tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel

dimanche, février 02, 2014

L'amour Facebook et la chaleur foetale


L’illusion qui nous berce aujourd’hui tient à la sensation conviviale et affective que nous procure le web, tel un liquide  nourricier, doux et tiède, où nous évoluons sans effort. C’est à se demander si la couleur de la prochaine génération de nos écrans cathodiques ne va pas virer du bleu azuré au rose chair de la tendresse. Nous y retrouvons des « amis », nous y attirons des « abonnés », les membres de Facebook passent leur temps à cliquer obsessionnellement l like comme autant de caresses pour se faire aimer. Nous nous y confions, photographies de notre vie privée à l’appui. Les adolescents aiment cette intimité numérique. L’interactivité crée la chaleur des échanges humains et du frottement des messages. Les utilisateurs, qui étaient au début des receveurs passifs, sont devenus proactifs ; ils y investissent de la créativité, donc de l’énergie. La métaphore thermique célébrée par McLuhan pour caractériser les médias électriques persiste dans l’humanité du numérique. La grande célébration de l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours, l’emphase mise sur le web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de messages correspondent manifestement à des utilités, mais aussi à une survalorisation imaginaire de la chimie virale des échanges. Nous sommes transportés par une nouvelle sensibilité, celle du contact tactile numérique, de l’expérience virtuelle ou virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une intensité de l’esprit et de la peau – la peau électronique que décrit Derrick de Kerckhove. L’interactivité crée de l’émotion, des sentiments, de la fébrilité qui excitent les utilisateurs, rapprochent les amis, fidélisent les abonnés.
Il ne faut pas chercher ailleurs le succès de Facebook, qui est avant tout psychique, presque biologique. Nous sommes rendus à une pratique sociale où l’important n’est pas d’avoir quelque chose à dire, mais de communiquer – d’avoir l’illusion de communiquer, d’être en contact, de coller. Là encore, McLuhan semble avoir été malheureusement trop perspicace.

La puissance imaginaire du numérique tient au mythe de l’abondance communicationnelle, de la fluidité des liens et de l’échange fusionnel qu’il exploite. Cette technologie, qui est capable de réactiver, voir de bouleverser intimement nos vies, est décidément sentimentale. Les liens interindividuels que nous développons si facilement grâce à l’internet nous offrent l’euphorie d’un échange ombilical de fluides; ils nous rassurent en nous reconnectant au corps maternel de la société. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à distance, nous croire en téléprésence, ou nous rencontrer à travers nos avatars dans un espace collaboratif de jeu ou de vie artificielle tel que Second Life, et nous activer sur des plateformes numériques de socialisation comme Facebook, Google + et tant d’autres plus explicites de rencontre, d’échanges intimes, voyeuristes et sexuels. Sommes-nous dans la vie réelle en manque de cette Seconde Vie que nous offrent les jeux multi-usagers de rôles et de compensations ? Il semble bien que oui. Ces nouvelles possibilités interpellent évidemment les philosophes, les psychologues, les psychanalystes, les sociologues et les phénoménologues : toutes les sciences humaines. Et plus que tous, les artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et les animent. Dans tous les cas, nous voilà dans ce qu’il faut bien appeler le web amniotique, ou dans cet utérus numérique qu’on a appelé La matrice et qui a donné son nom à la célèbre production cinématographique et de jeux vidéo des frères Andy et Larry Wachowski (1999-2003).

Economisme et numérisme



Beaucoup dénoncent les excès de l’économie dans le monde actuel. Mais c’est l’informatique qui est hégémonique, plus encore que l’économie qu’elle domine d’ailleurs aujourd’hui, au point de l’avoir dématérialisée. Après la conquête de l’Ouest, puis celle de l’espace, c’est cette exploration ascensionnelle de la technoscience qui est devenue la nouvelle frontière américaine : un mythe diversement partagé ou rejeté dans les autres cultures. À elles deux l’informatique et l’économie ont conquis la planète Terre, comme une déesse-mère pluripotente à deux têtes. Elles sont pour nous tout à la fois maternelles et redoutables, omniprésentes et anonymes, intimement proches et lointaines, visibles et occultes comme toutes les divinités que l’on redoute et que l’on prie tout à la fois. Et elles ont toutes deux leurs prosélytes et leurs intégristes, comme toutes les religions qui tentent de nous imposer leur vérité totalitaire.
L’économie nous terrifie. Les crises se succèdent et s’aggravent, désespérant des millions d’êtres humains, qui perdent leur travail, leur dignité et l’espoir.  La Bourse rythme le quotidien de nos sociétés Le calendrier financier a pris la relève du religieux. Le vendredi était traditionnellement "jour maigre". On faisait pénitence. Maintenant, le vendredi, on rend gorge. Certes, heureusement, tous les vendredis ne sont pas noirs, ni les lundis non plus. Mais comment en sommes-nous arrivés à dépendre à ce point du jeu des spéculateurs ? Quel étrange phénomène anthropologique que cette nouvelle religion de l'argent, dont le Vatican est aujourd’hui à New-York et sera demain sans doute à Hong-Kong ! Voilà un nouveau veau d’or dont les méfaits, la violence, le cynisme, l’exploitation humaine et les crises très réelles qu’il déchaîne dépasse les effets pervers de toutes les superstitions et religions précédentes.

Mais ne dramatisons pas. L’économie se limite à une vision quantitative de la planète Terre. Le numérique, lui, va beaucoup plus loin. Il nous impose un simulacre extensif, diversifié et total de l'univers. Un pansimulacre qui prétend remplacer le réel, parce qu’il nous semble plus vrai (précis, informatif, interprétatif),  plus instrumental (contrôlable et efficace), infiniment plus grand, petit ou détaillé selon les besoins, illusionniste (trompe l'œil), séducteur, excitant et immersif que notre quotidien traditionnel. Un pansimulacre dangereux, parce qu’il se présente à nous comme une technoscience mathématique et donc objective, anonyme et universelle, atopique, alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde tout à la fois trivial et hallucinatoire, tant les rationalisations de détail déshumanisées d’un imaginaire exalté nous surplombent.