tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
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samedi, janvier 08, 2011
Mythanalyse du bonheur
Nous comparons notre vie réelle avec ce que pourrait être le bonheur auquel nous aspirons. Mais il nous est difficile de définir ce que serait pour nous cette félicité. Nous imaginons avoir ce qui nous manque, par exemple beaucoup d’argent, la liberté de disposer de notre temps, la jeunesse, la santé, l’amour, la pleine jouissance sexuelle, le pouvoir sur les autres, politique, charismatique, magique, ou telle autre jouissance dont l’un ou l’autre se sent privé. Peut-être quelques-uns citeront-ils aussi la sagesse, mais ils seront rares, tant cette vertu nous paraît inaccessible, restrictive ou ennuyeuse. Notre souffrance sur terre serait un manque, un déficit, éventuellement dramatique, de cet accomplissement de l’être qui est au cœur de notre existence, comme je l’ai souligné dans CyberProméthée*. Nous naissons faibles et inachevés, nous expérimentons une frustration profonde d’être sur le dos comme une tortue sans autonomie, de dépendre entièrement de nos parents nourriciers et protecteurs, et cette situation d’infans, d’être incomplet, dépendant, impuissant, terriblement vulnérable, constitue un traumatisme définitif du nouveau-né qui motivera ses désirs pour toujours lorsqu’il deviendra adulte. Le bonheur sera d’être pleinement achevé en tant qu’être vivant, pourvu de ce qui nous a manqué existentiellement. Nous en rêvons tous et la constitution américaine l’a inscrit dans son préambule comme un droit élémentaire et universel de l’homme. Cela se comprend comme la réaction de ceux qui s’étaient exilés d’Europe pour échapper aux empêchements de vivre et persécutions que leur imposaient l’Eglise et l’aristocratie catholiques en leur refusant un statut de citoyen à part entière. Cela se comprend aussi dans un pays neuf, entièrement à construire, qui rêve d’accomplissement. Voilà le premier élément d'interprétation que suggère une mythanalyse du bonheur.
Mais la sagesse populaire nous rappelle aussi que l’argent ne fait pas le bonheur, que la politique est cruelle, que la gloire est une vanité éphémère, qu’on se lasse de faire l’amour, qu’on s’ennuie si on ne travaille pas, etc. Il est difficile de savoir combler sa vie. L’obsession demeure le plus souvent d’avoir plus, dans l’espoir d’être plus. Mais l’avoir ne remplace pas l’être. En fait, personne ne sait bien finalement ce que serait son bonheur personnel, une fois comblés les manques élémentaires de sa vie individuelle, tels que solitude, maladie, pauvreté, et nous avons encore plus de difficulté à concevoir le bonheur collectif.
La quête du bonheur semble aussi vieille que l’homme. Les mythes anciens l’évoquent sur le modèle d’un paradis terrestre originel perdu, ou d’un paradis final auprès de Dieu à atteindre par l’effort. Faut-il, pour jouir du plein bonheur, être ingénu et ignorant ? Oui, si l’on se réfère au récit biblique d’Adam et Eve chassés pour avoir mordu dans la pomme de la conscience et de la connaissance. Oui, si l’on en croit aussi le mythe du bon sauvage construit par Jacques Cartier de retour du Canada, Bougainville, Cook et quelques autres voyageurs en Polynésie ou au Brésil et discutés par Montaigne au XVIe siècle, puis Diderot et Rousseau au XVIIIe. Etonnamment, c’est en invoquant la nature plutôt que la civilisation, l’innocence quasi infantile plutôt que la connaissance et le progrès humain, que ce mythe du bonheur originel s’est construit. L’invention du bon sauvage constitue manifestement une actualisation non explicitée du mythe biblique du paradis terrestre originel antérieur au savoir et à la civilisation.Voilà le deuxième élément que souligne la mythanalyse.
Le bonheur dont nous rêvons aujourd’hui serait donc pour une part celui dont nous croyons qu’il est possible, puisqu’il a déjà existé à l’origine de l’humanité, dans une innocence primitive qui offrait l’harmonie, l’abondance, la plénitude humaine. Il est fondé sur la nostalgie de l’état de nature antérieur à la civilisation humaine, que la connaissance - celle de la pomme édénique - tendrait à détruire. D’où cette idée communément répandue que le bonheur est plutôt dans les choses simples, naturelles, dans les sentiments purs, l’amour familial, en marge des ambitions humaines sociales, professionnelles, technoscientifiques, etc. Le bonheur serait donc régressif. Cette interprétation trouve son origine dans le mythe biblique et l’invention du péché originel qui nous prive définitivement du bonheur sur terre. L’homme, définitivement vaincu par Dieu, est condamné à souffrir sur Terre et aux enfers, à moins qu’il mérite par sa pieuse soumission religieuse d’accéder au paradis de Dieu après la mort ou à la fin des temps.
L’autre option est celle que nous avons héritée du mythe grec prométhéen. Au lieu de se soumettre à Dieu, l’homme choisit la voie grecque, celle de la révolte de Prométhée, qui dérobe le feu de Zeus pour le donner aux hommes. Le feu est équivalent à la pomme édénique : il symbolise lui aussi la conscience et la connaissance qui permet à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition naturelle de soumission. Certes, Prométhée est puni, enchaîné et subit sans répit les agressions d’un aigle (symbole divin) qui lui dévore le foi (symbole de la connaissance). Mais un surhomme, Hercule, viendra le libérer de ses chaînes et le centaure Chiron lui donnera même l’éternité divine. A l’opposé du mythe biblique, nous sommes dans le mythe de la victoire de l’homme sur Dieu. L’humanité, par l’effort, le travail, la connaissance, la conscience qu’il développe tentera, de rivaliser avec les dieux et de réaliser le bonheur sur terre**.
L’Occident s’est fondé sur ces deux mythes contradictoires, le grec et le biblique. Et nous avons appris à vivre avec les deux, à aménager l’ambigüité qui en est résulté. Nous sommes à la fois nostalgiques du bonheur perdu et conquérant de notre bonheur à venir, doloristes et proactifs, pessimistes et optimistes, vaincus et vainqueurs. C’est sans doute à cette tension constante de notre imaginaire collectif que nous devons la voie originale de l’Occident, en comparaison des autres civilisations. C'est là le troisième élément d'une approche mythanalytique du bonheur.
Sommes-nous en Occident à ce point définitivement influencé, à notre corps défendant, par le mythe biblique? Aurions-nous pu y échapper ? De fait, il semble que l’imaginaire du bon sauvage soit le plus trompeur qui soit et que la souffrance inhérente à la condition humaine ait prévalu partout sur Terre. Les autres civilisations n’ont pas su faire mieux que nous. Elles ne semblent même pas avoir la même obsession du bonheur sur terre que la nôtre. L’animisme a abouti à de difficiles et incessantes tractations entre les vivants et les esprits. Il promet au mieux l’apaisement. Le bouddhisme est une tentative d’échapper à la souffrance terrestre en renonçant à soi-même et en se dissolvant dans le nirvana. Le confucianisme nous promet seulement la sagesse et la paix dans le respect des autres et la soumission aux rituels. Le taôisme invite au rejet des désirs et de l’action. Le syncrétisme hindou, trop complexe pour que nous le caractérisions en quelques mots, concilie le panthéisme et la réincarnation, une organisation sociale complexe très hiérarchisée et la maîtrise corporelle des fakirs. L’islam, qui fut une grande religion, ressemble de plus en plus dans ses dérives intégristes à un enfer sur terre qui menace de conquérir la planète par la violence.
Ce fut plutôt, semble-t-il un grand privilège pour l’Occident d’avoir célébré aussi le mythe de Prométhée. Une fois de plus, nous constatons ce que nous devons aux Grecs anciens. Certes, il nous semble que tous les efforts que nous mettrons à progresser sur la voie de la civilisation, de la connaissance, de la puissance, de la maîtrise médicale, sociale, psychologique et même éthique de notre avenir ne suffiront jamais à reconstituer ou remplacer le bonheur originel dont nous avons la nostalgie : voilà l’héritage biblique. Mais comme Sisyphe, nous continuons envers et contre tout à croire au progrès et à y investir tous nos efforts : voilà l’héritage grec. Bien étrange paradoxe que le nôtre, qui semble définir l’existence humaine.
Où en somme-nous donc aujourd’hui dans notre quête du bonheur en Occident? Nous constatons que notre civilisation, après avoir échoué lamentablement dans la voie des utopies socio-politiques du XIXe siècle, s’est tournée aujourd’hui vers le mirage d’un bonheur fondé sur la richesse, la consommation matérielle et sexuelle, et les promesses posthumanistes de l’utopie technoscientifique. Mais elle doute de cette voie, qui semble devoir nous décevoir toujours, au point de célébrer et nous vendre simultanément son contraire : le culte naturiste du corps, le paradis océanique du Club Méditerranée, les médecines douces et la nourriture biologique, la reconstitution de l’équilibre naturel des écosystèmes, voire l’émigration urbaine et le retour à la vie rurale. Le primitivisme tahitien de Paul Gauguin est devenu emblématique, mais le cybermonde aussi. Comme si nous étions convaincus que le numérique est notre potion magique ultime, notre poudre de Perlimpinpin. Enfin le bonheur grâce au numérique qui va nous permettre d’accéder à la béatitude intelligente du posthumanisme ! Impossible d’y croire ! Nous sommes toujours dans ce même paradoxe qui caractérise l’Occident.
En quittant le froid mois de janvier du Québec et en emportant ma tablette magique de Las Vegas à Tahiti j’aurai donc la nature et le numérique réunis sur un hamac branché sous un cocotier. Voilà ce à quoi nous aspirons : disposer de la puissance numérique la plus sophistiquée dans le paradis terrestre le plus naturel ou originel qui soit. Je devrais juste ignorer ou oublier que les populations de ces iles paradisiaques ont été déchirées par des guerres, que les colonisateurs y ont causé des maladies dévastatrices, que les missionnaires ont traité les indigènes de cannibales*** et les vahinés de prostituées pour justifier leurs conversions massives, que l’économie y est très difficile, que la France y a installé en 1963 le Centre d’expérimentation du Pacifique pour mener à termes ses essais de bombe atomique. Bref, il faut bien l’admettre, ce rêve de paradis terrestre qu’on nous vend avec les séductions d’un marketing savamment conçu, ne doit son succès qu’à notre nostalgie de bonheur naturel, qui compense nos difficultés existentielles réelles, mais il ne reflète pas la vie de ces populations prétendument privilégiée. Le paradis terrestre n’existe pas pour elles. Et il n’a jamais existé ailleurs que dans notre imagination.
En dehors de nos illusions de vacances, seul le mythe prométhéen de construction de notre condition humaine est valide et nous n’avons pas d’autre option. La mythanalyse n'est pas qu'une interprétation des mythes; elle prend aussi position, elle propose de choisir entre les mythes, car il y en a qui peuvent nous aider à vivre plus que d'autres et guider notre action, en fonction des valeurs que nous choisissons; Je l'ai toujours dit: la mythanalyse n'est pas une science, et quoiqu'il en soit de la mythanalyse, toutes les théories, selon elle, sont des fictions. La mythanalyse aussi, mais une fiction qui nous aide à être plus lucides et plus libres! Je n'ai ici aucune crainte des paradoxes, je les assume. La pensée créatrice est nécessairement paradoxale, comme la plupart des "vérités".
Hervé Fischer
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*CyberProméthée,éditions vlb, 2003
**Nous serons des dieux, éditions vlb, 2006
*** Il est vrai que le cannibalisme n'a été officiellement aboli aux îles Marquises qu'en 1867.
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samedi, mai 16, 2009
Evolution et création

En cette année Darwin où nous célébrons le 200e anniversaire de sa naissance et le 150e de «De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle», nous nous devons de reconnaître que la théorie darwinienne de l’évolution naturelle constituait une formidable rupture par rapport à la croyance en Dieu qui dominait alors l’Occident.
Cet hommage admiratif étant rendu, force est de constater que sa théorie demeure fondamentale pour comprendre l’évolution du règne animal, mais ne permet pas d’expliquer le développement de l’espèce humaine. En comparaison des autres mammifères, nous avons connu une évolution si rapide qu’on ne peut plus parler d’adaptation et de sélection naturelle, mais qu’il faut considérer des mutations dramatiques et répétées. À plusieurs reprises déjà j’ai souligné qu’il est nécessaire d’envisager une Loi de la divergence, qui est le contraire de la Loi de l’adaptation (1). Le génie de Darwin lui-même en constitue un exemple indéniable, en un temps où Dieu et la création divine – le créationnisme – s’imposait à tous. La transformation rapide et majeure de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces vivantes, s’est faite par mutations biologiques qui ont moins répondu à des contraintes extérieures, écologiques, qu’à des projets spontanés du cerveau humain. Si nous nous référons à l’histoire récente, nous constatons que l’invention de la roue, ou la maîtrise du feu, de l’électricité ou du nucléaire ont résulté d’un développement des capacités cérébrales conceptuelles de notre espèce. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas unique. Plusieurs espèces animales conçoivent aussi des outils. Le castor construit des barrages, les fourmis et les abeilles créent des sociétés industrieuses ; et nous pourrions citer mille exemples qui contredisent la différence radicale de nature entre l’homme et l’animal affirmée à tort par tant de philosophes et d’anthropologues, célèbres, mais ethnocentristes. De fait, l’homme procède systématiquement par divergence. Son histoire le démontre. L’invention grecque du rationalisme, les monothéismes, les théories scientifiques, les révolutions sociales, l’histoire de la peinture, celle des technologies et l’invention du verre, du béton ou du plastique. On pourrait y consacrer des milliers de pages admiratives. Ce n’est jamais par adaptation que l’histoire humaine procède, mais par volonté de rupture, au risque que leurs auteurs soient d’abord marginalisés, honnis, martyrisés, tués, ou se condamnent eux-mêmes à la folie, tant l’écart qu’ils doivent assumer solitairement est démesuré. La plupart des grandes idées qui ont fait notre histoire ont été d’abord condamnées avant d’être admises, puis de s’imposer aux majorités qui s’y sont adaptées.
Bien que nous soyons des animaux, incluant des animaux philosophes ou des mathématiciens animaux, nous sommes capables de diverger des lois connues de la nature, comme si nous en étions une tête chercheuse, une intelligence avancée, un organe créatif capable d’en accélérer la transformation en inventant des scénarios alternatifs. Notre espèce est fascinée par l’artifice, au point où elle semble se séparer audacieusement de la nature. La loi de la divergence est le fondement même de la création – que ce soit celle que la Bible attribue à un dieu, ou le pouvoir de création que nous devons nous reconnaître à nous-mêmes (2).
L’espèce humaine évolue au rythme des divergences créatrices de ses imaginations, de ses idées, de ses projets, de ses nouvelles logiques, de ses innovations technologiques, de ses projections dans des utopies. Sans cela, nous n’aurions pas inventé les avions. Et chaque fois qu’il y a un saut, l’être humain, voire le groupe, voire l’espèce humaine elle-même mettent en jeu leur survie. Ainsi, l’énergie nucléaire, ou la seule transformation industrielle de notre environnement mettent en péril la survie de notre planète. Faut-il demeurer darwinien et croire, comme on l’a dit parfois, que la nature vise ainsi à éliminer l’espèce humaine pour assurer sa propre survie ? On ne saurait en tout cas affirmer alors que la loi darwinienne s’applique à l’espèce humaine. Et c’est bien ce que je veux souligner. Car en devenant créatrice, notre espèce prend le risque radical de sa propre extinction.
Dès le moment où l’homme descend des arbres et adopte une posture verticale pour se déplacer, à la différence des autres primates, puis spécialise son évolution en développant des capacités cérébrales qu’on n’observe pas chez les autres animaux, il est clair que cette divergence se traduit par des mutations mentales, psychologiques, sociales qui s’inscrivent biologiquement dans le corps (colonne vertébrale, cerveau, habileté manuelle, etc.). Irions-nous jusqu’à parler alors de transformations génétiques ? Oui : l’évolution de notre corps actuel le confirme. Mais à la différence de Darwin, nous ne l’attribuons pas à une sélection naturelle opportuniste, qui élimine les désadaptés et assure la survie de ceux qui ont des écarts génétiques accidentels devenus utiles. Il s’agit de mutations génétiques résultant de projets humains, d’imaginations alternatives, de conceptualisations de l’avenir, bref d’une conscience et d’une volonté proactive d’évolution. La loi de la divergence diverge donc radicalement de la loi darwinienne. Irions-nous donc jusqu’à penser que les idées peuvent provoquer des mutations génétiques ? On hésite certes à faire le saut avec une telle affirmation, qui fait peur, car elle véhicule aussi la possibilité de ses effets pervers : toutes les idées ne sont pas bonnes. Allons-nous admettre que le déisme, les superstitions, le racisme, le fascisme, l’injustice, l’exploitation, le sadisme, le crime peuvent créer des mutations génétiques ? Et inversement faudrait-il admettre que l’inclination au crime serait due à un gène ? L’idée va manifestement plus loin que nous ne sommes prêts à l’accepter. Cependant il est simpliste de parler seulement de génétique, les gènes ne constituant certainement qu’un niveau élémentaire («squelettique») de description des déterminants de notre évolution et de nos comportements. Ainsi, lorsque nous admettons la légitimité des orientations sexuelles, il n’est pas nécessaire d’invoquer une différence génétique, là où des diversités hormonales où socio-culturelles suffisent sans doute à expliquer des différences de comportements. Par prudence par rapport au vocabulaire scientifique contemporain, et pour éviter de fausses polémiques, nous nous limiterons à affirmer que les idées et l’imaginaire humains (ce sont deux déclinaisons de la même activité cérébrale, soit plus conceptuelle, soit plus imagée) créent des mutations biologiques de l’espèce, qui déterminent, voire accélèrent son évolution.
J’en donnerai aussitôt un exemple très significatif. Quoiqu’en ait dit Jean-Jacques Rousseau en un temps d’utopie libératrice, il est évident que l’éthique n’existe pas dans l’état de nature. C’est la loi de la jungle ou loi du plus fort qui y règne. Qu’importe la violence ou la modération dont la nature fait preuve, les valeurs du bien et du mal ne s’y rencontrent pas. L’éthique est une invention humaine, spécifique à notre espèce, et sans doute récente dans notre évolution. Or l’éthique, telle que nous la concevons, et telle que nous l’appliquons – encore trop peu et trop rarement – constitue une divergence radicale par rapport à la loi darwinienne de l’évolution naturelle. Elle implique que nous ayons de la compassion pour les faibles, les malades, les infirmes et tentions de les protéger, voire de les sauver, au risque même qu’ils se reproduisent et transmettent leurs gènes qui constitueront éventuellement un maillon faible dans notre chaîne évolutive. La loi de l’adaptation naturelle voudrait au contraire que nous les éliminions, comme s’y est employé le nazisme dans sa politique eugéniste. D’ailleurs, les fascismes ne se contentent pas de mettre en prison, mais s’assurent d’éliminer les individus porteurs d’idées différentes, comme s’ils avaient des gènes dangereux pour l’avenir. L’invention de l’éthique et nos efforts communs pour en généraliser le respect sont inexplicables par la loi darwinienne de l’évolution des espèces ; elle en sont même la négation évidente. Pourtant, nous affirmons – au risque de passer pour des naïfs marginaux – son importance pour le progrès de notre espèce, voire pour sa survie.
Et voici un deuxième exemple. Il est de plus en plus évident que la technoscience est aujourd’hui en compétition directe, voire en opposition déclarée, avec la nature en tant que nouveau moteur de l’évolution de notre espèce. Même sans succomber aux discours des gourous utopistes, nous allons devoir admettre de plus en plus que l’invention des technologies numériques déclanche une révolution anthropologique aussi marquante que la maîtrise du feu en son temps (3). L’âge du numérique dans lequel nous entrons, et dont nous ne comprenons encore que les prémisses, annonce aussi ce qu’on peut appeler l’anthropocène : l’âge de l’homme. Plusieurs spécialistes veulent dire ainsi que notre planète porte désormais la signature de notre espèce, dont l’activité transforme désormais les paramètres plus que ne le font la géologie, la météorologie et tous les autres déterminants naturels. Les technologies numériques nous permettent de développer de nouveaux paradigmes : la nature, la vie, l’intelligence et la mémoire artificielles. Nous passons de la domination de la biosphère à des utopies numériques. Je ne suis certes pas de ceux qui proposent de généraliser la loi de Moore (la puissance, la mémoire et la vitesse de nos ordinateurs doublent tous les dix-huit mois) à l’évolution humaine. Mais nous pourrions affirmer que ce n’est plus Dieu, ni la Nature qui expliquent notre évolution. Le numérique remplace la Nature aussi bien que Dieu. Devons-nous mettre une majuscule au numérique et en faire une nouvelle religion, comme plusieurs prêcheurs actuels ? Dieu nous garde de toute religion et de leurs faux prophètes, même s’ils sont reconnus et célébrés à l’envi. Les êtres humains faibles d’esprit ont toujours tendance à renoncer à leur liberté de pensée et à leur dignité, pour s’en remettre à une intelligence supérieure, qu’elle soit naturelle, divine, ou aujourd’hui artificielle.
Mais il serait tout aussi ingénu de nier que le numérique provoque aujourd’hui une transformation accélérée de nos structures mentales, psychiques, cognitives et sociales. Nous passons manifestement de la rigidité à la flexibilité de la pensée, du raisonnement linéaire à la configuration en arabesque, de la causalité à la sérendipité. Notre syntaxe est devenue associative, comme les idéogrammes chinois. Dans nos bibliothèques virtuelles, nous avons remplacé nos tiroirs à fiches alphabétiques par des moteurs de recherche traquant à haute vitesse les hyperliens. Les classifications aristotéliciennes par catégories et ensembles ont cédé la place aux liens et aux hyperliens. Nos modes de communication individuelle et sociale sont en pleine mutation eux aussi. Nous passons d’un monde basé sur le temps lent et répétitif, sur la mémoire et l’expérience, à un monde caractérisé par la fragmentation, la vitesse et l’agitation. Ce sont certes de nouveaux concepts psychologiques, sociaux et physiques difficiles à cerner et manipuler du point de vue épistémologiques, mais nous devons relever ce défi. Nous entrons dans le postrationalisme (4). Nous pouvons parler d’un mouvement social brownien des particules, tout autant que de société de masses et de globalisation. C’est ce que j’ai appelé la conscience impressionniste de notre image du monde et de notre conscience sociale. Dans ce désordre, voire dans ce chaos, c’est par association d’individus (petits groupes) et par association d’idées, que nous pensons et que nous vivons, donc par liens et hyperliens. À cet égard, le web n’est pas seulement un exemple évident de notre nouveau mode de pensée et de communication : c’est la métaphore même de notre monde contemporain, si paradoxal : écranique, irréel et trop réel, fragmenté et global, chaotique et contraignant, ludique, euphorique et incontrôlable, où nous tentons de construire du sens et des valeurs et de nous orienter au hasard de mos navigations. S’orienter n’est aussi qu’une métaphore : c’est regarder vers l’orient, du côté où la lumière se lève. Et nous sommes devenus dépendants de la lumière bleutée de nos écrans.
Nous vivons de plus en plus sur une planète hyper. Il nous faut passer de la solitude à la solidarité des liens. Nous redécouvrons ainsi le sens de la morale confucéenne, celle des liens sociaux, qui fait écho aux liens des idéogrammes. Nous prenons ainsi conscience de la nécessité d’une éthique planétaire. Une éthique qui est la base de l’hyperhumanisme auquel nous aspirons et qui devient plus important que la technoscience elle-même comme moteur d’évolution de notre espèce – et sans doute même pour sauver notre planète et notre espèce de l’auto-destruction. Je n’ai pas de doute que la technoscience va poursuivre glorieusement sa lancée, selon sa propre logique de compétition intellectuelle, commerciale et politique. J3e n’ai donc pas d’inquiétude pour elle et il n’y a pas lieu de la défendre, du moins dans la pensée occidentale. Il n’en est pas de même de la morale planétaire, qui a tant de mal à s’imposer dans les esprits. En évoquant une planète hyper, je dis hyper tout à la fois pour souligner l’augmentation de la conscience humaniste dont nous avons besoin et pour reconnaître l’importance des hyperliens comme structures mentales, psychiques, cognitives et sociales.
En ce sens, le web n’est pas qu’un instrument, ni seulement une métaphore pour penser le monde. Il devient aussi un laboratoire populaire, partagé, d’informations, d’échanges, de solidarités, de conscience et d’innovation. Voilà une technologie qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme.
Le génie de Darwin était grand. Aujourd’hui, il penserait l’évolution en numérique et en création humaine.
Hervé Fischer (5)
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(1). Voir La société sur le divan, vlb, Montréal, 2007.
(2 ) Voir Nous serons des dieux, vlb, Montréal, 2006.
(3) Voir Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(4) Voir La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vlb, 2003.
((5) Cette conférence a été donnée lors du Webcom, le 13 mai 2009.
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