tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel

mardi, juillet 17, 2018

Mythanalyse et neurosciences I: la plasticité du cerveau et de l'inconscient



Alain Prochiantz, assurément l'un des plus remarquables et prudents neurobiologistes de notre temps écrit: 
"Je ne suis pas compétent pour vous dire ce que c'est que l'inconscient." Mais il ajoute: "Je suis convaincu qu'il y a dans la construction du système nerveux quelque chose qui est de l'ordre de l'"empreinte" de l'histoire des individus." (*)
Pour la mythanalyse telle que je la théorise, cette "empreinte", c'est celle des stades fabulatoires de l'être humain dès la stade foetal, avant même qu'il puisse nommer ses fabulations (il est in-fans), puis au fil des stades successifs. 
Alain Prochiantz le rappelle, "les synapses se font, se défont, les neurones meurent, repoussent..." "À sa naissance, le système nerveux n'est en effet pas encore totalement développé. Si la quasi-totalité des neurones est née et à déjà migré, la différentiation dendritique et la croissance axonale commencent à peine. (...) La construction est en cours." (**) Cette plasticité du cerveau, nous le savons maintenant, est totale chez le nouveau-né et demeure active toute notre vie.
Alain Prochiantz résume ainsi l'état des connaissances: "La structure même du cerveau est donc largement le produit de notre éducation au sens large d'environnement social et culturel. C'est pourquoi deux individus, aussi identiques soient-ils sur le plan génétique, seront des individus différents avec des cerveaux différents." (***) Cet environnement comprend évidemment l'histoire émotive, affective de chaque individu, selon les modifications de son rapport imaginaire au monde à chaque phase successive de son développement fabulatoire.
Philippe Boulu (****) écrit de même: "Se souvenir, c'est faire resurgir, le moment venu, des informations passées acquises depuis plus ou moins longtemps. Cela implique qu'elles aient été stockées d'une façon stable, en d'autres termes que des transformations durables de la matière cérébrale soient intervenues. Ce phénomène fait appel à deux mécanismes non exclusifs: la création de nouveaux circuits par la naissance de nouvelles connexions neuronales, et la modification des propriétés intrinsèques surtout membranaires des cellules cérébrales."
Il ajoute: "Tous les neurones peuvent apprendre et adapter leur activité en fonction des événements passés. Ils sont capables d'emmagasiner des informations visuelles, auditives, motrices, par transformation de l'influx électrique qui leur parvient des traces mnésiques codées sous forme de protéines. Les messages chimiques ainsi fabriqués pourront, au moment voulu, être délivrés et donner naissance à la restitution du souvenir. Des neuromédiateurs comme l'acétylcholine et l'acide glutamique, des protéines spécifiques sont indispensables à l'élaboration de ce processus."
Il souligne le rôle clé de l'hippocampe dans cet enregistrement et insiste: "Les acquis chargés d'affectivité, d'émotions sont ceux qui seront le mieux et le plus longtemps retenus." Cela confirme l'hypothèse de la mythanalyse selon laquelle ce sont des affects, des émotions, des sensations physiologiques qui inscrivent dans les réseaux synaptiques immatures le plus durablement les interprétations fabulatoires de l'in-fans dans son rapport au monde. Et cette inscription neuronale est d'autant plus forte que le nouveau-né dort beaucoup: "Pour passer de la mémoire des faits à la mémoire à long terme, le sommeil joue un rôle important. La consolidation des traces mnésiques est le fait d'un stade précis du sommeil, appelé paradoxal, qui survient vingt minutes en moyenne toutes les heures et demie." Cette plasticité neuronale d'un cerveau encore vierge est la clé de l'architecture cérébrale qui constituera des matrices de fabulation persistantes chez l'adulte, réactivées émotionnellement. 
Ces données neuroscientifiques ont été établies et développées depuis maintenant 30 et 40 ans. Elles sont solides. La mythanalyse peut s'y référer et y confirmer ses propres hypothèses.
Alain Prochiantz a aussi le grand mérite de rappeler qu'avant d'être une accumulation de résultats de recherches expérimentales, "une science est avant tout une théorie", donc une construction abstraite. Celle-ci est selon nous aussi imaginaire que conceptuelle, c'est-à-dire, selon nous, entièrement fabulatoire, les expériences n'étant constituées qu'en fonction d'hypothèses imaginées et formulées strictement en fonction de la théorie, en fonction de ce que l'on cherche, c'est-à-dire en fonction d'une intentionnalité, d'une finalité, d'une affirmation théorique.
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(*) Alain Prochiantz, La forme des neurones, p. 129-138, in Le cerveau dans tous ses étatsEntretiens avec Monique Sicard, Presses du CNRS, Paris, 1991.
(**) Alain Prochiantz, Le cerveau réparé? p. 183, Plon, Paris 1989.
(***) Alain Prochiantz, Le développement du système nerveux, in La fabrique de la pensée, p. 266, édition de La Cité des sciences de La Villette, Paris, 1990.
(****) Philippe Boulu, La dynamique du cerveau, p. 62-66, Payot, Paris, 1991.