dimanche, mai 05, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (2)


(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie.)


Le mythe élémentaire
Si la question est ambitieuse, la réponse en revanche sera très modeste. Le mythe se constitue par implication réelle de chaque individu, qui lors de sa « venue au monde » attribue au père et à la mère toutes les vertus explicatives et agissantes pour sa satisfaction ou sa douleur (son bien ou son mal, son désir, son plaisir ou sa frustration, pour le plein ou pour le vide, pour l’accomplissement de sa vie ou son manque, etc.). Telle est la situation concrète vécue par chacun de nous avec son intensité extrême et sa force inéluctable de constitution de l’image du monde (de son origine, de son existence et de sa finalité), qui sera à jamais pour chacun de nous la référence « originelle » définitive. La conscience de son rapport au monde et aux forces positives, négatives ou conflictuelles, que se fabrique alors chaque « nouveau-né » est à la fois image originelle du monde, explication originelle du monde et structure originelle de son rapport au monde, au masculin, au féminin, à l’autre, au chaud, au froid, au dur, au mou, etc.
C’est le mythe élémentaire (image, explication, structure), dont tous les autres mythes paraissent n’être que des effets secondaires. Mais quel mythe nous incite-t-il à insister sur l’élémentaire et à lui soumettre des effets seconds? Quelle structure parentale induit-elle cette logique?
Ce mythe élémentaire est plus encore structure (orientée par le désir et le rejet) qu’image. Car il n’est pas vécu comme image à regarder « objectivement » ou extérieurement à soi, mais comme situation relationnelle au père, è la mère, à son propre corps, à l’étranger, à l’espace-temps, etc., avec des modes d’action de type magique, polythéiste, monothéiste, ou technico-rationnel selon les situations et les moments.
Ce vécu n’est pas explicité avant que la société ne lui prête ses formulations langagières et culturelles, les histoires qui circulent partout.
L’éducation sociale et familiale se chargera de donner aux souvenirs de ce vécu originel les formes dominantes de sa civilisation et de son idéologie.
Tous nos mythes, toutes nos rationalisations, tous nos rapports au monde se sont constitués en référence originelle à ce moment exceptionnel de la « venue au monde » et des premiers temps de la vie, même si, bien évidemment, la suite de la biographie individuelle et des imprégnations culturelles viendront modifier, brouiller ou refouler cette « conscience originelle » dans le subconscient de l’adulte. Mémoire originelle qui remonte à la surface quand vient la vieillesse de l’adulte et que se relâchent les filtres de l’autocensure. Moment si exceptionnel que le souvenir en resurgit, quand sur le tard l’adulte perd la mémoire!
Pour le nouveau-né, père, mère, tierce personne sont TOUT ce qui existe, tout ce qui crée, tout ce qui donne ou prend, tout ce qui aime ou rejette. Monothéisme ou polythéisme, par exemple, en découlent comme conséquence de la structure familiale ou apparaît le nouveau-né.
Cette pseudo image-structure explicative de l’origine de tout connaîtra aussitôt des variations individuelles (génétiques ou culturelles). Mais elle constitue notre référence « absolue ». Chaque être humain l’a connue/vécue. Son interprétation culturelle explicite constituer une « formation mythique »; mais son effet inconscient sur les individus et les groupes demeure le plus souvent implicite ou caché. Elle a une sorte d’universalité : celle de la venue au monde de chaque être humain avec sa conscience (relativement) vierge – dans un rapport parental au monde (relativement) universel. (Cela étant admis, on pourra d’ailleurs apporter toutes les nuances relativistes souhaitables.)
De façon générale, nous ferons remarquer que cette interprétation de la formation mythique originelle est modeste, psychogénétique, matérialiste et simple au point que les esprits sophistiqués pourront la compliquer à loisir pour tenir compte de tous les effets secondaires, perturbateurs, relativistes, et l’enrichir aussi pour mieux rendre compte de la diversité humaine et culturelle, sans que cela nuise – au contraire – à cette interprétation fondamentale. Toutes ces recherches complémentaires, c’est précisément ce qui pourra constituer le corps déchiffré et le regard perçant de la mythanalyse.

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