vendredi, septembre 05, 2014

Le sommeil, comme régression fœtale (2)


Le talon d'Achille de Jung

Se coucher pour dormir incite la plupart d'entre nous à adopter une position quasi-fœtale du corps, susceptible de détendre le corps et de favoriser le sommeil: bras regroupés contre le haut de la poitrine et cuisses repliées vers le ventre. On peut aussi se coucher sur le ventre. Mais on garde rarement une position allongée sur le dos, comme si, on était debout-couché. Le corps répugne à la raideur et se courbe.
Se coucher, c'est aussi se blottir nu dans la tiédeur des draps qui nous protègent, qui nous recouvrent, y compris la tête, sauf à garder une libre respiration nasale, dans le silence et l'obscurité. On dort très difficilement dans le froid.
Nous ne saurions apporter ici de preuve scientifique, mais chacun reconnaîtra, en pensant à ses habitudes de sommeil, que ces postures du corps tendent à évoquer celle du fœtus dans sa vie utérine.
Ce retour quotidien lors du sommeil à une posture qui tend à rappeler l'apaisement de la vie fœtale ne saurait être sans signification pour la mythanalyse. Il est permis de formuler une hypothèse épistémologique importante. Ce sommeil qui évoque une régression fœtale régulière permet aussi une réactivation nocturne régulière d'une activité psychique fabulatoire donnant libre cours aux structures dramatiques qui se sont inscrites durablement dans notre inconscient lors des premiers temps de notre vie de fœtus puis d'infans. Nous l'avons déjà souligné: les exigences réalistes et rationnelles de la vie diurne perdant leur puissance dans le sommeil, la psyché fonctionne à vide, selon ses connexions originelles fortement imprimées dans notre psychisme (*). Ou plus exactement, la psyché - que nous appellerons tout aussi bien et plus modestement "la mémoire inconsciente" fonctionne en constituant des récits qui empruntent éventuellement aux faits marquants de notre vie diurne, mais de façon chaotique. Et elle formate ces narrations que constituent nos rêves et nos cauchemars selon une dramaturgie émotive, incarnant des désirs et des peurs, qui évoque celle même de nos premières fabulations mythiques, lorsque le monde et venu à nous et que nous avons anxieusement tenté d'en interpréter les perceptions physiologiques confuses. C'est ce chaos biologique originel qui trouve à nouveau à s'exprimer dans les récits obsessionnels ou loufoques de nos rêves et cauchemars.
Chaque nuit, ce sont donc nos premières fabulations mythiques, d'origine biologique, que le sommeil réactive dans notre inconscient. Et cette réactivation quotidienne de nos mythes originels durera toute notre vie, alimentant notre inconscient individuel et nos imaginaires collectifs dans lesquels ils trouvent aussi une seconde résonance qui renforce leur puissance inconsciente.
Cette hypothèse est fondamentale en mythanalyse, car elle explique de façon biologique et vraisemblable le mécanisme psychique individuel de perpétuation de nos mythes originels (non pas universels, mais ceux de la naissance du monde qui vient à la conscience de l'infans) dans notre inconscient individuels, et, par le biais de la création culturelle propre à chaque groupe social, des inconscients collectifs.
Le fait que c'est ce même processus biologique qui se retrouve chez tout être humain lorsqu'il est accouché, dans la matrice dramatique du carré familial, a donné lieu à l'illusion si répandue et affirmée notamment avec tant d'autorité par Jung et ses disciples, que nous étions face à des archétypes et à un inconscient collectif archaïque (remontant à la nuit des temps) qui serait universel. Ce qui n'était cependant jamais expliqué, c'est non seulement quand et comment se serait formé cet inconscient déclaré archaïque; ni pourquoi il demeure si puissant. En affirmant au contraire que cet inconscient n'est ni archaïque, ni universel, mais qu'il se constitue et se répète, avec des variations sociohistoriques et culturelles importantes, lors de chaque naissance humaine, nous formulons une hypothèse beaucoup plus modeste (sociobiologique), beaucoup plus claire et beaucoup plus pertinente.  C'est en ce sens que ce que nous appellerons ironiquement "le talon d'Achille" de Jung est fatal à sa théorie de l'inconscient collectif universel, quelle qu'ait pu en être, par ailleurs, la fascinante érudition, qui ne saurait tenir lieu de théorie.
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* J.ai déjà abordé cette question plusieurs fois, notamment dans mon blog La dynamique constructive des rêves: http://mythanalyse.blogspot.ca/2009/04/la-dynamique-constructive-des-reves.html
et dans mon blog Rêves et cauchemars.

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