lundi, décembre 14, 2015

Mythanalyse du feu de bois


Les cheminées, ou foyers au bois, sont à la mode, une mode persistante et même grandissante dans les maisons et même les appartements urbains. Les valeurs de terroir, d'authenticité, de nature sont de retour, comme un phénomène compensatoire de l'uniformisation mondialiste et de la domination technologique. Pourtant, les grandes villes, comme Montréal, prétendent en interdire l'usage pour des raisons de pollution. Au centre du chalet des Laurentides où je passe la moitié de ma vie, une belle cheminée de pierres rustiques demeure mon point d'attache psychique avec l'homme primitif qui survit en moi, comme en tout être humain, même le plus policé. Dès que le refroidissement le permet, pendant tout l'hiver qui est long au Québec, et même certaines soirées plus fraîches de la fin août, c'est un grand bonheur pour moi que de rassembler le papier journal et le petit bois qui vont me permettre d'enflammer les belles bûches que j'ai moi-même fendues à l'automne après avoir abattu et débité les arbres morts qui ne manquent pas de se présenter chaque année dans la forêt touffue entourant le chalet.
Pourquoi cette fascination, bien plus profonde que celle de l'écran de télévision, alors même que le feu, si vivant mais toujours pareil à lui-même, ne nous livre aucune information, aucune idée, ne crée aucun événement qui puissent retenir l'attention. Le feu, même s'il pétille, nous absorbe dans un temps lent, à l'opposé du temps accéléré des villes et de l'internet. Le feu nous fait régresser au cœur de nous-même, dans les replis reptiliens de nos origines.
Il réactive notre mémoire primitive d'animal humain allumant un feu au milieu de la sauvagerie hantée par les esprits menaçants, pour nous réchauffer, nous éclairer, nous protéger, pour tenir les loups à distance, pour chasser les insectes, pour cuire la viande des chasseurs d'ours ou de bison. Il exige un rituel, une technique et soudain il illumine la nuit. Il incarnait l'esprit de la magie que l'homme avait appris à maîtriser, son pouvoir sur la nature. Il était sacré.Dans les rituels religieux il avait un pouvoir spirituel collectif,  il purifiait. On le respectait aussi parce qu'il pouvait détruire, anéantir. Et pour nous aujourd'hui, il réactive cette mémoire primitive qui est demeurée en chacun de nous.
Lorsque j'allume mon feu, que j'en surveille les premières flammes, que j'en attise la vie avec mon bouffadou, que je tisonne pour assurer ses premières hésitations, que j'en réarrange les morceaux de bois à diverses reprises pour le servir, ma fascination révèle le lien animal qui m'unit à lui.  Et à travers lui, directement, sans équivoque dans cette régression physiologique, mon esprit ressent cette pulsion vitale originelle dont je suis issu. Ce feu de bois incarne le mythe de l'origine de la vie, de la victoire de la vie sur la matière. Le feu est l'un des quatre éléments premiers, mais il demeure d'une grande actualité dans notre fabulation du XXIe siècle, tant individuelle que collective. Il est la vie et l'esprit tout à la fois. C'est en ces termes que les religions le célèbrent, sans taire son ambivalence, car il est la création, mais aussi la destruction. L'une ne va pas sans l'autre.
Mon feu de bois, c'est la présence du sacré que j'active. La cheminée, c'est son autel. Et je prépare chaque automne les matériaux de ce rituel qui va symboliser ma vie au cœur de l'hiver glacial.

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