opinion publique aujourd'hui. Malheureusement, elle s'inscrit dans une réaction politi­que et culturelle dominée par la peur. Comme si la fin de l'Histoire était vécue comme une angoisse apocalyptique, alors que nous y ressentons avant tout la libération d'une illusion aliénante.

Pour nous, l'engagement éthique et politique de l'art demeure primordial. La mythanalyse n'y contribuera pas moins que la sociologie. Et nous ne suivrons pas ceux qui allient l'angoisse à la désinvolture, l'une et l'autre sem­blant pourtant faire bon ménage dans les milieux intellectuels ou artistiques*.

Nous nous méfierons autant des excès de l'obscurantisme qui nous guette, comme une menace politique et intellectuelle, que des excès du positivisme que nous avons traversé (et qui fut d'abord vécu comme une libération, celle de l'Aufklärung, des encyclopédistes, de la révolution française, de la sociologie).

La mythanalyse n'est pas un obscurantisme. Elle se profile comme une pointe aiguë du rationalisme, mais dans une attitude de modestie critique de la raison, qui admet la part de la vie nocturne. Le positivisme est un discours diurne, qui a voulu nier l'alternance de la nuit avec le jour. Un discours qui au réveil, le matin, ne veut pas se souvenir de la nuit, des rêves ou des cauchemars  On ne peut nier la nuit et la refouler dans l'inconscient du discours, sans risquer qu'elle nous détermine à notre insu. Mieux vaut lui reconnaître son existence et la scruter. C'est ce que tente la mythanalyse, et le mythe art à travers la communication sociale.


[1]      Sauf l'action en gare terminus des Brotteaux (avril 1979) et l'illustration de signalétique sociale réalisée à Angoulême (juin 1980).
*Je faisais ici évidemment allusion à l'émergence du postmodernisme (note de 2013)

dimanche, avril 28, 2013

Les débuts de la mythanalyse, 1979 (5)

L'avant-garde en gare terminus des Brotteaux, performance, avril 1979. (Cette gare est située à Lyon, France)


Questions ouvertes

Peu importe qu'on appelle cet art post-historique ou méta-art ou mythe-art, car nous revenons, après la valse des étiquettes avant-gardistes, à la fonction permanente de l'art. Nous avons poursuivi dans ce livre un développement nécessaire de l'art sociologique et nous demeurons convaincus de la nécessité de cette dimension collective et communicative de l'art, à l'encontre des subjectivismes et individualismes exacerbés des dernières décades.
L'histoire de l'art est terminée comme histoire de la nouveauté, mais non comme réflexion et production socio-analytique. Le temps des mythes n'est pas le temps historique, mais la répétition et ses métamorphoses ont une chronologie possible. Le sens n'est pas dans la chronologie, bien plutôt dans la découverte impossible de l'identique, à travers les changements de l'apparence.
Lors d'une performance où nous avons en forme de provocation déclaré la fin de l'histoire de l'art, on nous a posé cette question : comment penser hors des cadres historiques de la conscience ? Notre idée n'est pas de supprimer l'histoire, comme chacun, chaque famille en a une, mais l'Histoire, celle qui ne se conçoit que comme une Fin, un but final (*) avec une succession linéaire (1). Notre projet, c'est de redécouvrir les valeurs éthiques et perceptives du temps présent et de la vie.
La nature, au moment où nous semblons la quitter pour développer nos mégapoles artificielles, devient objet de contemplation.
Fuyons l'Absolu, l'Histoire, Dieu et ses prophètes et même l'Homme, mais adorons la vie, c'est le moindre mal et la plus sûre garantie de survie, c'est la religion et l'éthique la plus nécessaire et la moins dangereuse que nous puissions adopter.
Mais pourquoi Freud s'en tient-il, et les psychanalystes après lui, au phallus, à la haine du père et au désir incestueux de la mère ? Pourquoi, selon lui, la petite fille n'est-elle qu'un mâle castré ? Pourquoi la mère n'interdit-elle pas à la petite fille le désir sexuel du père ? Pourquoi l'interdiction est-elle liée au père, et non à la mère, dans l'idéologie freudienne ? Ne naît-il pas autant de filles que de garçons ? Le problème est sans doute qu'il ne naît pas de pères ni de mères.
Si l'évolution sociale substituait un jour le matriarcat au patriarcat et le pouvoir des femmes à l'idéologie phallocratique, n'est-ce pas toute notre représentation du monde qui en serait changée ?
N'est-ce pas le père qui deviendrait objet central du désir incestueux ?
Peut-être alors au lieu de connaître le droit, l'homme connaîtrait-il la vie ? Il ne perdrait pas au change!
Et ce que nous appelons aujourd'hui le Droit (droit comme le phallus) s'appellerait le Rond ou le Creux ? Le temps linéaire de l'histoire deviendrait un temps rond, un temps ouvert ? On dit bien un moment « creux », mais pour signifier qu'il est vacant, qu'on ne sait pas le remplir, qu'on ne sait pas le vivre!
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*« L'histoire ne se définit que par une fin », souligne Henri Lefebvre, La fin de l'histoire,
éd. de Minuit, Paris, 1970.
(1) Aujourd’hui, en 2013,  je vois bien qu’en 1979 j’étais influencé dans ces propos par l’émergence du postmodernisme. Cette performance dans une gare terminus est à comparer avec celle de Dali dans la gare de Perpignan, qu'il avait déclaré en 1965 le "centre du monde"

Hervé Fischer.
Paris, février 1979.

samedi, avril 27, 2013

Les débuts de la mythanalyse 1979 (4)

Suite (4) du chapitre consacré à la mythanalyse dans mon livre L'Histoire de l'art est terminée écrit après ma performance homonyme au Centre Pompidou le 15 février 1979 et publié aux éditions Balland, Paris, 1980.

La signalétique sociale

Puisque nous avons choisi l'art plutôt que la science, la politique ou la religion, c'est avec le langage visuel que nous voulons tenter d'élaborer cette représentation du monde et ce culte de la vie dont nous redécouvrons la nécessité urgente.
Parmi les divers domaines de la communication sociale, où l'artiste peut intervenir dans le langage mass-médiatisé, la signalétique urbaine et routière nous paraît depuis longtemps un médium important pour l'artiste et nous le citerons ici à titre d'exemple.
Nous vivons en effet dans la civilisation de l'automobilisme. Les panneaux signalétiques du code routier nous proposent une symbolique liée au rythme social (vitesse), à la pédagogie de l'attention (série de panneaux annonçant un stop, un passage ou un danger (carrefour, priorité, verglas, etc.) et au respect de la vie (animaux, danger de feu en forêt, danger d'approche, etc.), à la nature, au bruit, à la nourriture, à l'hébergement, au tourisme, au travail, etc.



Paris-père - Angoulême-fille. C'est l'« intervention » du sociologue Hervé Fischer, qui a fait placer sur les places et aux carrefours ces faux panneaux de signalisation pour concrétiser les rapports de dépendance incestueuse qui existent entre les deux villes. L'Angoulême selon Freud grignote l’Angoulême. C'est plus dangereux, Monseigneur, que les boulets de l'amiral Coligny. Des poids lourds espagnols se sont égaillés dans toutes les directions. Ils n'étaient pas aucourant, semble-t-il, des travaux de M. Fischer. C'est un tort de traverser Angoulême un jourde symposium sans s’être informé auparavant des derniers progrès de la sociologie d'art. Onrisque de se casser la gueule.
(François Caviglioli, Le Nouvel Observateur, 12 juillet 1980.)

 Il semble que nous retrouvions dans la signalétique sociale le langage symbolique et opératoire où nous pourrions repérer une représentation du monde. Nous pouvons aussi y recourir, en développant ses possibilités symboliques, perceptives et pédagogiques, pour élaborer une rhétorique du questionnement mythique, voire idéologique. Métaphore,  métonymie, substitution, condensation, etc., pour citer quelques concepts linguistiques, y sont
présents et peuvent mettre en jeu l'inconscient social par le biais des images symboliques, sans verser dans l'allégorie ou le kitsch. Car c'est là un langage opératoire qui, tout en utilisant l'image plutôt que le concept (pas toujours) parle sans délai des règles de la vie et de la conduite, selon un processus non pas d'identification, mais d'annonce ou d'avertissement, donc selon une dynamique et une urgence très éloignées de la consommation décorative ou kitsch.
La signalétique sociale met aussi en jeu un code de la route et de la conduite qui est langage de la contrainte sociale ou langage du respect de la vie (au seuil de l'éthique).
Elle est en plein accord avec notre sensibilité contemporaine d'automobilistes. Ces signes sont aussi des marquages du lieu, du corps de la nature, à la limite des signes magiques opératoires dont les ordres et les interdits, tel un téléguidage du conducteur, médiatisent socialement son comportement, ses perceptions, le rythme et les événements de son vécu.
D'autres secteurs de la communication visuelle, tels le conditionnement et la signalétique des marchandises, ou la publicité, des rébus d'images peuvent nous proposer des points de départ à la fois pour repérer et pour mettre en scène le mythe et le culte de la vie, en élaborant un langage artistique contemporain et social. Ces possibilités du mythe art ne font aucun doute. Il y a là encore des chefs-d'œuvre qui nous attendent et dont nous avons un besoin vital. Ils devront condenser la force du mythe et le mettre à nu dans un langage actuel interrogatif.
Les grands thèmes mythologiques sont peut-être appelés à renaître de leurs cendres. Aujourd'hui, la mère, la nature, la vie, sans doute plus que le père, tant que l'État est dans une phase de pouvoir omniprésent et surrépressif. Mais si l'État dépérissait demain le thème du père redeviendrait peut-être essentiel et la mode le réactualiserait.



vendredi, avril 26, 2013

Les débuts de la mythanalyse en 1979 (3)

L'Histoire de l'art est terminée, performance, Centre Pompidou, 15 février 1979



Le mythe art comme art de la représentation du monde

Me voilà donc engagé dans une entreprise artistique, celle de choisir, à partir de la valeur vie, une représentation du monde en accord avec cette valeur, qui donne un sens à la vie (une direction) et fonde une éthique.
Il s'agit donc bien, et ce fut toujours la fonction mythique de l'art, que l'artiste peigne, cisèle, dessine, écrive une représentation du monde. Nous avons besoin d'images visuelles, poétiques du monde. Ces images, il est vrai, nous sont aussi proposées par les sciences, par l'histoire, par la politique, par la religion.
Aujourd'hui, l'artiste est confronté à une urgence : celle de réinventer une représentation du monde, alors que les conceptions précédentes (religieuse, historique, scientiste) ne paraissent plus satisfaisantes.
Nous devons donc inventer une nouvelle image de la vie, élever la vie au rang de déesse-mère, reconsidérer le culte de la nature, réinventer un temps social cyclique lié aux saisons, écrire et prêcher une éthique du respect sacré de la vie, ou imaginer des représentations et des rites tout à fait nouveaux plutôt que de restaurer des conceptions anciennes de la vie, je veux dire des représentations qui tiennent compte de l'état actuel des sciences, de la sensibilité urbaine contemporaine, de la technologie et de la communication électronique. Cela n'est certes pas facile, mais ce sera la tâche des artistes, s'ils en sont capables.
Cela suppose que le mythe art parle le langage actuel du mythe de la vie, de la nature, au lieu de s'enfermer dans la scolastique critique ou négative de l'avant-garde moderne, qu'il parle de la vie et non pas de lui-même, qu'il se situe dans la dimension mythique du présent a-historique et non pas dans la linéarité historique de la succession, dans l'attention perceptive à la nature et non pas dans le concept théorique, dans le culte éthique de la vie et non pas dans l'obsession de la mort. Et s'il va au musée, que ce soit pour le métamorphoser en temple de la vie.


jeudi, avril 25, 2013

Fondements de la mythanalyse - 1979 (2)


Performance le 15 février 1979 où je déclare que l'Histoire de l'art est terminée (Centre Pompidou)

Voici la suite du texte sur la mythanalyse que j'ai publié dans "L'Histoire de l'art est terminée", (Balland 1981):


Le mythe art, comme questionnement du mythe

Le mythe art vient après l'avant-garde, mais il était déjà là avant.
La thérapeutique psychanalytique, telle que l'a conçue Freud, vise à faire apparaître dans le langage et la conscience du patient les traumatismes et les images refoulés, pour les élucider et les maîtriser. L'hypothèse thérapeutique de Freud est que cette prise de conscience aidera l'individu à surmonter ses angoisses et à maîtriser son comportement.
On pourrait concevoir pour l'art une ambition parallèle, quoique démesurée, qui serait de faire apparaître les mythes d'une culture et, non pas seulement de parler naïvement le langage mythique comme l'a fait l'art jusqu'à présent. En espérant que le dévoilement pour soi-même, et pour les autres auxquels s'adresse l'artiste, favorise une maîtrise plus lucide, cathartique pourrait-on dire, de ces mythes.
Que l'ambition soit démesurée, la tâche impossible, c'est-à-dire que l'on ne puisse guère faire mieux que de manipuler les images mythiques les unes par rapport aux autres, c'est ce que démontre le simple fait du vocabulaire que nous ne pouvons éviter d'employer et qui est lui-même le langage naïf du mythe : élucider renvoie à la lumière, maîtriser évoque le maître, le père.
Un usage critique du langage mythique par rapport à d'autres mythes est-il possible ou illusoire ? Démystifier le mythe du Père en recourant, pas toujours très consciemment, à celui de la Mère a-t-il un sens ?
Il semble qu'on puisse répondre : oui, dans une certaine mesure. N'avons-nous pas rencontré la même difficulté au niveau de la critique idéologique ? Cela n'a pas détourné le marxisme d'une certaine élucidation. L'idéologie présente dans la théorie de l'art sociologique n'a pas empêché celui-ci d'opérer une critique efficace de l'idéologie idéaliste et marchande de l'art.
Comme si chaque fois que nous butons sur une impasse du labyrinthe où nous évoluons, nous avions l'impression de plus de connaissance et de plus de liberté. Illusion dont l'issue demeure irrésolue, car il est clair que nous aurons beau nous cogner la tête contre les murs, nous ne ferons jamais que manipuler de l'idéologie contre l'idéologie, du mythe contre du mythe.
Et le sachant, nous ressentons malgré tout une exigence de connaissance, que Descartes attribuait à Dieu, mais que Freud, plus matérialiste et plus modeste, mais aussi plus désespérant, attribue au désir sublimé de la mère. Si le père interdit la mère, en déclarant que le savoir absolu nous est impossible, voire, en s'interdisant de prononcer le nom de Dieu ou de le définir positivement comme l'exigent plusieurs religions (on ne peut dire de Dieu que ce qu'il n'est pas), peut-être sommes-nous simplement victimes du mythe de l'inceste. Nous nous interdisons l'espoir de la connaissance absolue ou vraie parce que nous respectons l'interdit de connaître (au sens biblique) la mère,
donc les secrets (intimité) de la nature, de la vie. Ces secrets, ces mystères doivent rester pudiquement cachés à notre désir, malgré nos tentatives de les dévoiler.
Cela signifie-t-il que décidément la connaissance est impossible ou que décidément nous naviguons de mythe en mythe ? C'est une question sans réponse, encore que la prudence suggère plutôt de ne pas naviguer sans boussole.
La différence entre l'art, qui tente de mettre en évidence critique la représentation mythique implicite dans notre culture, et la pratique thérapeutique proposée par Freud, c'est que Freud avait implicitement promu la valeur de normalité du comportement aux exigences de la société. Il avait en cela pris le risque de cautionner l'idéologie dominante, comme le lui reprocha Wilhelm Reich. Avec un art sociologique dont l'ambition impossible serait de mettre en situation critique, et l'idéologie politique et les mythes inconscients – deux aveuglements toujours présents l'un et l'autre - il n'y aurait plus de système de référence possible (ni de représentation du monde admise, ni de valeurs reconnues). Tout passe en principe à la question. Ce serait un nihilisme. Ce serait la mort.
Il faut donc faire un choix entre la vie et la mort. Si je choisis la mort, je me tais et aucune question ne se pose plus. Si je choisis la vie, la vie devient de fait mon dieu ou ma valeur de référence absolue. Elle devient mon mythe référentiel, ma religion et je dois la respecter, l'honorer non seulement en moi-même, mais chez les autres et dans la nature.
En quelques mots, elle est mon cogito, mon fondement, la seule valeur, la seule évidence qui demeure au moment où tout est mis en doute mais où je refuse la mort, cette mort que je pourrais choisir ou accepter de toute façon une autre fois, de sorte que la mort maintenant m'interdirait l'expérience de la vie et non l'inverse.
Du moins ai-je là, dans le questionnement ou doute généralisé, trouvé ma pierre angulaire à partir de laquelle je pourrai rebâtir. Adorons la vie!