tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel

mardi, décembre 29, 2015

Mythanalyse de STAR WARS


Dark Vador

Sans doute parce que la série Star Wars est explicitement fondée sur la mythologie, et réactualise les grands mythes, incarnés au premier degré, paradoxalement tempo-localisés dans le futur, je n'ai guère été tenté jusqu'à présent d'en reconstituer le cahier des charges, ou de réinventer les notes de George Lucas, lorsqu'il a conceptualisé ses personnages et le récit qu'il redécline dans chaque nouvelle version de cette saga exceptionnelle. En fait, tout ce que je pourrais en déchiffrer a certainement déjà été écrit par George Lucas lui-même dans sa recherche préliminaire au projet.
Et cette oeuvre immense, telle un écho de l'oeuvre de Victor Hugo transposé en pleine science-fiction, qui cultive la simplification binaire entre le bien et le mal, qui réanime les masques du théâtre grec, tout en substituant  à la catharsis de la tragédie l'apaisement du happy end, nous parle, bien entendu, de l'humanité d'aujourd'hui et non de son futur, comme elle prétend nous y inviter.
Et souhaitons que l'humanité connaisse en effet un happy end, comme le veut l'optimisme pragmatique de la culture US, plutôt que la fatalité apocalyptique de la douleur grecque.
Mais il y a aussi dans la saga de George Lucas une forte présence de la vie moyenâgeuse, du bestiaire de Jérôme Bosch, des villages paysans de Brueghel l'ancien, mêlés à des carcasses de technologie futuriste, supposés représenter un fragile refuge autochtone face à l'invasion des conquérants du mal, dont le grotesque évoque la comédie humaine.
Star Wars, c'est du théâtre, du drame grandiloquent avec des décors de carton peint incrusté d'effets spéciaux de calibre exceptionnel.
La psychologie est adaptée à un public de masse sans culture littéraire, ravi qu'on lui propose une épopée grandiose, dans un style populaire, dont il pourra cultiver  les memorabilia et collectionner les produits dérivés comme les reliques d'une initiation secrète qui est devenue un culte.
Pour les fidèles de Star Wars, c'est manifestement un plaisir sophistiqué d'en détailler les caractères, de repérer les échos d'un épisode à l'autre, et de revivre la mythologie grecque dans toute sa puissance, encore amplifiée par le primitivisme d'un Moyen-âge burlesque dans lequel elle est transposée, le tout mêlé à la gadgetterie de la science fiction.
Il faut souligner que le souci de décliner avec cohérence les épisodes en fonction des premières images datant des années 1970, impose, malgré les effets spéciaux les plus sophistiqués dont l'industrie est désormais capable près de cinquante ans plus tard, un évident archaïsme des formes, des mouvements, des décors, qui donnent un sentiment passéiste par rapport à l'univers actuel de la physique et de la chimie nanotechnologiques. Bref, nous nous retrouvons avec le dernier épisode de Star Wars, tout juste sorti sur les écrans pour Noël 2015,  "Le retour de la Force", dans une science-fiction étonnamment archaïque, qui me rappelle les animations numériques des années 1980. Cela ne nuit manifestement pas au succès de cette oeuvre, tant l'imaginaire se développe plus fluidement dans le primitivisme et l'archaïsme que dans un futurisme qu'on peine à imaginer.
Contrairement à la mythologie, par nature passéiste, la mythanalyse explore les imaginaires collectifs les plus actuels. Mais l'exemple de Star Wars nous rappelle que ces imaginaires sociaux demeurent constitutivement archaïques; d'une part parce ils se sont développés dans notre psychisme selon les phases fabulatoires de chacun de nous depuis le stade foetal, et d'autre part parce que les récits que nous en devons à nos prêtres et à nos poètes se sont eux-mêmes inspirés des mythes anciens. Et parmi ces grands relayeurs des mythologies anciennes, il faut désormais compter les cinéastes parmi les plus influents, comme nous le démontre brillamment George Lucas.




jeudi, décembre 17, 2015

Mythanalyse du terrorisme



Explorer ce que pourrait être une mythanalyse du terrorisme nous semble une entreprise extrêmement difficile. Mais comment se dérober à cette tâche, alors que se multiplient partout dans le monde les actes de terrorisme religieux les plus radicaux.
Quelle fabulation collective peut être assez puissante pour conduire un esprit religieux à tuer à l'aveugle et à se faire exploser soi-même avec une ceinture d'explosifs? Au-delà des mots qui circulent dans la propagande djihadiste et qui expriment cette résolution, dans quel mythe profond s'enracine donc une motivation si radicale?
Fanatisme et terrorisme sont étroitement liés. Certes le fanatisme ne conduit pas nécessairement au passage à l'acte effrayant que constitue le terrorisme; mais les deux sont liés dans une configuration mythique primaire.
Le fanatisme déclare la supériorité absolue d'idées abstraites inscrites dans un récit imaginaire qui vient directement de Dieu ou du maître à penser. Ce texte, inscrit dans la Torah, parole d'évangile, sourate du Coran ou verset d'un catéchisme fasciste, est déclaré être La Vérité qui domine toute la réalité d'ici-bas,celle-ci ne pouvant être que dévalorisée, condamnée pour son manque de cohérence avec le credo fabulatoire, pour sa fausseté, son péché, ses valeurs fallacieuses ou dégénérées, ses souillures, et la vulgarité haïssable des êtres humains qui s'y complaisent. Cette Vérité est totalitaire et ne permet pas la moindre faille.
Le fanatisme étant binaire, il induit la perte du principe de réalité qui permet la violence transgressive de tout humanisme ou respect des autres, qu'ils soient selon les cas juifs, protestants, païens, athées, homosexuels, ou simples citoyens ignorant délibérément cette Vérité,  Et il peut conduire au génocide.
Le premier point que nous retiendrons ici est donc cette opposition fondamentaliste et radicale entre une fabulation religieuse ou politique considérée comme sacrée et la réalité ordinaire qui y contredit ostentatoirement, qualifiée de déchéance. Cette opposition inclut la séparation et le rejet du monde profane. Elle induit la violence, elle appelle à l'exécution sans pitié, sans empathie de la masse des incroyants immergés dans leur souillure. Le terroriste est fanatisé et il répand sans hésitation la mort avec le glaive, le sabre, la kalachnikov ou la ceinture d'explosif au nom de son Dieu ou de son Führer sur ce fumier abject que nous sommes, nous autres incroyants, infidèles, juifs, jouisseurs, démocrates, homosexuels, ou membres de l'autre ethnie.
Une telle évolution dans la psyché d'un homme normal fanatisé jusqu'à devenir terroriste suppose donc l'enseignement insistant d'un credo appelé La Vérité. Elle se développe comme une quête d'absolu, qui n'est possible que si cet individu est en état de grande vulnérabilité: humiliation, frustration par rapport à une réalité qui ne répond pas à ses désirs, qui ne satisfait pas ses besoins matériels, ses aspirations, et qu'il va tendre à condamner par déception totale. Bien entendu, les adolescents qui ont du mal à s'intégrer dans la société adulte, sur le marché du travail, ou qui sont déstabilisés par rapport à leur immigration dans une culture étrangère sont particulièrement fragiles et susceptibles de répondre à cette propagande, qu'ils interprètent comme une voie alternative à leur malheur.
On mesure alors la puissance du credo dans lequel se nourrit ce fondamentalisme. Il implique un reniement tellement radical de la réalité, de ses compromis et des défauts qui lui sont inhérents, et une telle exigence de perfection, d'absolu qu'il entraîne une dichotomie entre réalité condamnable et Vérité suprême. A partir de ce stade psychique la violence froide et calculée s'impose comme une solution ou du moins une nécessité appelant à un devoir sacré.
Nous en avons vu les effets dévastateurs lors des attentats terroristes qui se sont multipliés au nom du salafisme et du wahhabisme. Mais toutes les religions ont secrété tour à tour cette toxicité extrême.
Refuser la réalité parce qu'elle nous fait souffrir, nous déçoit, conduit à des dépendances qui peuvent devenir pathologiques, que ce soit celle de l'internet, de la drogue, ou du fondamentalisme religieux.
C'est la frustration par rapport au réel qui crée la fuite vers le virtuel, vers les paradis artificiels, vers le fanatisme politique ou ethnique, ou vers l'aliénation spirituelle.
La diversités des fabulations religieuses dépend des contextes culturels et des époques. Elle ne devrait pas nous dissimuler que c'est ce même processus compensatoire par rapport au réel qui opère. Il en est de même de la diversité des drogues. Et on pourra se réjouir que la dépendance vis-à-vis de l'internet demeure, en comparaison, une drogue douce et socialement acceptable. Sa puissance ne devrait pas pour autant être sous-estimée, comme je l'ai souligné dans les Lois paradoxales du Choc du numérique (édition vlb, 2002),
L'engagement dans le fondamentalisme et le terrorisme, qui en constitue le passage extrême à l'acte, ne se fonde pas dans dans un mythe, dans tel ou tel récit fabulatoire, que ce soit l'islam, le catholicisme, le judaïsme, le fascisme hitlérien ou communiste, au nom duquel on exècre les juifs, les gitans, les homosexuels ou les Tutsis, mais dans le rejet de la réalité jugée inacceptable.
Ces comportements extrêmes, les mêmes dans tous les cas, qui devraient rester anomiques, individuels et exceptionnels, s'amplifient dans les imaginaires sociaux lorsqu'ils entrent en résonance collective dans une situation socio-historique particulièrement difficile et frustrante (crise économique de l'Allemagne qui favorisa la prise de pouvoir de Hitler, humiliation des populations arabes face à l'arrogance du triomphe matérialiste occidental, domination ethnique, etc.).
Nous mettons ainsi en évidence le processus fondamental de toute fabulation mythique, qui se constitue toujours par rapport à la réalité, en réaction contre elle, pour expliquer imaginairement ce que nous ne savons pas ou ne comprenons pas, pour compenser imaginairement nos impuissances, ou pour soutenir imaginairement nos espoirs d'une réalité meilleure. Et ces mythes peuvent être bénéfiques ou toxiques, voire violents et même destructeurs, à la mesure de nos frustrations ou de nos espoirs. Nous en observons aujourd'hui le spectacle désolant.
L'idéologie nazie appelle sans détour aux horreurs. Mais bien que l'islam puisse textuellement prêter à ces dérives de violence barbare, l'immense majorité des musulmans, ceux qui rejettent la charia, ont raison de dénoncer l'amalgame qui les associe injustement au terrorisme.

lundi, décembre 14, 2015

Mythanalyse du feu de bois


Les cheminées, ou foyers au bois, sont à la mode, une mode persistante et même grandissante dans les maisons et même les appartements urbains. Les valeurs de terroir, d'authenticité, de nature sont de retour, comme un phénomène compensatoire de l'uniformisation mondialiste et de la domination technologique. Pourtant, les grandes villes, comme Montréal, prétendent en interdire l'usage pour des raisons de pollution. Au centre du chalet des Laurentides où je passe la moitié de ma vie, une belle cheminée de pierres rustiques demeure mon point d'attache psychique avec l'homme primitif qui survit en moi, comme en tout être humain, même le plus policé. Dès que le refroidissement le permet, pendant tout l'hiver qui est long au Québec, et même certaines soirées plus fraîches de la fin août, c'est un grand bonheur pour moi que de rassembler le papier journal et le petit bois qui vont me permettre d'enflammer les belles bûches que j'ai moi-même fendues à l'automne après avoir abattu et débité les arbres morts qui ne manquent pas de se présenter chaque année dans la forêt touffue entourant le chalet.
Pourquoi cette fascination, bien plus profonde que celle de l'écran de télévision, alors même que le feu, si vivant mais toujours pareil à lui-même, ne nous livre aucune information, aucune idée, ne crée aucun événement qui puissent retenir l'attention. Le feu, même s'il pétille, nous absorbe dans un temps lent, à l'opposé du temps accéléré des villes et de l'internet. Le feu nous fait régresser au cœur de nous-même, dans les replis reptiliens de nos origines.
Il réactive notre mémoire primitive d'animal humain allumant un feu au milieu de la sauvagerie hantée par les esprits menaçants, pour nous réchauffer, nous éclairer, nous protéger, pour tenir les loups à distance, pour chasser les insectes, pour cuire la viande des chasseurs d'ours ou de bison. Il exige un rituel, une technique et soudain il illumine la nuit. Il incarnait l'esprit de la magie que l'homme avait appris à maîtriser, son pouvoir sur la nature. Il était sacré.Dans les rituels religieux il avait un pouvoir spirituel collectif,  il purifiait. On le respectait aussi parce qu'il pouvait détruire, anéantir. Et pour nous aujourd'hui, il réactive cette mémoire primitive qui est demeurée en chacun de nous.
Lorsque j'allume mon feu, que j'en surveille les premières flammes, que j'en attise la vie avec mon bouffadou, que je tisonne pour assurer ses premières hésitations, que j'en réarrange les morceaux de bois à diverses reprises pour le servir, ma fascination révèle le lien animal qui m'unit à lui.  Et à travers lui, directement, sans équivoque dans cette régression physiologique, mon esprit ressent cette pulsion vitale originelle dont je suis issu. Ce feu de bois incarne le mythe de l'origine de la vie, de la victoire de la vie sur la matière. Le feu est l'un des quatre éléments premiers, mais il demeure d'une grande actualité dans notre fabulation du XXIe siècle, tant individuelle que collective. Il est la vie et l'esprit tout à la fois. C'est en ces termes que les religions le célèbrent, sans taire son ambivalence, car il est la création, mais aussi la destruction. L'une ne va pas sans l'autre.
Mon feu de bois, c'est la présence du sacré que j'active. La cheminée, c'est son autel. Et je prépare chaque automne les matériaux de ce rituel qui va symboliser ma vie au cœur de l'hiver glacial.

dimanche, décembre 13, 2015

L'archaïsme des religions


Toutes les religions sont manifestement des fabulations archaïques, non seulement par l'ancienneté de leurs origines, mais aussi par leurs credos obsolètes et leurs pratiques aliénatrices. Elles déclinent, activent et nous imposent des mythes diversement toxiques.
Nous observons que le salafisme et divers autres intégrismes islamiques se présentent aujourd'hui comme les plus néfastes de ces religions, tant ils revendiquent obstinément l'origine divine des législations sociales, qu'ils prétendent donc maintenir intransigeantes et figées, ce qui les entraîne dans le fanatisme et la violence. Comment peut-on croire encore aujourd'hui qu'en se faisant exploser et en tuant ainsi des personnes au hasard, on ira directement au paradis! Et je n'insiste même pas sur les vierges qui vous y attendent impatiemment. Comment tant de bêtise est-il encore possible? Et tant de barbarie? Comment peut-on encore appliquer la charria, refuser l'égalité des femmes, condamner la démocratie, régner par le spectacle du terrorisme! Les deux autres monothéismes, le judaïque et le chrétien, même s'ils génèrent aussi des dérives intégristes, sont devenus beaucoup plus tolérables dans la mesure où ils composent avec les valeurs de la société civile et le respect des droits de l'homme.
Il ne faut pas pour autant adopter une pensée binaire, qui opposerait schématiquement les mythes bénéfiques et les mythes toxiques. Il est incontestables qu'il y a des aspects bénéfiques dans le christianisme, le judaïsme et l'islam contemporains. Il est vrai de même que des mythes éminemment porteurs comme ceux du progrès, de la démocratie, de la diversité culturelle peuvent aussi générer des effets pervers. Mais il demeure qu'ils sont globalement infiniment plus bénéfiques pour l'évolution de l'humanité que l'archaïsme des religions, car ils reposent non pas sur l'aliénation de la raison et une fabulation fataliste, mais sur les valeurs de lucidité, de raison critique et de liberté individuelle.
La mythanalyse n'est pas tant l'exploration critique des imaginaires sociaux archaïques, que celle des mythes modernes, actuels et tournés vers le futur. Et elle ne se positionne pas comme une démarche neutre et académique: elle se veut prescriptrice. Tout en déchiffrant lucidement le mythe du progrès, dont elle prend totalement en compte la pensée fabulatoire, elle déclare croire à ce mythe et le promouvoir en raison de ses effets bénéfiques. Elle n'oppose pas fabulation et raison, ce qui serait ingénu. Elle est la première à soutenir que le rationalisme est lui aussi une fabulation humaine. Mais parmi les mythes qui nous gouvernent elle choisit ceux qui éthiquement sont les plus inspirants et efficaces. Et elle condamne sans équivoque les dérives de l'islam qui nous ramènent au pire des archaïsmes, un archaïsme qui a été déjà celui du catholicisme de triste mémoire à l'époque des croisades et de l'inquisition, mais que le catholicisme a été capable de rejeter en composant aujourd'hui avec la modernité.