tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
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samedi, novembre 01, 2014
Mythe et pensée magique
Le mythe est un récit. La pensée magique est l'interprétation du mythe du monde actuel qui en découle et qui en fait espérer des résultats concrets qui se révéleront irréalistes. La magie est la technique qui en convoque le pouvoir.
Jean Piaget, à qui il faut rendre hommage pour la sagacité de sa vision autant que pour la qualité de ses observations cliniques sur le développement psychique de l'enfant, nous aide à comprendre que la pensée de l'enfant est avant tout magique. Son épistémologie génétique est un monument aujourd'hui trop négligé. Je ne reviendrai pas ici sur les différentes étapes de la construction de la pensée chez l'enfant, qu'il a cru pouvoir établir en suivant de près l'évolution de ses trois enfants. Ce qui me paraît le plus intéressant chez Piaget, c'est son idée selon laquelle l'enfant développe avant tout une pensée magique. Et contrairement à lui, j'observe à quel point la pensée magique qui se constitue pendant la "période sensorimotrice" (0 à 2 ans), demeure dominante pendant la "période préopératoire" (2 à 6 ans), pendant la "période opératoire" (6 à 12 ans) et bien au-delà, au cœur même de l'âge adulte. Certes, l'enfant construit une logique, une symbolique, des stratégies pratiques, qui assurent son adaptation pragmatique. Mais il ne cesse aussi d'imaginer le monde qui se présente à lui sans mode d'emploi préétabli. Il le fabule, l'anime de forces amies ou ennemies, d'esprits. dans ses jeux, il imagine que son ourson, sa poupée, ses voitures, sont vivants et ont des sensations et des pensées. Il projette ses émotions et ses sentiments sur tous les objets qui l'entourent; il fait voler son avion en le tenant dans sa main, lance ses soldats dans la bataille en les déplaçant lui-même, les fait tomber pour les tuer; il joue à cache-cache derrière ses mains. Il vit et agit dans un monde magique dont il invente et applique les règles avec la plus totale conviction. Ce n'est que peu à peu qu'il introduira le principe de réalité, la logique de l'identité ( un objet ne peut pas être pris pour un autre), et rationalisera plus objectivement, "refroidira" l'imaginaire qui faisait palpiter magiquement tout ce petit cosmos.
Cette domination de la pensée magique que note Piaget dans les premières périodes de la croissance mentale de l'enfant, c'est bien, dit en d'autres termes, si je passe de l'épistémologie génétique à la mythanalyse, ce que j'appelle les stades successifs de la fabulation mythique du monde. Née avec le principe de désir, elle s'hybride peu à peu avec le principe de réalité, certes, mais la pensée magique ne disparaît pas pour autant: elle se transforme, invente de nouvelles forces avec lesquelles composer, qu'il faut s'allier ou combattre. Elle trouve dans les jeux et notamment dans les jeux vidéo de nouveaux champs d'expression et de conquête. La pensée magique, la fabulation mythique ne cessera jamais, même dans la vie sociale adulte, professionnelle, dans les loisirs, dans la vie familiale, dans l'économie, la guerre, l'amour, le sexe, la consommation et jusque face à la mort.
Jean Piaget était un épistémologue suisse et sérieux, dédié à ses activités cliniques, académiques, institutionnelles. Il a limité à l'enfance l'âge de la pensée magique et n'a pas voulu penser que cette pensée magique développée dans les premières étapes de l'enfance se prolongerait dans un âge adulte qu'il voulait adapté: opératoire et rationnel, en rupture avec l'enfance. Il n'a pas pensé non plus que cette pensée magique ne se limitait pas à la saisie des objets, dans une période d'apprentissage sensorimoteur puis opérationnelle. Elle est en fait l'expression de proximité d'interprétations mythiques beaucoup plus larges de la totalité du monde qui naît à l'infans. La magie est toujours une technique fondée sur une cosmogonie qu'on veut comprendre, s'approprier, maîtriser et qu'on interprète selon des récits qui expriment les mythes fondateurs de l'univers.
Il faut reconnaître la perspicacité de Jean Piaget, la qualité de ses intuitions et de ses observations cliniques. Il était encore un homme du rationalisme classique. Mais il a su fonder sur la biologie en temps réel le développement de la pensée magique, comme je fonde la mythanalyse sur la biologie et non sur des grimoires moyenâgeux ou des mémoires archaïques. Ce sont précisément les périodes successives du développement de l'enfant, sensorimotrice, préopératoire, opératoire,etc. qui déterminent l'évolution de la création mythique chez l'infans. Peu importe que je les aie diminuées en nombre, car on peut toujours mener des analyses plus segmentaires et il faut aussi tenir compte de la diversité des rythmes d'évolution selon les enfants. Ce sont des périodes d'évolution physiologique et cérébrale qui sont les facteurs de développement mythique. Là est le point commun important, même si je ne distingue pas comme Piaget une période "symbolique" après la période "opératoire", car je fais plutôt l'hypothèse que la pensée de l'infans est symbolique dès le début et ne cesse de l'être. Ce n'est pas un stade plus avancé de développement, mais un constante de la pensée. Et je n'entrerai pas ici dans un débat académique sur les distinctions de sens du mot "symbolique", Je n'en ai pas besoin pour mon propos.
C'est incontestablement la crise de la postmodernité qui a permis de penser et de théoriser la mythanalyse; et donc de reprendre en termes nouveaux, mythanalytiques, l'épistémologie génétique de Piaget pour situer l'origine des mythes.
J'avoue aujourd'hui n'avoir pas lu assez attentivement Piaget lorsque j'étais étudiant, attiré par d'autres problématiques moins psychologiques; je ne le regrette pas aujourd'hui parce que cela m'aurait sans doute retenu dans une épistémologie génétique rigoureusement segmentée et éloigné de la divergence mythanalytique que je cherchais. Mais peu importe aujourd'hui, sous réserve de reconnaître son apport exceptionnel tant en thérapie psychologique qu'en épistémologie et extrêmement original pour son époque.
Libellés :
Jean Piaget,
Postmodernité,
rationalisme classique
dimanche, mars 16, 2014
La morbidité des Structures anthropologiques de l'imaginaire de Gilbert Durand
Nous associons souvent
l'imaginaire à nos frayeurs d'enfants et à nos peurs d'adultes. Et je dois dire
que ce fut longtemps mon cas. La peur du noir de mon enfance - je suis né en
1941 à Paris, dans une ambiance de mort, puis j'ai grandi dans une atmosphère
de dépression chronique et de conflits incessants - a sans aucun doute été ma
motivation pour consacrer à l'âge adulte tant d'énergie à m'en libérer, jusqu'à
développer la pratique de l'art sociologique et la théorie de la mythanalyse.
J'ai fait ainsi au cours des années ma propre mythanalyse. Cela a été long,
mais j'y suis parvenu et je publie donc de plus en plus, et avec de plus
en plus de sérénité, les éléments du puzzle qui me permettent de fonder cette
théorie de la mythanalyse à partir de ce que j'ai appelé le "carré
parental".
Je n'avais donc pas été surpris, lorsque j'ai lu Les structures anthropologiques de l'imaginaire de Gilbert Durand à la fin des années 1970, par son affirmation selon laquelle les mythes seraient des histoires que les hommes se racontent, de siècle en siècle et partout dans le monde, pour apaiser leur anxiété face à l’inéluctabilité universelle de la mort : Ainsi, l'origine de l'imaginaire est une réponse à l'angoisse existentielle liée à l'expérience "négative" du "Temps". L'être humain sait qu'il mourra un jour car le Temps le fait passer de la naissance à la mort. De cette angoisse existentielle et universelle naîtrait l'imaginaire (Structures anthropologiques de l’imaginaire). Il est possible aussi que Gilbert Durand, qui a été un grand résistant à l'époque de l'occupation nazie en France, ait été lui-même marqué par les moments d'anxiété extrême et de désolation qu'il a pu vivre; et que la découverte de la Shoah l'aie conforté dans cette vision dramatique et morbide de la condition humaine. Il n'aura pas été le seul, à l'époque. La publication en 1972 de La violence et le sacré par René Girard en est un des exemples frappants. Et l'émergence de la postmodernité, de son nihilisme épistémologique, de son fatalisme jouisseur et résigné, apparaît aujourd'hui comme une secousse secondaire, trente ans plus tard, de ce terrible tremblement de terre de force 10 qu'a été la montée en puissance du fascisme et la Seconde guerre mondiale. Thanatos n'a pas régné ainsi impunément dans nos imaginaires sociaux. Il n'est pas nécessaire de coucher la société sur le divan pour comprendre qu'il y est marqué comme un traumatisme collectif impossible à oublier, et même pour beaucoup d'êtres humains impossible à surmonter.
Mais il est temps de surmonter ce traumatisme qui s'oppose à notre lucidité et à notre joie de vivre. Nous sommes habitués à observer l'ambivalence des mythes, qui sont interprétés positivement ou négativement selon les époques et les sociétés. Tout au contraire de la position de Gilbert Durand, nous choisissons donc l'idée que la gestation des mythes est coexistentielle au processus de la naissance du monde-qui-vient-à-l’enfant. Le mythe central, élémentaire ou fondateur de tous les autres n’est pas, selon notre option, la mort, mais la création, qui demeure dans toutes les mythologies primordiales par rapport à la mort ou à la fin du monde quelles qu’en soient les déclinaisons sociales et historiques, animistes, polythéistes, prométhéennes, monothéistes ou athées. C’est ce qui explique aussi que l’art soit la célébration toujours répétée de la création.
De même, les métaphores océaniques du web évoquent l’importance de l’eau mais n’en soulignent pas que l’aspect menaçant de sa profondeur noire comme le sang qui coule - l'un des axes de mythocritique retenus par Gilbert Durand. Certes, les abîmes de la profondeur du web, ses pirates, la cybercriminalité illustrent la pertinence de son propos. Mais cette métaphore du web évoque aussi, tout au contraire, le liquide amniotique de la vie et la nostalgie protectrice qui lui est associée.
Je n'avais donc pas été surpris, lorsque j'ai lu Les structures anthropologiques de l'imaginaire de Gilbert Durand à la fin des années 1970, par son affirmation selon laquelle les mythes seraient des histoires que les hommes se racontent, de siècle en siècle et partout dans le monde, pour apaiser leur anxiété face à l’inéluctabilité universelle de la mort : Ainsi, l'origine de l'imaginaire est une réponse à l'angoisse existentielle liée à l'expérience "négative" du "Temps". L'être humain sait qu'il mourra un jour car le Temps le fait passer de la naissance à la mort. De cette angoisse existentielle et universelle naîtrait l'imaginaire (Structures anthropologiques de l’imaginaire). Il est possible aussi que Gilbert Durand, qui a été un grand résistant à l'époque de l'occupation nazie en France, ait été lui-même marqué par les moments d'anxiété extrême et de désolation qu'il a pu vivre; et que la découverte de la Shoah l'aie conforté dans cette vision dramatique et morbide de la condition humaine. Il n'aura pas été le seul, à l'époque. La publication en 1972 de La violence et le sacré par René Girard en est un des exemples frappants. Et l'émergence de la postmodernité, de son nihilisme épistémologique, de son fatalisme jouisseur et résigné, apparaît aujourd'hui comme une secousse secondaire, trente ans plus tard, de ce terrible tremblement de terre de force 10 qu'a été la montée en puissance du fascisme et la Seconde guerre mondiale. Thanatos n'a pas régné ainsi impunément dans nos imaginaires sociaux. Il n'est pas nécessaire de coucher la société sur le divan pour comprendre qu'il y est marqué comme un traumatisme collectif impossible à oublier, et même pour beaucoup d'êtres humains impossible à surmonter.
Mais il est temps de surmonter ce traumatisme qui s'oppose à notre lucidité et à notre joie de vivre. Nous sommes habitués à observer l'ambivalence des mythes, qui sont interprétés positivement ou négativement selon les époques et les sociétés. Tout au contraire de la position de Gilbert Durand, nous choisissons donc l'idée que la gestation des mythes est coexistentielle au processus de la naissance du monde-qui-vient-à-l’enfant. Le mythe central, élémentaire ou fondateur de tous les autres n’est pas, selon notre option, la mort, mais la création, qui demeure dans toutes les mythologies primordiales par rapport à la mort ou à la fin du monde quelles qu’en soient les déclinaisons sociales et historiques, animistes, polythéistes, prométhéennes, monothéistes ou athées. C’est ce qui explique aussi que l’art soit la célébration toujours répétée de la création.
De même, les métaphores océaniques du web évoquent l’importance de l’eau mais n’en soulignent pas que l’aspect menaçant de sa profondeur noire comme le sang qui coule - l'un des axes de mythocritique retenus par Gilbert Durand. Certes, les abîmes de la profondeur du web, ses pirates, la cybercriminalité illustrent la pertinence de son propos. Mais cette métaphore du web évoque aussi, tout au contraire, le liquide amniotique de la vie et la nostalgie protectrice qui lui est associée.
Ce sentiment
océanique qui nous berce aujourd’hui tient à la sensation conviviale et
affective que nous procure le web, tel un liquide nourricier, doux et
tiède, où nous évoluons sans effort. C’est à se demander si la couleur de la
prochaine génération de nos écrans cathodiques ne va pas virer du bleu azuré au
rose chair de la tendresse. Les adolescents demandent de l’amour et sont en
recherche d’identité. Ils retrouvent sur Facebook et bien d’autres réseaux
sociaux des « amis » qui passent leur temps à cliquer
obsessionnellement l like comme autant de demandes de
caresses. Facebook, c’est de l’eau sucrée qui ruisselle de la «montagne de
sucre» (ainsi se traduit le nom de son fondateur Zuckerberg, qui l’a ainsi
inconsciemment programmé, aurait dit Lacan). Une eau sucrée dont nous nous nourrissons,
que nous suçons, que nous tétons Nous nous y confions, photographies de notre
vie privée à l’appui. Les adolescents aiment cette intimité numérique. Les
utilisateurs, qui étaient au début des receveurs passifs, sont devenus
proactifs ; ils y investissent de la créativité, donc de l’énergie.
L’interactivité et le frottement des messages créent la chaleur des échanges
humains. La métaphore thermique célébrée par McLuhan pour caractériser les
médias électriques persiste dans l’humanité du numérique. La grande célébration
de l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours, l’emphase mise sur
le web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de messages correspondent
manifestement à des utilités, mais aussi à une survalorisation imaginaire de la
chimie virale des échanges. Nous sommes transportés par une nouvelle
sensibilité, celle du contact tactile numérique, de l’expérience virtuelle ou
virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une intensité de l’esprit et de
la peau – la peau électronique que décrit Derrick de
Kerckhove. L’interactivité crée de l’émotion, des sentiments, de la fébrilité
qui excitent les utilisateurs, rapprochent les amis, fidélisent les abonnés.
Il ne faut pas chercher ailleurs
le succès de Facebook, qui est avant tout psychique, quasi biologique.
La mythanalyse n'est pas sourde
ni aveugle. Elle connaît Thanatos. Mais elle connaît aussi Éros et
Prométhée. Et aujourd'hui, sans tourner la page noire de notre histoire
moderne au point de l'oublier naïvement, elle se propose, au bénéfice de tous,
de remettre en valeur les facettes positives et porteuses d'avenir de nos
imaginaires sociaux. C'est pourquoi nous identifions la lumière du monde qui
vient au nouveau-né à la création et la nostalgie du cordon ombilical à un
désir de solidarité humaine que nous avons appelé l'hyperhumanisme. Oui,
l'hyperhumanisme est un désir, une demande émotive. C'est un mythe que nous
inventons parce qu'il implique l'éthique planétaire, un autre mythe que nous
voyons émerger et que nous voulons promouvoir parce qu'il répond à une urgence
dans le monde actuel tel qu'il va.
Libellés :
ambivalence des mythes,
hyperhumanisme,
Postmodernité,
René Girard
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