tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
lundi, décembre 30, 2019
Spiritualité
LE CHRÉTIEN BERNANOS, un livre de Hans Urs von Balthasar, traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac, publié aux Éditions du Seuil en 1956.
Je viens d'en terminer la lecture. Très impressionné par la spiritualité combattive de Georges Bernanos, même si je n'en partage pas l'aliénation religieuse.
Le livre ouvre son premier chapitre, titré L'esprit, avec cette phrase clé de la pensée de Bernanos: Bernanos a combattu en faveur de l'homme. Contre tout ce qui, dans le monde et dans l'église modernes, menace la vraie mesure de l'homme, nous le voyons se dresser et faire front. Il s'est comporté, il a écrit, vociféré avec un immense talent en faveur de l'honneur, de l'humilité, de l'intégrité intellectuelle requise, selon lui, de l'homme par Dieu, qu'exigent une foi soumise et une obéissance humble à l'Église, dont il n'a pas manqué cependant de dénoncer la médiocrité et la soumission trop fréquente à l'argent et au pouvoir politique. Il est vrai qu'il en avait été témoin indigné lors de la prise de pouvoir de Franco en Espagne, alors qu'il vivait à Palma de Majorque (Les Grands cimetières sous la lune, 1938). Journaliste polémiste étonnamment libre dans ses propos séculiers, romancier du Bien et du Mal (Sous le soleil de Satan, Journal d'un curé de campagne, Dialogues des Carmélites, etc.), il a manifestement éprouvé lui-même une exaltation, une ferveur chrétienne une foi en Dieu sans concession, dans lesquelles il a puisé sa force exceptionnelle d'analyse et d'expression.
Refermant ce livre vibrant mais suranné, magnifiquement écrit par le théologien allemand Hans Urs von Balthasar et traduit par le grand philosophe Maurice de Gandillac, qui a été un maître pour Derrida, Althusser, Foucault lorsque ceux-ci poursuivaient leurs études classiques à La Sorbonne, je me suis retrouvé plongé dans les pensées religieuses de mon enfance catholique, les problématiques de la foi, du combat entre le bien et le mal, et les désirs d'engagement religieux qui m'animaient lorsque j'avais une dizaine d'années. Car j'ai été enfant de choeur, j'ai pensé à devenir prêtre. Brièvement. Mais enfin, si l'on croit à l'existence de Dieu, comment ne pas y songer sérieusement! La puberté et les questions indiscrètes d'un prêtre confesseur m'ont rapidement et définitivement ramenés sur terre.
J'ai le sentiment que cette aliénation religieuse que j'ai ainsi découverte en moi vers 12 ans et radicalement rejetée, a fortement contribué à me conduire vers la nécessité évidente de la mythanalyse, tandis que mon éveil chrétien aux exigences éthiques demeure présent au coeur de l'hyperhumanisme que je tente aujourd'hui de faire partager.
Bien entendu, je ne suis pas Bernanos dans sa dénonciation de la technologie moderne, qu'il accuse d'aliéner l'homme (La France contre les robots, 1944). Mais c'était à l'époque une idée largement partagée par les intellectuels français, qu'on retrouve, la même déjà, chez les catholiques Barbey d'Aurevilly, Léon Bloy, Charles Péguy, le protestant Jacques Ellul, les Allemands Martin Heidegger, Günther Anders, à l'opposé du Canadien Marshall McLuhan. Je conçois, tout au contraire l'hyperhumanisme comme un technohumanisme de l'Âge du numérique.
jeudi, avril 17, 2014
Myhthanalyse et postmodernisme
Postmodernisme et mythanalyse apparaissent aujourd'hui, avec le recul du temps, comme deux démarches contemporaines. Elle émergent toutes deux dans les années 1970. Toutes deux réagissent aux catastrophes du XXe siècle par une volonté de démystification des grands récits mythiques fondateurs : la Religion, le Rationalisme positiviste, l'Humanisme bourgeois, l'Histoire, le Progrès. Mais la dénonciation postmoderne, assurément fondée, légitime, nécessaire, lucide va proposer le jardin de fleurs, le présentéisme, le tribalisme païen, la jouissance ou la résignation, le fatalisme tragique et décadent, tandis que la mythanalyse élabore une théorie critique des mythes, de leurs fondements, de leur rôle incontournable, et invite à choisir entre les bons mythes, porteurs d'espoir, et les mythes toxiques et dévastateurs. Autrement dit, la mythanalyse ne renonce pas aux mythes de la Raison critique, de l'Élucidation, du Progrès éthique et propose de nouveaux mythes pour le futur: l'hyperhumanisme, l'éthique planétaire, la création humaine. Le relativisme, qui leur est commun, est la réponse nécessaire aux désastres du XXe siècle, à la Shoah, mais la mythanalyse, comme Sisyphe, invite à remettre sur nos épaules ce poids de souffrances et d'espoirs pour poursuivre avec persévérance vers la construction d'un futur meilleur. La mythanalyse fait preuve d'une résilience, à laquelle le postmodernisme ne veut plus croire. Le postmodernisme a été nécessaire, mais il n'est pas une posture qui puisse se perpétuer durablement sans favoriser de nouvelles dérives catastrophistes. La société a besoin de croyances pour survivre et maîtriser la puissance des instincts humains, réguler Éros, Thanatos et Prométhée.
Et la mythanalyse, telle que je l'ai pensée et pratiquée,à la manière du postmodernisme, commence par la démystification du Progrès, celui de l'obsession avant-gardiste exacerbée qui occupe les artistes occidentaux des années 60-70 (L'Histoire de l'art est terminée, performance au Centre Pompidou en 1979 et publication du livre éponyme en 1981 chez Balland. A l'opposé, elle propose « l'hygiène de l'art» et «l'art sociologique», une pratique interrogative et démystificatrice de l'art, qui fait prévaloir l'éthique sur l'esthétique.
Il ne faut pas s'étonner en conséquence des affinités temporelles, relativistes et critiques entre mythanalyse et postmodernisme, mais il faut aussi souligner l'opposition de leurs démarches, l'une qui tient à demeurer présentéiste et jubilatoire, l'autre qui, tout en se déclarant une théorie-fiction, opte pour le mythe de l'Humain créateur, poursuit le chemin initié par le siècle des Lumières, considère les chaos du XXe siècle comme un régret, et reprend ses efforts sisyphiens vers un futur meilleur que l'homme a l'obligation de créer.
dimanche, mars 23, 2014
Mutation mythique: l'émergence du mythe humain
Avec l'émergence de l'âge du numérique, le mythe humain devient un mythe mutant, celui de CyberProméthée, excitant l'instinct de puissance de l'Homme, qui devient lui-même un dieu et prend la place de la vieille rengaine monothéiste, et invitant l'homme à créer l'hyperhumanisme, une déclinaison du nouveau mythe humain centrée sur la valorisation de l'éthique planétaire.
dimanche, mars 16, 2014
La morbidité des Structures anthropologiques de l'imaginaire de Gilbert Durand
Je n'avais donc pas été surpris, lorsque j'ai lu Les structures anthropologiques de l'imaginaire de Gilbert Durand à la fin des années 1970, par son affirmation selon laquelle les mythes seraient des histoires que les hommes se racontent, de siècle en siècle et partout dans le monde, pour apaiser leur anxiété face à l’inéluctabilité universelle de la mort : Ainsi, l'origine de l'imaginaire est une réponse à l'angoisse existentielle liée à l'expérience "négative" du "Temps". L'être humain sait qu'il mourra un jour car le Temps le fait passer de la naissance à la mort. De cette angoisse existentielle et universelle naîtrait l'imaginaire (Structures anthropologiques de l’imaginaire). Il est possible aussi que Gilbert Durand, qui a été un grand résistant à l'époque de l'occupation nazie en France, ait été lui-même marqué par les moments d'anxiété extrême et de désolation qu'il a pu vivre; et que la découverte de la Shoah l'aie conforté dans cette vision dramatique et morbide de la condition humaine. Il n'aura pas été le seul, à l'époque. La publication en 1972 de La violence et le sacré par René Girard en est un des exemples frappants. Et l'émergence de la postmodernité, de son nihilisme épistémologique, de son fatalisme jouisseur et résigné, apparaît aujourd'hui comme une secousse secondaire, trente ans plus tard, de ce terrible tremblement de terre de force 10 qu'a été la montée en puissance du fascisme et la Seconde guerre mondiale. Thanatos n'a pas régné ainsi impunément dans nos imaginaires sociaux. Il n'est pas nécessaire de coucher la société sur le divan pour comprendre qu'il y est marqué comme un traumatisme collectif impossible à oublier, et même pour beaucoup d'êtres humains impossible à surmonter.
Mais il est temps de surmonter ce traumatisme qui s'oppose à notre lucidité et à notre joie de vivre. Nous sommes habitués à observer l'ambivalence des mythes, qui sont interprétés positivement ou négativement selon les époques et les sociétés. Tout au contraire de la position de Gilbert Durand, nous choisissons donc l'idée que la gestation des mythes est coexistentielle au processus de la naissance du monde-qui-vient-à-l’enfant. Le mythe central, élémentaire ou fondateur de tous les autres n’est pas, selon notre option, la mort, mais la création, qui demeure dans toutes les mythologies primordiales par rapport à la mort ou à la fin du monde quelles qu’en soient les déclinaisons sociales et historiques, animistes, polythéistes, prométhéennes, monothéistes ou athées. C’est ce qui explique aussi que l’art soit la célébration toujours répétée de la création.
De même, les métaphores océaniques du web évoquent l’importance de l’eau mais n’en soulignent pas que l’aspect menaçant de sa profondeur noire comme le sang qui coule - l'un des axes de mythocritique retenus par Gilbert Durand. Certes, les abîmes de la profondeur du web, ses pirates, la cybercriminalité illustrent la pertinence de son propos. Mais cette métaphore du web évoque aussi, tout au contraire, le liquide amniotique de la vie et la nostalgie protectrice qui lui est associée.
lundi, février 18, 2013
Conscience augmentée (2)
dimanche, février 17, 2013
La conscience augmentée (1)
L’internet fait émerger de nouveaux comportements humains. Il favorise la diversité culturelle, les échanges interculturels, l’accès aux bibliothèques publiques et à la culture. Bien sûr, il y a aussi des usages humains criminels de l’internet. Mais globalement le numérique est un outil stratégique de progrès humain et de paix. Voilà une technologie binaire, qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : constitutive de notre «conscience augmentée», que nous partageons comme membres de la même humanité, elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme. En ce sens, e-Confucius devient le symbole de notre e-planète, notre hyperplanète.
samedi, mai 16, 2009
Evolution et création

En cette année Darwin où nous célébrons le 200e anniversaire de sa naissance et le 150e de «De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle», nous nous devons de reconnaître que la théorie darwinienne de l’évolution naturelle constituait une formidable rupture par rapport à la croyance en Dieu qui dominait alors l’Occident.
Cet hommage admiratif étant rendu, force est de constater que sa théorie demeure fondamentale pour comprendre l’évolution du règne animal, mais ne permet pas d’expliquer le développement de l’espèce humaine. En comparaison des autres mammifères, nous avons connu une évolution si rapide qu’on ne peut plus parler d’adaptation et de sélection naturelle, mais qu’il faut considérer des mutations dramatiques et répétées. À plusieurs reprises déjà j’ai souligné qu’il est nécessaire d’envisager une Loi de la divergence, qui est le contraire de la Loi de l’adaptation (1). Le génie de Darwin lui-même en constitue un exemple indéniable, en un temps où Dieu et la création divine – le créationnisme – s’imposait à tous. La transformation rapide et majeure de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces vivantes, s’est faite par mutations biologiques qui ont moins répondu à des contraintes extérieures, écologiques, qu’à des projets spontanés du cerveau humain. Si nous nous référons à l’histoire récente, nous constatons que l’invention de la roue, ou la maîtrise du feu, de l’électricité ou du nucléaire ont résulté d’un développement des capacités cérébrales conceptuelles de notre espèce. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas unique. Plusieurs espèces animales conçoivent aussi des outils. Le castor construit des barrages, les fourmis et les abeilles créent des sociétés industrieuses ; et nous pourrions citer mille exemples qui contredisent la différence radicale de nature entre l’homme et l’animal affirmée à tort par tant de philosophes et d’anthropologues, célèbres, mais ethnocentristes. De fait, l’homme procède systématiquement par divergence. Son histoire le démontre. L’invention grecque du rationalisme, les monothéismes, les théories scientifiques, les révolutions sociales, l’histoire de la peinture, celle des technologies et l’invention du verre, du béton ou du plastique. On pourrait y consacrer des milliers de pages admiratives. Ce n’est jamais par adaptation que l’histoire humaine procède, mais par volonté de rupture, au risque que leurs auteurs soient d’abord marginalisés, honnis, martyrisés, tués, ou se condamnent eux-mêmes à la folie, tant l’écart qu’ils doivent assumer solitairement est démesuré. La plupart des grandes idées qui ont fait notre histoire ont été d’abord condamnées avant d’être admises, puis de s’imposer aux majorités qui s’y sont adaptées.
Bien que nous soyons des animaux, incluant des animaux philosophes ou des mathématiciens animaux, nous sommes capables de diverger des lois connues de la nature, comme si nous en étions une tête chercheuse, une intelligence avancée, un organe créatif capable d’en accélérer la transformation en inventant des scénarios alternatifs. Notre espèce est fascinée par l’artifice, au point où elle semble se séparer audacieusement de la nature. La loi de la divergence est le fondement même de la création – que ce soit celle que la Bible attribue à un dieu, ou le pouvoir de création que nous devons nous reconnaître à nous-mêmes (2).
L’espèce humaine évolue au rythme des divergences créatrices de ses imaginations, de ses idées, de ses projets, de ses nouvelles logiques, de ses innovations technologiques, de ses projections dans des utopies. Sans cela, nous n’aurions pas inventé les avions. Et chaque fois qu’il y a un saut, l’être humain, voire le groupe, voire l’espèce humaine elle-même mettent en jeu leur survie. Ainsi, l’énergie nucléaire, ou la seule transformation industrielle de notre environnement mettent en péril la survie de notre planète. Faut-il demeurer darwinien et croire, comme on l’a dit parfois, que la nature vise ainsi à éliminer l’espèce humaine pour assurer sa propre survie ? On ne saurait en tout cas affirmer alors que la loi darwinienne s’applique à l’espèce humaine. Et c’est bien ce que je veux souligner. Car en devenant créatrice, notre espèce prend le risque radical de sa propre extinction.
Dès le moment où l’homme descend des arbres et adopte une posture verticale pour se déplacer, à la différence des autres primates, puis spécialise son évolution en développant des capacités cérébrales qu’on n’observe pas chez les autres animaux, il est clair que cette divergence se traduit par des mutations mentales, psychologiques, sociales qui s’inscrivent biologiquement dans le corps (colonne vertébrale, cerveau, habileté manuelle, etc.). Irions-nous jusqu’à parler alors de transformations génétiques ? Oui : l’évolution de notre corps actuel le confirme. Mais à la différence de Darwin, nous ne l’attribuons pas à une sélection naturelle opportuniste, qui élimine les désadaptés et assure la survie de ceux qui ont des écarts génétiques accidentels devenus utiles. Il s’agit de mutations génétiques résultant de projets humains, d’imaginations alternatives, de conceptualisations de l’avenir, bref d’une conscience et d’une volonté proactive d’évolution. La loi de la divergence diverge donc radicalement de la loi darwinienne. Irions-nous donc jusqu’à penser que les idées peuvent provoquer des mutations génétiques ? On hésite certes à faire le saut avec une telle affirmation, qui fait peur, car elle véhicule aussi la possibilité de ses effets pervers : toutes les idées ne sont pas bonnes. Allons-nous admettre que le déisme, les superstitions, le racisme, le fascisme, l’injustice, l’exploitation, le sadisme, le crime peuvent créer des mutations génétiques ? Et inversement faudrait-il admettre que l’inclination au crime serait due à un gène ? L’idée va manifestement plus loin que nous ne sommes prêts à l’accepter. Cependant il est simpliste de parler seulement de génétique, les gènes ne constituant certainement qu’un niveau élémentaire («squelettique») de description des déterminants de notre évolution et de nos comportements. Ainsi, lorsque nous admettons la légitimité des orientations sexuelles, il n’est pas nécessaire d’invoquer une différence génétique, là où des diversités hormonales où socio-culturelles suffisent sans doute à expliquer des différences de comportements. Par prudence par rapport au vocabulaire scientifique contemporain, et pour éviter de fausses polémiques, nous nous limiterons à affirmer que les idées et l’imaginaire humains (ce sont deux déclinaisons de la même activité cérébrale, soit plus conceptuelle, soit plus imagée) créent des mutations biologiques de l’espèce, qui déterminent, voire accélèrent son évolution.
J’en donnerai aussitôt un exemple très significatif. Quoiqu’en ait dit Jean-Jacques Rousseau en un temps d’utopie libératrice, il est évident que l’éthique n’existe pas dans l’état de nature. C’est la loi de la jungle ou loi du plus fort qui y règne. Qu’importe la violence ou la modération dont la nature fait preuve, les valeurs du bien et du mal ne s’y rencontrent pas. L’éthique est une invention humaine, spécifique à notre espèce, et sans doute récente dans notre évolution. Or l’éthique, telle que nous la concevons, et telle que nous l’appliquons – encore trop peu et trop rarement – constitue une divergence radicale par rapport à la loi darwinienne de l’évolution naturelle. Elle implique que nous ayons de la compassion pour les faibles, les malades, les infirmes et tentions de les protéger, voire de les sauver, au risque même qu’ils se reproduisent et transmettent leurs gènes qui constitueront éventuellement un maillon faible dans notre chaîne évolutive. La loi de l’adaptation naturelle voudrait au contraire que nous les éliminions, comme s’y est employé le nazisme dans sa politique eugéniste. D’ailleurs, les fascismes ne se contentent pas de mettre en prison, mais s’assurent d’éliminer les individus porteurs d’idées différentes, comme s’ils avaient des gènes dangereux pour l’avenir. L’invention de l’éthique et nos efforts communs pour en généraliser le respect sont inexplicables par la loi darwinienne de l’évolution des espèces ; elle en sont même la négation évidente. Pourtant, nous affirmons – au risque de passer pour des naïfs marginaux – son importance pour le progrès de notre espèce, voire pour sa survie.
Et voici un deuxième exemple. Il est de plus en plus évident que la technoscience est aujourd’hui en compétition directe, voire en opposition déclarée, avec la nature en tant que nouveau moteur de l’évolution de notre espèce. Même sans succomber aux discours des gourous utopistes, nous allons devoir admettre de plus en plus que l’invention des technologies numériques déclanche une révolution anthropologique aussi marquante que la maîtrise du feu en son temps (3). L’âge du numérique dans lequel nous entrons, et dont nous ne comprenons encore que les prémisses, annonce aussi ce qu’on peut appeler l’anthropocène : l’âge de l’homme. Plusieurs spécialistes veulent dire ainsi que notre planète porte désormais la signature de notre espèce, dont l’activité transforme désormais les paramètres plus que ne le font la géologie, la météorologie et tous les autres déterminants naturels. Les technologies numériques nous permettent de développer de nouveaux paradigmes : la nature, la vie, l’intelligence et la mémoire artificielles. Nous passons de la domination de la biosphère à des utopies numériques. Je ne suis certes pas de ceux qui proposent de généraliser la loi de Moore (la puissance, la mémoire et la vitesse de nos ordinateurs doublent tous les dix-huit mois) à l’évolution humaine. Mais nous pourrions affirmer que ce n’est plus Dieu, ni la Nature qui expliquent notre évolution. Le numérique remplace la Nature aussi bien que Dieu. Devons-nous mettre une majuscule au numérique et en faire une nouvelle religion, comme plusieurs prêcheurs actuels ? Dieu nous garde de toute religion et de leurs faux prophètes, même s’ils sont reconnus et célébrés à l’envi. Les êtres humains faibles d’esprit ont toujours tendance à renoncer à leur liberté de pensée et à leur dignité, pour s’en remettre à une intelligence supérieure, qu’elle soit naturelle, divine, ou aujourd’hui artificielle.
Mais il serait tout aussi ingénu de nier que le numérique provoque aujourd’hui une transformation accélérée de nos structures mentales, psychiques, cognitives et sociales. Nous passons manifestement de la rigidité à la flexibilité de la pensée, du raisonnement linéaire à la configuration en arabesque, de la causalité à la sérendipité. Notre syntaxe est devenue associative, comme les idéogrammes chinois. Dans nos bibliothèques virtuelles, nous avons remplacé nos tiroirs à fiches alphabétiques par des moteurs de recherche traquant à haute vitesse les hyperliens. Les classifications aristotéliciennes par catégories et ensembles ont cédé la place aux liens et aux hyperliens. Nos modes de communication individuelle et sociale sont en pleine mutation eux aussi. Nous passons d’un monde basé sur le temps lent et répétitif, sur la mémoire et l’expérience, à un monde caractérisé par la fragmentation, la vitesse et l’agitation. Ce sont certes de nouveaux concepts psychologiques, sociaux et physiques difficiles à cerner et manipuler du point de vue épistémologiques, mais nous devons relever ce défi. Nous entrons dans le postrationalisme (4). Nous pouvons parler d’un mouvement social brownien des particules, tout autant que de société de masses et de globalisation. C’est ce que j’ai appelé la conscience impressionniste de notre image du monde et de notre conscience sociale. Dans ce désordre, voire dans ce chaos, c’est par association d’individus (petits groupes) et par association d’idées, que nous pensons et que nous vivons, donc par liens et hyperliens. À cet égard, le web n’est pas seulement un exemple évident de notre nouveau mode de pensée et de communication : c’est la métaphore même de notre monde contemporain, si paradoxal : écranique, irréel et trop réel, fragmenté et global, chaotique et contraignant, ludique, euphorique et incontrôlable, où nous tentons de construire du sens et des valeurs et de nous orienter au hasard de mos navigations. S’orienter n’est aussi qu’une métaphore : c’est regarder vers l’orient, du côté où la lumière se lève. Et nous sommes devenus dépendants de la lumière bleutée de nos écrans.
Nous vivons de plus en plus sur une planète hyper. Il nous faut passer de la solitude à la solidarité des liens. Nous redécouvrons ainsi le sens de la morale confucéenne, celle des liens sociaux, qui fait écho aux liens des idéogrammes. Nous prenons ainsi conscience de la nécessité d’une éthique planétaire. Une éthique qui est la base de l’hyperhumanisme auquel nous aspirons et qui devient plus important que la technoscience elle-même comme moteur d’évolution de notre espèce – et sans doute même pour sauver notre planète et notre espèce de l’auto-destruction. Je n’ai pas de doute que la technoscience va poursuivre glorieusement sa lancée, selon sa propre logique de compétition intellectuelle, commerciale et politique. J3e n’ai donc pas d’inquiétude pour elle et il n’y a pas lieu de la défendre, du moins dans la pensée occidentale. Il n’en est pas de même de la morale planétaire, qui a tant de mal à s’imposer dans les esprits. En évoquant une planète hyper, je dis hyper tout à la fois pour souligner l’augmentation de la conscience humaniste dont nous avons besoin et pour reconnaître l’importance des hyperliens comme structures mentales, psychiques, cognitives et sociales.
En ce sens, le web n’est pas qu’un instrument, ni seulement une métaphore pour penser le monde. Il devient aussi un laboratoire populaire, partagé, d’informations, d’échanges, de solidarités, de conscience et d’innovation. Voilà une technologie qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme.
Le génie de Darwin était grand. Aujourd’hui, il penserait l’évolution en numérique et en création humaine.
Hervé Fischer (5)
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(1). Voir La société sur le divan, vlb, Montréal, 2007.
(2 ) Voir Nous serons des dieux, vlb, Montréal, 2006.
(3) Voir Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(4) Voir La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vlb, 2003.
((5) Cette conférence a été donnée lors du Webcom, le 13 mai 2009.
dimanche, juin 24, 2007
Entretien avec Tristan Malavoy-Racine
Tristan Malavoy-Racine
Magazine VOIR, Montréal
21 juin 2007
http://www.voir.ca/livres/livres.aspx?iIDArticle=52085
En 2001, avec Le choc du numérique, celui qu'on dit artiste-philosophe s'engageait dans un ambitieux projet: l'écriture d'une série de livres faisant le bilan d'une trentaine d'années de réflexion sur le mythe et les rapports qu'entretient l'individu avec l'humanité. Dans La société sur le divan, cinquième et avant-dernier ouvrage de la série, Hervé Fischer approfondit sa théorie et propose des bribes de sens à un XXIe siècle qui en a bien besoin. Nous en avons parlé avec lui.
Vos livres consacrés à ce que vous nommez la mythanalyse représente maintenant une véritable somme, une réflexion dont l'originalité comme la densité ont peu d'équivalents de nos jours. Quand vous avez eu l'intuition de ce grand concept, pensiez-vous aller jusqu'à établir un nouveau modèle selon lequel penser le monde?
"C'est comme artiste, à partir de ma pratique d'art sociologique, que j'ai pensé, il y a trente ans maintenant, à la nécessité de la mythanalyse et commencé à écrire à ce sujet. Mais j'avais conscience autant de la difficulté que de l'importance de l'enjeu: une sorte de psychanalyse de l'inconscient social, qui manquait manifestement à nos outils critiques. J'ai donc pris mon temps pour en élaborer la théorie. Ce ne pouvait pas être la psychanalyse, qui travaille sur les biographies individuelles, ni la sociologie, qui manque d'outils pour analyser l'inconscient collectif. Il s'agissait d'une démarche complètement nouvelle, même si je n'aurais pas pu la penser sans Freud, Jung, Durkheim, Fromm, etc. Face au scandale du monde, je m'inquiétais aussi de construire une éthique qui puisse opposer des exigences planétaires au relativisme généralisé qu'implique la mythanalyse. Ça m'a pris trente ans, mais je crois avoir construit une vision à la fois critique et optimiste qui permet de penser le monde d'aujourd'hui, après la crise radicale de la postmodernité, et alors que nous entrons dans l'âge du numérique."
Vous partez d'expériences personnelles, celles de vos peurs d'enfant entre autres, pour embrasser peu à peu tous les liens que tisse l'individu avec son environnement physique et social. Qu'est-ce qui vous incite à prendre pour points de départ des impressions et sentiments qui sont du registre de l'intime?
"Pour philosopher, je ne pars pas des idées abstraites, mais de mon vécu. J'ai été existentialiste, au sens de Sartre: être ce que l'on fait. Je suis un philosophe matérialiste. Or, j'avais une urgence personnelle, celle de surmonter les angoisses de mon enfance, des idées de suicide. Je voulais m'en sortir. Je me suis mis à détester le misérabilisme de la psychanalyse autant que le dolorisme de mon éducation chrétienne. Toute ma vie, j'ai cherché des raisons pour vivre. Et je me suis rendu compte que ma névrose personnelle ne venait pas tant de moi que de ma famille, de mon éducation occidentale et chrétienne, des malheurs de l'époque (je suis né à Paris, en 1941, sous l'occupation nazie). C'est pour cela que, rebelle à toute psychanalyse, mais sociologue depuis Mai 68 et son appel à "l'imagination au pouvoir", j'ai vu la nécessité et l'urgence d'inventer la mythanalyse, qui pourrait m'aider à comprendre pourquoi nous sommes à la fois si sadomasochistes et si conquérants en Occident. J'en ai reconnu l'origine dans nos mythes fondateurs: d'une part, l'optimisme grec de Prométhée, qui triomphe de Zeus pour donner le feu et la conscience à l'homme; et d'autre part, la malédiction du péché originel, de la souffrance ici-bas et de la soumission à Dieu, selon l'interprétation chrétienne de la Bible."
Vous avancez que notre représentation du monde est inévitablement mythique, et qu'il est étonnant que cette constatation ne se soit pas imposée plus tôt, tant elle est inclusive de tous les modes d'interprétation élaborés jusqu'ici. Pouvez-vous préciser cette idée?
"La réalité dans laquelle nous vivons est faite de matière-énergie et d'imaginaire. Toute notre interprétation du monde est imaginaire, que ce soit les magies, nos religions et superstitions, nos théories et notre culte occidental de la Raison. Tout ce que nous savons du monde passe à travers le filtre de nos fictions. Comment pourrait-il en être autrement? C'est s'illusionner que de croire à une déesse Raison, que d'imaginer que la technoscience va un jour tout comprendre. Mais c'est chercher notre lucidité et notre liberté que de développer une pensée critique et de décider du sens que nous voulons donner au monde, nous-mêmes. Il n'y a pas de vérité qui se puisse déchiffrer dans le monde, pas de pilote dans l'avion à qui nous en remettre. Ce n'est pas le Grand Ordinateur Central qui va nous guider. Ce sont les hommes eux-mêmes qui doivent apprendre à s'orienter et à piloter l'avion. Et nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas où aller: il y a une vérité absolue, malheureusement constamment bafouée, c'est celle de l'éthique planétaire des droits humains élémentaires. Le toit et le verre peuvent varier selon la diversité des cultures, mais chaque homme a droit à un toit, à de l'eau potable, à sa sécurité physique, etc. Ma philosophie, c'est l'hyperhumanisme: plus d'humanisme par les hyperliens de la solidarité planétaire. Je recours souvent à la métaphore du web et de l'hypertexte pour parler de l'humanité d'aujourd'hui."
La société sur le divan
d'Hervé Fischer
VLB éditeur, 2007, 304 p.