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jeudi, août 02, 2018

La plasticité neuronale: empreinte et mémoire




Les spécialistes en neurosciences soulignent que l'immense base de données que nous accumulons dans notre mémoire ne saurait tenir dans les seuls neurones, comme autant de boîtes, mais se situent plutôt dans les  réseaux synaptiques. Alors qu'on estime à cent milliard le nombre des neurones du cerveau humain, les réseaux synaptiques offriraient jusqu'à un milliard de milliards de connexions possibles. Ce sont donc plutôt les synapses qui sont modifiés par les affects majeurs de la biographie de chaque individu et emmagasinent leur mémoire, constamment réactivable ou désactivable.
Alberto Oliverio, s'interrogeant sur "la biologie des souvenirs" écrit: 
"Le premier type d'approche, celui centré sur l'empreinte, découle de certaines observations fondamentales effectuées par l'éthologiste Konrad Lorenz en 1935. Lorenz avait observé que , lors des premières heures qui suivent l'ouverture de l'oeuf, divers objets en mouvement ou différents types de leurres mécaniques déclenchent chez les canetons le réflexe de suivre cet objet: le caneton suit un homme, une boîte que l'on traîne parterre, ou, bien sûr, un canard; et après avoir suivi un de ces objets, même peu de temps, il lui demeure attaché affectivement. Une fois qu'un caneton a suivi une personne, lors de sa période critique, on ne peut plus l'inciter ensuite à suivre sa véritable mère: sa réponse est fixée sur l'homme. Ce comportement n'est rien d'autre qu'une forme particulière d'apprentissage irréversible qui découle de l'interaction entre une programmation génétique (l'acte de suivre un objet en mouvement, quelques heures seulement après l'ouverture de l'oeuf) et une expérience qui est mémorisée (le type d'objet en mouvement que le caneton rencontre). (...) Gabriel Horn (1979) a constaté que l'empreinte se traduit en effet par une importante augmentation de la synthèse d'acide ribonucléique (ARN) dans une région spécifique du cerveau des poussins, la région hyperstriée. Cette augmentation signifie que la mémoire et l'apprentissage des poussins sont basés sur une augmentation de la synthèse des protéines qui est le reflet des modifications de structures des neurones: en fait, avec l'expérience, les épines dendritiques augmentent en nombre, permettant aux neurones de modifier leur fonction et d'établir  des rapports plus importants avec les neurones voisins. Les neurones sont en fait "plastiques", c'est-à-dire susceptibles de modifications structurales et fonctionnelles, et c'est cette plasticité qui permet l'enregistrement d'expériences à l'origine de la mémoire."(*)
Alberto Oliveiro souligne en outre dans le même texte que "la capacité des synapses à modifier leur fonction (à augmenter ou à diminuer leur sensibilité à des stimuli particuliers) est définie par les neurobiologistes sous le terme de "plasticité synaptique", qui indique la grande souplesse des synapses pour réagir, retenir, associer, distinguer différents stimuli."
Mieux encore, il note qu'"une grande partie de ces changements se produit grâce à l'action de l'ion calcium qui agit comme un véritable messager nerveux: selon sa concentration, le calcium peut activer ou désactiver les synapses, et donc les cellules, en produisant de très brefs changements réversibles, typiques du fonctionnement des neurones de notre cerveau. On a découvert récemment que le calcium pouvait également produire des changements irréversibles, c'est-à-dire des changements qui peuvent modifier les synapses de manière stable et expliquer comment se forment les souvenirs durables, la mémoire irréversible. Le calcium active en fait des enzymes - comme les calpaines ou autres "protéinokinases" - qui morcellent les protéines en permettant de former de nouvelles synapses, de les rendre stables ou de les éliminer."
Telle est la mise en évidence de la plasticité neuronale qu'évoque la mythanalyse lorsqu'elle affirme que les affects importants et les interprétations imaginaires de notre rapport au monde que nous développons au cours des stades successifs de construction de nos facultés fabulatoires depuis le stade foetal jusqu'à l'âge adulte s'inscrivent durablement dans nos circuits synaptiques et se réactivent fréquemment, sinon automatiquement, la vie durant lorsque les mêmes émotions se reproduisent et stimulent à nouveau les mêmes réseaux synaptiques.
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(*) Alberto Oliviero, La biologie des souvenirs, p. 331-332 in La fabrique de la pensée, Cité des sciences de la Villette, Electa, Paris. Milano, 1990.