tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

lundi, avril 13, 2009

La dynamique constructive des rêves


Comment ne pas être interpellé par le désordre des rêves, qui surprennent sans cesse le dormeur. C’est bien notre cerveau, le même cerveau, qui improvise les story-board de nos rêves, ses effets de surprise et nos réactions d’acteur. D’où tient-il ce pouvoir évident de se prendre lui-même au dépourvu à chaque instant par des rencontres, des épisodes, des dénouements qui nous paraissent totalement inattendus, incongrus ou puissamment créatifs? Nous vivons nos rêves comme la vie, selon des scénarios qui surgissent sans préavis et auxquels nous tentons de nous adapter. Mais les rêves apparaissent encore plus indépendants de notre contrôle. Nous avons le sentiment qu’ils sont créés par un autre que nous-même, comme si le rêveur se dédoublait en un metteur en scène habile à nous surprendre et un acteur désemparé.
Sommes-nous aliénés à nous mêmes dans nos propres songes, manipulés par des esprits malins? Il ne faut pas s’étonner que la tradition humaine les ait donc souvent interprétés comme des messages des dieux, qui profitent de notre sommeil pour communiquer avec nous. Comment notre propre cerveau peut-il disposer d’une telle autonomie inventive par rapport à nous-même et inventer deux rôles simultanés? D’où tient-il cette dynamique infatigable de construction narrative? Comment se construit l’écart entre notre conscience de rêveur et les événements qui nous assaillent dans le sommeil?
Ces questions m’ont longtemps laissé sans réponse. Au-delà de la littérature ésotérique, je n’ai pas trouvé d'explication dans mes lectures. Mais j’ai toujours eu le sentiment que la compréhension de ce phénomène si étrange serait de grande importance pour analyser aussi notre fonctionnement cérébral diurne.
Et peut-être l’insistance que j’y ai mis a-t-elle favorisé une intense activité de rêveur, que je me suis plu à interrompre souvent par des réveils intempestifs qui me plongeaient chaque fois dans cette même stupeur : le sentiment absurde qu’un autre que moi-même se jouait malignement de moi dans mes rêves.
Les psychanalystes invoquent une syntaxe et des « logiques de l’inconscient », hétérogènes à notre logique rationnelle de vie diurne, qui fonctionneraient à notre insu dans le rêve, en fonction de notre mémoire, de nos inquiétudes, de nos désirs, et nous soumettraient donc à une rencontre onirique, voire à une confrontation avec nous-mêmes (moi et surmoi. Ils appuient donc leurs interprétations du subconscient sur le récit des rêves. Encore faut-il pouvoir expliquer la gestation cérébrale des rêves, son autonomie spontannéiste et ses effets de surprise conçus en amont et aux dépens de la conscience du dormeur. Devrait-on dire que lorsque le chat n'est pas là, les souris dansent?

L'apparente autonomie du rêve

Sans même recourir à une pratique clinique, plusieurs déductions s’imposent d’elles-mêmes.
La première, c’est que la conscience du rêveur ignore à quelles surprises le cerveau va le soumettre subrepticement. Autrement dit, la conscience humaine, de même que la mémoire ou la perception, dissimule, ignore ou censure beaucoup plus d’informations qu’elle n’en donne à connaître. Une conscience intégrale de tout ce qui entoure un être humain, une mémoire immédiate de tout ce qu’un être humain peut se rappeler, rendrait la vie impossible. On le sait : ne remonte à la conscience que ce qui est utile à la survie ou pertinent par rapport à la psyché. C’est manifestement ce même mécanisme de sélection et d’obturation de la conscience qui opère dans le rêve, mais beaucoup plus flexiblement.
La seconde déduction, c’est que les structures associatives et les règles syntaxiques de la conscience ont un pouvoir de construction du rêve beaucoup plus rapides et inventives que la conscience que nous en avons. Ce fonctionnement autonome est manifestement le même pour le cerveau que pour les autres organes du corps humain : le cœur, le foie, l’estomac, les poumons, etc. La gestation des idées, les connections qui se nouent, les conceptualisations qui se précisent en amont ou indépendamment de notre conscience sont non seulement sont très rapides, mais aussi beaucoup plus foisonnantes et multiples que le résiduel que nous en retenons. Nous sommes loin d’être conscients de toutes les idées, intuitions, associations d’idées et d’images que notre cerveau génère. À cet égard encore, les arguments d’utilité pour la survie ou de sélection selon nos intérêts psychiques prévalent.
La troisième déduction, c’est que les structures élémentaires d’association ou d’enchaînement des idées et d’agrégation des images constituent une matrice puissante du cerveau, en constant fonctionnement, à l’état de veille comme dans le sommeil, qui activent sans cesse des connections neuronales, que nous sélectionnons dans la vie diurne consciemment, et dans le rêve inconsciemment.
De ce moulin à images et à idées, mu par la centaine de milliards de neurones (10 puissance 11) stimulant les synapses du cerveau, notre conscience ne capte qu’un mince affleurement filtré par la grille sélective de nos besoins et de nos sentiments les plus immédiats. Toutes ces connections se sont construites durablement au moment où l’enfant élabore sa perception et son interprétation du monde. Elles sont donc élémentaires et puissantes comme une matrice biologique du cerveau humain. Le cerveau, comme nos autres organes, ne cesse de fonctionner, quasiment dans un état neurovégétatif, et de produire des milliers de connections synaptiques toujours disponibles pour être réactivées par la mémoire, par l’intelligence ou par le rêve. Ce bouillonnement souterrain – je choisis ici la métaphore de la profondeur – est puissant et chaotique, comme le continent irrationnel sur lequel surfe notre conscience diurne. C’est ce que nous suggère le processus du rêve. En recourant à une autre métaphore, celle de la lumière, je dirai que le rationnel est un léger glacis lumineux de la plus grande importance vitale, stratégique et humaniste sur un océan neuronal obscur et en constant remous.

La conscience ne sait pas qu'elle rêve

La quatrième déduction, c'est que face au surgissement des associations obscures d'images et d'idées que lui présente le cerveau, la conscience du rêveur se présente comme une conscience semi-diurne, comme un semi-éveil, favorisant le réflexe de tenter de reprendre le contrôle sur le spontanéisme pulsionnel, qui nous apparaît comme un désordre de connections existantes.
Allons plus loin. Le rêveur a le sentiment d'être éveillé. Sa conscience ne sait pas qu'il rêve lorsqu'il est confronté à diverses situations de routine, agréables ou cauchemardesques dans ses rêves. Comment est-il possible que la conscience se trompe elle-même? Comment se fait-il qu'elle soit à ce point trompée par l'irréalité du rêve? Faudrait-il croire que la conscience en veille soit elle-même trompée au même degré par la réalité et que la vie n'est qu'un rêve - ou un cauchemar? "Mords-moi pour que je sois sûr de ne pas rêver..." La différence entre le rêve et la réalité peut paraître infra-mince. Comment établir la distinction avec certitude? Cela semble impossible! Au coeur du rêve le rêveur croit tout autant que l'homme éveillé à la réalité de ses sensations, de ses émotions, des ses stratégies d'action. Les rétroactions et les surprises semblent tout aussi réelles dans les deux situations. Cette problématique a souvent été évoquée dans la littérature philosophiques aussi bien qu'onirique. On notera cependant que les émotions, les angoisses, si non les plaisirs sont plus forts, se bousculent à un rythme plus rapide dans le rêve que dans la réalité habituelle. Peut-être pourrait-on dire que dans le rêve les émotions créent une réalité plus intense, plus dramatique. Tandis que dans l'état de veille la réalité usuelle crée plus lentement des émotions. La gestation est inverse et son rythme différent.
Peut-on dire que ce qui distingue le rêve de la réalité ce serait la forte contrainte de la logique et la stabilité des perceptions dans la réalité ordinaire, alors que dans le rêve ordinaire la logique est constamment bousculée, surprise, dans des situations successives volatiles. Logique et stabilité seraient deux attributs usuels de la réalité, que le rêve ne respecte pas. Il y aurait finalement une différence de degré et non de nature entre l'éveil et le rêve? Comme dans le cas de la maladie mentale par rapport à la lucidité du principe de réalité? De l'effet d'une drogue par rapport la conscience "normale"?Nous savons bien que non. Mais en quoi finalement consiste cette différence et sa crédibilité? Quelles "normes" définissent la "normalité" et toutes ses variations? Devrait-on se résoudre à se contenter d'un descriptif? D'un cahier des charges? Le policier demande au conducteur dont il soupçonne l'ivresse de marcher sur une ligne droite. Ne peut-on pas faire mieux dans la distinction entre la conscience que nous avons de la réalité et la conscience qui croit son rêve réel?
Il y a là une problématique qui appelle à des recherches persévérantes.
L'écrivain Jean-Paul Rolland, en traitement dans un Centre de soins psychiatriques de La Chesnaye, près de Paris, écrit dans la Lettre à Mathilde, ou LA MAIN DE DIEU:
             Je cherche l'escalier de marbre blanc et mon imagination fiévreuse monte pas à pas jusqu'au
             premier étage; silencieusement j'ouvre les mille portes prestement...
             QUELLE DÉCONVENUE !
             Que les Indiennes sont frigides et peu loquaces, j'ai rencontré quelques entrejambes,
            quelques  formes intéressantes... mais tout ça n'étais pas sérieux... je cache encore quelques 
            dessins dans mes tiroirs de fabrication artisanale... *
L'auteur écrit, il choisit ses mots; il est conscient du pouvoir de son imagination et des mots qui en créent l'illusion. Mais ce sont des expériences réelles de situations irréelles qu'il évoque. Comment fait-il, comment faisons nous ce que nous pourrions appeler "la part des choses"? Peut-on comparer les mécanismes du rêve, ceux de la maladie mentale et ceux de l'intoxication par une drogue? Je n'en doute pas. Mais le rêve n'est pas l'effet du molécule chimique. La maladie mentale l'est-elle? Les psychiatres le pensent. Les psychanalystes non.
Ce sont là des observations et des questions de la plus grande importance sur le fonctionnement du cerveau humain.
Hervé Fischer

* Jean-Paul Rolland, La Lettre à Mathilde, ou LA MAIN DE DIEU, 2009, édition Petite Capitale, Paris, p. 116

mardi, février 24, 2009

Mythanalyse du capitalisme III

3 -Du féodalisme à la démocratie économique
Nous sommes attachés à la démocratie politique et l’avons consolidée peu à peu dans plusieurs pays. La démocratie est un mythe actif de fondation de nos sociétés occidentales actuelles. Il est laïc et égalitariste. Il prévaut en politique, mais le monde financier l'ignore ou le rejette encore pour faire prévaloir ses privilèges archaïques. La justice appartient à cette même constellation mythique de la démocratie. Elle est réaffirmée constamment et encore plus souvent bafouée. Nous rencontrons là, cependant les deux mythes sur lesquels repenser et réorienter le capitalisme.
Mais dans ces mêmes pays, dits modernes, nous en sommes encore au stade du féodalisme dans l’économie et les finances. Les terribles effets pervers de ce décalage historique nous apparaissent clairement dans la crise actuelle. L’histoire nous rappelle que les seigneuries du Moyen-Âge, puis les aristocraties qui en sont nées, ont su maintenir leur emprise politique pendant des siècles. Il a fallu des révolutions pour leur arracher leur pouvoir et construire, par à coups, les démocraties politiques actuelles, encore très imparfaites. Il est certain qu’il ne faut pas attendre davantage des princes de la finance et de l’économie qu’ils renoncent aujourd’hui spontanément à leurs privilèges et se réforment d’eux-mêmes. Cela prendra encore de nombreuses turbulences, telles celles de 1929 et de 2008. Et ce sont les institutions politiques élues par les masses qui seules pourront venir à bout de cet anachronisme et de ses conséquences dramatiques. Les petits épargnants d’aujourd’hui sont manifestement les serfs et la chair à canon des rois de la spéculation qui règnent sur notre économie financière, comme jadis les paysans se faisaient systématiquement exploiter par les seigneurs. Le nouveau président américain a posé des gestes symboliques à cet égard en plafonnant les salaires des grands argentiers et chefs des entreprises que l’État a sauvés de la faillite avec l’argent des contribuables.

Le mur de Berlin du capitalisme

L’économie néolibérale a montré les mêmes abus de pouvoir qui sévissaient sous le régime féodal du Moyen-Âge: les privilèges exorbitants, l’exploitation des faibles, le secret, le fait du prince, le cynisme, l’arrogance, le racket, la prédation, la violence ordinaire. Ces outrances ont été telles qu’elles ont délégitimisé le capitalisme libéral, comme les excès du socialisme soviétique en ont ruiné les possibles vertus. On pourra établir un parallèle avec 1989 et se demander si ce capitalisme sans retenue, libéré de l’hypothèque du communisme, n’a pas rencontré à son tour, vingt ans plus tard, son mur de Berlin – disons son mur de Wall Street.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les actifs bancaires perdus depuis un an sont évaluées à 2200 milliards de dollars; le président de News Corp a estimé, à l’occasion du Forum de Davos, que 50 000 milliards d’actifs de patrimoines individuels seraient partis en fumée. Aux États Unis, le gouvernement aura, selon les chiffres qui circulent, versé quelques 8000 milliards en moins d’un an pour secourir les grandes banques, les assurances et les entreprises notamment dans le secteur de l’automobile. Et cela n’aurait pas empêché les financiers américains responsables de cette catastrophe d’empocher des bonus de 150 milliards depuis cinq ans. Mieux : en pleine crise, ils ont continué à s’accorder mutuellement des bonus exorbitants directement pris dans les fonds de secours offerts par l’État américain. On a même pu observer la difficulté du président Obama à trouver des collaborateurs de haut calibre ayant acquitté tous leurs impôts. Selon les dernières prévisions du Bureau International du Travail, la crise mettra plus de 50 millions de personnes au chômage dans le monde, pour un total de 80 millions de chômeurs, qui pourrait monter jusqu’à 200 millions si la crise dure – une évaluation officielle qu’il faut multiplier au moins par deux pour avoir un estimation réaliste des sans emplois et par cinq pour chiffrer le nombre des êtres humains vivant dans une extrême pauvreté. La dérégulation, un endettement généralisé et une consommation effrénée, l’économie imaginaire et les folies financières des États-Unis nous ont conduit au seuil de la déraison et de turbulences sociales et politiques qui pourraient aggraver encore la situation mondiale.
Bien sûr, la solution ne consiste pas à diaboliser le capitalisme, qui prône la liberté d’entreprendre nécessaire à la création de richesses, et qui demeure assurément la moins pire des idéologies. Mais encore faut-il revenir à son esprit fondateur ou, l’adapter à l’éthique actuelle des classes moyennes. Alan Greenspann, lorsqu’il était président de la Réserve fédérale américaine, avait souligné les risques d’une « exubérance irrationnelle » de l’économie. Et tandis que le Président Obama dénonce la cupidité "honteuse" de plusieurs financiers et entrepreneurs nord-américains, il est bon de rappeler ces mots de Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme: "L'avidité du gain sans limite n'a rien à voir avec le capitalisme, et encore moins avec son esprit. Le capitalisme s'identifierait plutôt à la domination, à tout le moins à la modération rationalisée de cette pulsion irrationnelle". Et il souligne que ce capitalisme repose sur une attitude pacifiste favorisant les échanges, plutôt que sur la conquête, l'exploitation, le cynisme et la violence. Il souligne que c'est son éthique qui a d'abord fondé son succès. Autrement dit, si nous voulons en finir avec les prédateurs et les escrocs du capitalisme déréglé, les justiciers et les Robin des bois ne suffiront pas à la tâche, qui est colossale. Il faut remettre à l’ordre du jour et instituer un certain rationalisme économique, avec les mêmes exigences qui prévaut dans les règles de la démocratie politique. La démocratie ne peut pas être seulement politique. Elle doit aussi être économique et financière. Si non elle n’existe pas réellement.
Certes, nous savons qu’une volonté excessive de rationalisme économique conduit à des effets pervers. Le socialisme économique qui ne dit pas son nom, comme en France, et les excès bureaucratiques qu’il implique, cassent la créativité économique et créent le chômage, au nom de la justice et de la protection sociales. Que ce soit en politique ou en économie et en finance, la démocratie n’est pas facile à définir et encore moins à pratiquer. Du moins exige-t-elle une certaine transparence des pratiques et de l’information, une égalité des droits et une représentativité des citoyens, un équilibre des pouvoirs, une discipline et des sanctions, un rythme de renouvellement des dirigeants en place : autant de principes qui finissent par converger vers un mode de fonctionnement plus prudent et plus équitable. Seuls ces principes nous permettront de sortir du féodalisme actuel, de sa liberté dévoyée, et de construire peu à peu des règles, des usages et des mœurs économiques et financières démocratiques. Or il est clair qu’au nom du néolibéralisme, nous avons évolué depuis quelques décennies, exactement dans la direction opposée. Nous avons fait confiance à la loi de la jungle économique. En cette année où nous célébrons le bicentenaire de la naissance de Darwin, nous constatons que beaucoup d’Américains, notamment ceux qui votent républicain, sont paradoxalement créationnistes en religion et darwinistes en économie. Or aujourd’hui, l’heure n’est plus au darwinisme économique. La nature ne connaît pas la morale. La solution n’est pas dans l’adaptation, mais dans la divergence, qui consistera à instituer la même éthique démocratique en économie et dans les finances, que nous exigeons en politique. Cela ne se fera pas en un jour, mais nous devons le faire.
Hervé Fischer

dimanche, février 22, 2009

Mythanalyse du capitalisme II


II - Le capitalisme catholique conflictuel






Saint-Simon, Marx et Proudhon
Le capitalisme né de la Réforme a triomphé en Amérique du Nord, alliant la piété à la création de richesse, fondant un consensus social, et devenant lui-même le mythe du nouveau monde. Il en est tout autrement en Europe occidentale, où le travail et l’argent sont des valeurs plus ambiguës. Le mythe biblique condamne Adam au travail en le chassant du paradis terrestre. Et Jésus chasse les marchands du table en affirmant que les pauvres entreront les premiers au paradis. Les privilégiés de l’aristocratie et du haut prélat, qui ont affirmé une légitimité divine de naissance pour thésauriser et vivre somptuairement dans l’oisiveté, prêchent donc la vertu de pauvreté... aux pauvres.
La bourgeoisie, elle, travaille, pour acquérir un statut social, mais elle finit par renverser la royauté trop conservatrice. La Révolution française lui permet d’acquérir à bas prix les biens de l’église et de l’aristocratie qui ont été confisqués. Et elle cherche à son tour à développer un capitalisme industrieux et financier, sous le signe du saint-simonisme. C’est sans compter avec les révoltes du peuple, dessaisi des conquêtes de la Révolution, plus exploité que jamais, et qui trouve ses maîtres à penser avec Proudhon et Marx. En pays catholique, le capitalisme demeure frappé par un profond sentiment originel de culpabilité, comme en témoigne l’influence d’un Lamennais. Freud lui-même identifie l’argent au stade annal du développement de l’enfant (accumulation, rétention, thésaurisation improductive et conflits), qu’il tend à généraliser au capitalisme lui-même. Bref, le capitalisme européen, malgré la compétition du capitalisme de la Réforme qui triomphe en Suisse, en Angleterre, aux Pays-Bas et surtout aux États-Unis, demeure profondément divisé en Espagne, au Portugal, en Italie en France. Alors qu’il est identifié au mythe du Nouveau Monde, sous le signe de la liberté, de l’égalité des chances, du bonheur et de la création de richesse en Amérique du Nord, en Europe catholique, le capitalisme est considéré par beaucoup comme destructeur de la société et de la nature. Les mouvements de gauche y voient l’origine de l’inégalité de l’exploitation du prolétariat, de la violence et de la guerre (Thanatos). Il manque de légitimité mythique, il ne se réconcilie pas avec lui-même. Et cette ambiguïté se reflète dans les perpétuelles révoltes populaires, souvent sanglantes, les grèves générales, les conflits sociaux endémiques qui divisent la société depuis lors et jusqu’à nos jours, particulièrement en France. Cela se traduit en Europe par un encadrement de plus en plus étroitement bureaucratique du capitalisme par l’État, à qui on confie la tâche de répartir plus égalitairement la richesse, de protéger les exploités, et finalement de limiter les excès naturels du capitalisme qui aboutiraient à des fractures sociales dangereuses. Cette théorie keynésienne de l’économie, en quête d’équilibre social, triomphe d’ailleurs paradoxalement aujourd’hui aussi aux États-Unis en proie à la pire crise depuis 1929. Le président Obama demande l’intervention massive de l’État en faveur des victimes et des démunis, au grand dam des Républicains ultralibéraux, confiants dans leur tradition, et au risque d’un endettement fatal pour l’avenir du pays.
On le voit bien, le mythe triomphant du capitalisme créateur de richesse, légitimé par la religion réformée, qui a assuré la prospérité américaine, n’a jamais pu s’accommoder des valeurs mythiques de religion catholique, ni en Amérique latine où les espaces à conquérir étaient aussi grands et prometteurs, ni en Europe. Mis en doute perpétuel, soumis à des conflits idéologiques et sociaux incessants, entaché de culpabilité, identifié à la destruction de la société et de la nature, il est remis régulièrement en question et aujourd’hui plus que jamais au vu de la crise américaine. Au moment où beaucoup parlent donc d’une « refondation du capitalisme », nous constatons une fois de plus que le capitalisme n’est pas seulement une administration des affaires et des finances, qui garantirait une compétition équitable : il a partie liée avec nos mythes fondateurs les plus ancrés dans notre civilisation : la religion. Un renforcement de la bureaucratie de la justice de répartition ne suffira sans doute pas à créer une nouvelle dynamique de prospérité. Les vieux mythes semblent décrédibilisés. Il faut imaginer d’autres mythes fondateurs de la vie en société. Penser autrement. Diverger. Inventer un autre opérateur universel de valeur que l’argent. Beaucoup y travaillent, mais c’est la tâche la plus difficile et incertaine qui se puisse concevoir. Seule la démocratie et l’éthique planétaire ont aujourd’hui une puissance mythique suffisamment fondée et partagée et pour nous permettre de nous orienter vers une économie équitable, soumise aux mêmes exigences de démocratie que la politique.
Hervé Fischer

jeudi, février 05, 2009

Mythanalyse du capitalisme I

I - Le capitalisme consensuel de la Réforme
La religion de l'argent a d'abord été étroitement associée à celle de Dieu, comme l'a montré Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. C'est donc à Max Weber que l'on pense d'abord dans toute tentative de construire une mythanalyse du capitalisme. Dans la période de crise actuelle , où l'on accuse la cupidité "honteuse" des financiers et des entrepreneurs nord-américains, il est bon de rappeler cette affirmation de Max Weber dans l'avant-propos de son livre: "L'avidité du gain sans limite n'implique en rien le capitalisme, bien moins encore son esprit. Le capitalisme s'identifierait plutôt à la domination, à tout le moins à la modération rationalisée de cette pulsion irrationnelle". Et il souligne que ce capitalisme repose sur une attitude pacifiste favorisant les échanges, plutôt que sur la conquête, l'exploitation, le cynisme et la violence. Il souligne que c'est son éthique qui a d'abord fondé son succès. La violence, que seul l'État peut légitimement exercer, ne peut être employée que pour défendre Dieu, comme dans l'islam, ce qui justifie les guerres de religion.
Mais il faut distinguer le capitalisme anglo-saxon, d'origine protestante et son adaptation catholique, plus tardive. Certes, tous deux se réclament de la liberté d'entreprendre et de la création de la richesse, supposée être la clé de tous nos projets. Né avec la montée de la bourgeoisie postrévolutionnaire et saint-simonienne, le capitalisme s'accorda d'abord mal avec le catholicisme, qui prétendait mépriser l'argent et cultivait l'oisiveté aristocratique. Alors que dans l'esprit du capitalisme inspiré par la Réforme, c'est au contraire le travail qui est créateur d'argent et de progrès. Autrement dit, le capitalisme de la Réforme est plus proche du mythe grec de Prométhée fabricateur, travailleur et entreprenant que le capitalisme catholique. Le capitalisme anglosaxon est pieux et légitimé par dieu. Il n'en est rien du capitalisme de l'Europe occidentale catholique. Et c'est cette différence, qui a donné lieu à un décalage historique et de performance entre le capitalisme catholique et le capitalisme protestant que nous étudierons d'abord dans notre prochain texte.
Hervé Fischer
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* Max Weber L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1905.

lundi, février 02, 2009

Mythanalyse des liens - III

Dans le domaine de l’art, le passage de l’espace iconique en deux dimensions (plus la dimension transcendantale) à la construction de la perspective euclidienne au moment de la Renaissance, puis au retour à la composition en arabesque avec Gauguin et Matisse, l’invention du relativisme cubiste, et aujourd’hui la mode de l’interactivité dans les arts numériques, sont autant d’évolutions de l’espace plastique qui mettent en scène les structures et les valeurs du mythe élémentaire. Nous savons tous que l’interactivité, que mettent en œuvre les artistes dans des installations multimédia, n’est qu’un leurre, tant elle est préprogrammée et limitée. Pourtant, elle séduit considérablement, parce qu’elle donne l’illusion au spectateur de participer au processus de création de l’artiste, c’est-à-dire au mythe même de la création, qui est, pour le fils, la vertu enviable du père, du dieu créateur… et de l’artiste lui-même qui s’est arrogé ce droit suprême d’être un créateur.
Aujourd’hui, dans nos sociétés de masses et de réseaux, chacun de nous est identifié par un numéro, qui relève de la même idéologie instrumentale de gestion que les produits que nous consommons. Chacun a son ADN identitaire. Chacun se situe à l’intersection de réseaux d’influence, qui le lient aux autres, à des sources d’information, à des systèmes de contrôle et d’influence. Chacun est traversé par les réseaux sociaux que/qui tissent les masses.
Je ne peux me penser moi-même comme une monade, sans porte ni fenêtre, comme disait Leibniz. Chacun de nous est un ensemble de réseaux entrecroisés : biologique, chimique, énergétique, matériel, historique, culturel, social, psychologique, numérique, etc. Les sciences humaines, comme celles du vivant ne disent pas autre chose et ne cherchent pas autre chose. Ma pensée, ma recherche artistique et mon écriture explorent et élaborent des liens. C’est ce que souligne le préfixe HYPER, si emblématique de notre époque. Hervé Fischer

dimanche, février 01, 2009

Mythanalyse des liens - II

Nous pensons en liant des images. Il est impossible d’y échapper. Même pour diverger, nous délions des images et en lions d’autres (selon des liens inédits). Penser, c’est lier, délier, relier. Cette relation élémentaire, cette mise sous tension biologique, est la base de la structure, au nom de laquelle se construit la logique de la pensée, qu’elle soit agrégative comme dans les idéogrammes chinois, ou linéaire, comme dans la pensée alphabétique. Autant sociologique que biologique, notre logique sera à son tour la matrice des liens selon lesquels nous construirons notre image du monde, notre culture, notre conception de la politique et de l’art.
Ce lien familial élémentaire est la base de la magie, comme des mathématiques et de l’informatique. Il est le fondement de la cybernétique autant que de l’alchimie, de la psychanalyse autant que de la mécanique quantique, de la sociologie autant que de l’histoire, de la folie autant que du rationalisme.
Cette matrice élémentaire a donc varié considérablement selon les époques et les sociétés. On en retrouve tous les effets dans la diversité des politiques, des religions, des sciences et des arts. C’est à ce niveau de l’inconscient mythique de notre société, qu’on repère les liens fondamentaux de l’homme d’aujourd’hui avec le monde qu’il interprète. C’est dans l’analyse de ces mythes actualisés qu’on déchiffre les logiques de liens qui structurent notre image du monde. En ce sens, on pourrrait dire que Confucius a été le fondateur de la pensée chinoise, et Aristote celui de la pensée occidentale, l'un survalorisant les liens, l'autre les catégories. Il y a des résonances directes entre familles indivises, conjugales, éclatées, reconstituées, et nos cosmogonies, nos religions. La révolution copernicienne fut aussi une révolution politique. Le passage de la logique de participation (magique) à la logique identitaire (individualiste et rationnelle), puis è la dialectique, aux logiques quantitatives ou aux logiques floues d’aujourd’hui reflètent l’évolution historique de la matrice familiale. La relativité einsteinienne en est l’exemple par excellence.
C’est là qu’il faut chercher l’origine des polythéismes comme des monothéismes, de la magie comme de la science rationaliste, de la providence comme de la théorie des cordes en astronomie. Et la mise en évidence du type de lien invoqué est aussi sans doute le meilleur analyseur de l’histoire de la musique ou de l’architecture, de la peinture ou de la danse. Et il en est de même de l’évolution depuis nos astronomies centrées jusqu’à des astrophysiques éclatées, de notre hésitation entre un big bang unique et une multiplicité de big bangs de notre univers.
Les métaphores actuelles, qu’il s’agisse des réseaux numériques, des hyperliens, de l’hypertexte, de ce que j’appelle l’hyperweb ou l’hypernature, reposent sur un renouvellement et une célébration des liens. Dans La planète hyper, j’ai tenté d’analyser l’impact des changements de structures mentales, qui nous font passer de la pensée linéaire à la pensée en arabesque. J’ai fait le tour des diverses logiques, qui sont autant de systèmes institués pour gouverner les relations entre les objets et entre les êtres, et montré l’importance des nouvelles logiques des liens qui s’affirment aujourd’hui, y compris celles des chaos, de la sérendipité, de l’innovation, des masses ou du numérique, ou plus simplement des mœurs et de la politesse ordinaire. La mythanalyse - qui, à la différence de la mythologie, est l’analyse des mythes actuels – souligne le parallèle qu’on peut établir entre l’inconscient d’un individu et celui d’une société. L’inconscient individuel est une déclinaison de l’inconscient collectif, où il puise ses images et ses structures. On ne peut pas mettre une société sur le divan, mais on peut analyser son histoire, ses événements heureux et malheureux, ses désirs et ses frustrations, ses traumatismes, comme on analyse la biographie d’un patient individuel. L’inconscient d’un individu, tel que Freud a tenté d’en préciser la nature, demeure assez insaisissable et obscur. En revanche, le mythanalyste repère facilement, malgré le brouhaha médiatique, ou bruit social, les productions culturelles, les institutions religieuses et politiques, les idéologies providentialistes ou progressistes, qui sont l’expression même de l’inconscient d’une société. Il semble que la plupart des gens ne s’étonnent pas de l’étrangeté de ces mythes, qui déterminent leurs valeurs et leurs comportements. Par exemple, les croyants prennent leur imaginaire religieux pour la réalité. Ils jugent normal de voir des églises, de participer à des rituels. Ils sont inconscients que ces fabulations instituées par leur société relèveront un jour autant de la mythologie que les croyances et rites des Égyptiens ou des Grecs anciens, ou d’une société amazonienne qu’ils qualifient pourtant de « primitive ». Ils n’ont pas conscience que le progrès technologique, dont nous sommes aujourd’hui obsédés, relève du mythe grec de Prométhée, qu’il en est même l’actualisation forcenée. Ils ne voient pas la contradiction entre Prométhée et Dieu, les deux grands mythes fondateurs de l’Occident, qui suscitent encore d’immenses tensions dans nos sociétés actuelles. C’est au niveau de ces liens, que se situe l’inconscient d’une société, et donc l’origine de ses déséquilibres ou de ses forces créatrices. Je ne parle pas ici d’érudition mythologique, mais de nos imaginaires modernes, de nos débats de société actuels et de nos utopies les plus répandues.
Nous n’avons pas davantage conscience que nos mythes familiers sont des déclinaisons de la matrice familiale, que j’évoquais plus haut. Car toute mythologie ancienne, comme tout système de mythes actuel, est une histoire de famille, à laquelle nous adhérons d’autant plus qu’elle réactive inévitablement nos émotions d’origine, nos sentimentalités archaïques de nouveau-né. Prométhée évoque le conflit avec Zeus - le père –, dont il dérobe le feu pour le donner aux hommes. J’ai souligné dans CyberProméthée, l’instinct de puissance, que Prométhée est aussi important qu’Éros et Thanatos, analysés par Freud. Il exprime la victoire des hommes sur leur dieu. Inversement, la figure mythique du dieu biblique exprime une soumission totale au père, que l’homme se doit d’adorer, au nom duquel il s’accuse, se flagelle, s’agenouille, et dont il espère en retour de sa courtisanerie obséquieuse, le paradis éternel. Étrange calcul, pari fou, en fait assez douteux!
Hervé Fischer

samedi, janvier 31, 2009

Mythanalyse des liens - I

Les individus, les objets, comme les lettres de l’alphabet, existent distinctement les uns des autres. Si non, nous serions emportés par la furie des chaos. Mais que seraient les hommes, les choses, les mots, sans les relations qui les lient? Tout est lien. L’univers en est tissé, d’une manière ou d’une autre. Et tout lien suppose une discrimination entre l’un et l’autre, une pression qui l’écarte ou un vide qui l’appelle. Beaucoup de philosophies ont opté pour les différences, grâce auxquelles – dit-on depuis Aristote - nous pensons clairement et distinctement le monde et nous-mêmes. D’autres ont considéré plutôt les relations entre les êtres et entre les objets. C’est aussi ce que font les sciences dans l’élaboration des lois qu’elles énoncent. Mais toute relation suppose une énergie, une dynamique qui se tend, se construit. Le lien implique le mouvement, l’émotion, qu’elle soit d’affinité ou de répulsion. Le lien excite la sentimentalité. Lui répond la Loi, qui classifie et met de l’ordre dans le désordre toujours possible. Confucius, dès le VIe siècle avant notre ère occidentale, l’avait parfaitement compris, lui qui basa sa conception du monde et de la morale sur les liens. C’est aussi ce que font la syntaxe et la grammaire.
Amoureuse ou d’affaire, internationale ou personnelle, physique ou spirituelle, morale ou politique, la relation engendre. Elle a d’ailleurs toujours été sexuée, et c’est là qu’il faut en chercher l’origine, qui est biologique et mythique. Car en amont même des théories ontologiques, scientifiques ou sociales, de Pythagore à Giordano Bruno et à Newton, de Hegel à Husserl, qui en ont voulu prescrire les structures, le lien naît d’abord dans la matrice familiale. C’est la relation du nouveau-né avec sa mère et son père, et à travers eux avec la société, qui fonde le lien, comme expérience vivante. Notre matrice mentale, cette structure intériorisée des relations selon lesquelles nous pensons le monde et établissons la correction, la légitimité ou la vérité de nos jugements, nous vient directement de la matrice familiale. Toute logique est d’abord bio-logique. Cette structure élémentaire, parce qu’elle est une expérience vécue, est incarnée dans notre cerveau. Elle prend statut de nature ou d’évidence, dont nous ne sommes plus conscients lorsque nous pensons, lorsque nous jugeons, lorsque nous créons et agissons. Mais parce qu’elle est liée aux émotions du nouveau-né, incluant son anxiété alimentaire quotidienne, elle est devenue une énergie, une nécessité vitaliste. Il s’agit d’un inconscient structurel, qui est d’origine biologique, avant même d’être formaté par la matrice sociale.
Vient notre éducation – au sens d’une deuxième naissance – , qui est profondément ancrée dans la société où nous venons au monde. Les valeurs et les comportements de la mère et du père sont inscrits dans la matrice sociale à laquelle ils appartiennent. L’étude des variations historiques de la logique montre que ses structures sont en résonance régulière avec les évolutions sociales, notamment en ce qui concerne les transformations des structures et idéologies familiales.
Nous dirons, inversement, que le monde vient à nous sous une forme, selon une structure, une logique qui sont le reflet direct de cette structure familiale élémentaire. La boucle est bouclée. Nous informons le monde selon les liens de la matrice familiale dans laquelle nous sommes formés et qui est elle-même le reflet des structures et des métaphores de notre société de naissance. S’en libérer, c’est diverger dans notre pensée, donc créer. Nous rejoignons là l’autre fondement de ma théorie : le rôle de la divergence dans l’évolution, par opposition à l’adaptation darwinienne.
Hervé Fischer
(Ce texte est le premier d'une série sur la mythanalyse des liens. Il a été publié dans une première version par la revue Inter - art actuel, No 101, hiver 2008-2009)

jeudi, juillet 17, 2008

Le Québec 250 ans après une victoire

dessin conçu par Richard Lauzon

Les fêtes du quatrième centenaire de la fondation de Québec ont éclipsé le 250e anniversaire de la victoire de Montcalm sur les Anglais le 8 juillet 1758 à Carillon (aujourd'hui Ticonderoga dans l'État de New York). Heureusement! s'écrieront ceux que la grandiloquence des commémorations fait sourire. Carillon évoque pourtant la résistance, ce mythe identitaire qui nous aide à comprendre l'inconscient collectif du Québec actuel.

À partir de l'enquête qu'il a menée pendant l'automne 2007 auprès des lecteurs du Devoir sur l'identité québécoise, le philosophe Hervé Fischer a écrit un livre intitulé Québec imaginaire et Canada réel. Les 7000 réponses qu'il a reçues l'ont incité à réfléchir sur les rapports historiques et symboliques entre un peuple de langue française et l'Amérique du Nord anglophone qui enserre le territoire où il vit.

Fischer souligne qu'une nation se définit «avant tout, et généralement pour des siècles», par «ses mythes fondateurs». En s'appuyant sur les contributions des lecteurs du Devoir, textes qui, en majeure partie, témoignent d'une sensibilité souverainiste, il constate que le Québec a des mythes fondateurs mais que le Canada anglais en est dépourvu.

Qui oserait le nier? L'Amérique du Nord britannique a emprunté à la langue française de la vallée du Saint-Laurent les noms mêmes de Canada et de Canadien dont les anglophones sont si fiers. Leur hymne national, Ô Canada, et le symbole de la feuille d'érable proviennent d'une vieille culture, celle du Québec, devant laquelle tant d'entre eux, d'Halifax à Vancouver, se sentent malgré tout étrangers.

Jadis très connu chez nous, le poème Le Drapeau de Carillon, d'Octave Crémazie, publié en 1858, 100 ans après la fameuse bataille, leur apparaîtrait comme du pur charabia. À leur décharge, il faut dire que ces vers, empreints d'un romantisme pathétique et suranné, resteraient également incompris d'un grand nombre de Québécois d'aujourd'hui.

Au milieu de l'amoncellement des clichés de Crémazie, une idée défie le temps: ce qui s'associe le mieux à la victoire de Carillon, c'est étrangement la mort, celle d'un vieux soldat canadien, porte-drapeau de l'armée de Montcalm. Après la Conquête
britannique, il s'est rendu jusqu'à Versailles pour implorer en vain l'aide de la France. Il ne lui reste plus qu'à finir ses jours sur la terre glorieuse et enneigée de Carillon.

«Pour mon drapeau je viens ici mourir», murmure le soldat, déjà devenu le fantôme qui mendie la revanche futile de l'histoire. Que nous ayons pu, jusqu'à la Révolution tranquille, cultiver un tel mythe, épouvantablement triste, cela en dit long sur le thème qu'Hervé Fischer développe avec beaucoup d'à-propos: la force cachée et sans doute inépuisable de notre imaginaire.

Michel Lapierre
Le Devoir, 19 juillet 2008


dimanche, juin 22, 2008

Québec imaginaire et Canada réel


Cette image emblématique, concue par Richard Lauzon en réponse à mon enquête sur le Québec réel et le Québec imaginaire (Le Devoir, septembre - décembre 2007), et graphiquement réalisée par Vincent Rouleau. On ne saurait mieux exprimer le suspens de la situation actuelle, basée sur l'attentisme et l'ambiguïté qui prévalent tant au Québec qu'au Canada. Parmi les contributions visuelles que j'ai reçues, cette image s'imposa tant à moi qu'à mon éditeur pour la couverture du livre consacré à cette enquête (éditions vlb, 2008). Je tiens d'autant plus à le souligner ici que par une malheureuse erreur de communication, bien involontaire, le nom de Richard Lauzon aurait dû figurer dans les informations d'usage en page 6 du livre. Qu'il veuille bien m'en excuser.
Hervé Fischer

samedi, avril 12, 2008


LE DEVOIR Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008


Québec imaginaire et Canada réel

Hervé Fischer, Artiste-philosophe

Mots clés : société, Hervé Fischer, Culture, Québec (province)

En septembre dernier, Le Devoir a tendu la perche à ses lecteurs, les invitant à participer à l'enquête Québec imaginaire lancée par l'artiste-philosophe Hervé Fischer. S'emparant du contexte sociopolitique tout à fait unique dans lequel le Québec était alors plongé, M. Fischer vous posait deux grandes questions: «Qu'est-ce que le Québec réel?» et «Quel est votre Québec imaginaire?». Vous avez été nombreux à répondre, et tel que convenu, l'auteur a étudié patiemment l'ensemble des contributions reçues, rassemblant les plus riches dans un livre à paraître le 15 avril prochain. Dans Québec imaginaire et Canada réel. L'avenir en suspens (VLB éditeur), Hervé Fischer analyse les résultats colligés, y allant de sa propre synthèse, mise en relief avec un exercice semblable effectué il y a 25 ans. Nous publions aujourd'hui des extraits de son essai.

Ai-je voulu relever le défi de mettre le Québec sur le divan? J'ai en tout cas essayé de l'écouter attentivement, à travers ses médias et ses productions culturelles, notamment sa littérature, ses films et ses chansons. J'avais le sentiment très fort que le Québec évoluait rapidement. [...]

Le hasard du calendrier a fait coïncider mon enquête avec les séances publiques de la commission Bouchard-Taylor de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, qui a organisé 22 forums publics à travers le Québec au cours de l'automne 2007. J'en ai suivi le déroulement et les échanges à la télévision. Cette commission a suscité aussi tout un charivari médiatique de réactions individuelles et de nombreux groupes sociaux. Et c'est finalement de plusieurs centaines de réponses, de commentaires dans les journaux et de rapports mis sur le site de la commission Bouchard-Taylor que j'ai pu disposer pour préciser mon analyse. [...]

Tendances marquantes

J'ai le plus souvent cru devoir citer nominalement les auteurs des contributions dont je publie des extraits, car ils acceptaient d'avance que leurs textes soient diffusés avec la mention de leur nom dans le journal, sur le site «Québec imaginaire» du Devoir et dans le livre que j'annonçais. [...] J'ai tenté de m'inspirer d'une lecture attentive de ces contributions pour construire et orienter ma réflexion. Et je tiens à remercier sincèrement chacune et chacun de ceux, professionnels, étudiants ou retraités, qui ont ainsi directement contribué à ma recherche. Bien sûr, je n'ai pas pratiqué l'oecuménisme, mais plutôt tenté de dégager les tendances les plus marquantes. Ce livre est donc en quelque sorte une réponse collective et synthétique aux deux questions posées.

Ton optimiste

Et j'ai été étonné par le ton de ces contributions, en général beaucoup plus optimistes que celles de 1982. Le Québec a changé. Ne me devais-je pas d'y répondre à mon tour? J'ai donc tenté, en réfléchissant à ces textes, commentaires et suggestions que j'ai reçus, de les mettre en balance avec le discours collectif du Québec actuel et de les situer dans une interprétation plus générale. Ce livre est ainsi devenu aussi ma propre réponse. Je me suis interrogé plus particulièrement sur la fragilité du Canada, dont les Québécois ne semblent guère conscients et dont nos voisins anglophones semblent faire un sujet tabou, mais à laquelle je consacre un chapitre entier de ce livre.

J'ai fait le constat de l'attentisme actuel, aussi bien canadien que québécois, évidemment sans avenir, et qui ne nous laisse d'autre choix au Québec que de voter pour notre indépendance, afin de s'en dégager et de se redéfinir librement. Le contrecoup sera considérable pour le Canada lui-même, l'obligeant à négocier avec le Québec une nouvelle Union nord-américaine d'États indépendants. Au terme de cette analyse, il m'a paru nécessaire de préciser cette vision générale de l'avenir de nos deux pays, à partir de la façon dont ils se présentent à nous aujourd'hui, dans leur étrange relation de chicane perpétuelle, et tels qu'ils devront se refonder, pour incarner un nouvel espoir dans l'équilibre du monde.

Le pays imaginaire du Québec

Pays réel ou imaginaire? Chimère? Province? Nation? Nous? Souveraineté? Canada? J'entends si souvent autour de moi ces questions sur le statut ou l'existence même du Québec, explicites ou implicites, y compris dans le non-dit des conversations prudentes, qu'elles sont devenues pour moi aussi des questions incontournables. Je ne connais pas beaucoup de sociétés où la vie tourne autour d'un problème si étrange et j'avoue que je ne m'y suis pas habitué, même si je me suis laissé influencer moi aussi par cette idée gravée dans les esprits que le Québec souffre d'un mal identitaire chronique, aggravé par les deux défaites référendaires.

Quand j'ai choisi d'émigrer au Québec, au début des années 1980, la dépression collective, aggravée par la crise économique et l'échec référendaire, y paraissait désespérante. Elle se traduisait par une morosité blessée et défaitiste comme sous le joug de la fatalité. C'était le temps d'Hubert Aquin. Trou de mémoire. Neige noire. Blocs erratiques.

Et aujourd'hui, beaucoup de Québécois désabusés semblent encore penser que l'avenir se referme. Ils citent pour preuves, pêle-mêle, le déclin démographique et la difficulté d'intégrer rapidement les immigrants, le scandale des commandites, le vol des résultats du référendum de 1995, l'arrogance des gouvernements de Jean Chrétien, l'inertie du gouvernement Charest, l'élection actuelle d'un gouvernement minoritaire à Québec (les Québécois sont plutôt ravis que le gouvernement soit minoritaire à Ottawa), la cuisante défaite du Parti québécois (PQ), la montée de l'Action démocratique du Québec (ADQ), le recul du français, la recherche inquiète de valeurs religieuses et culturelles rétrogrades, les interminables débats sur les accommodements raisonnables, et de nombreux supposés blocages successifs de l'opinion face à toute initiative plus audacieuse de développement économique.

Le Québec sur le divan

Bien sûr, la double question que je posais a suscité chez beaucoup une réponse opposant le réel et le rêve, tandis que d'autres ont surtout voulu exprimer leurs désirs. Mais tout pays n'est-il pas à la fois imaginaire et réel? Ne peut-on pas le dire aussi de ceux qui ont un siège aux Nations unies? Plusieurs répondants l'ont souligné. «Personne ne peut vraiment connaître ce qu'est le Québec réel; c'est toujours une affaire de perception qui relève certainement un peu de l'imaginaire», écrit André R. Bouchard.

Il serait très imprudent de sous-estimer le poids du réel. Ceux qui ne l'aiment pas ne peuvent nier à tout le moins sa résistance à nos désirs et sa charge de souffrance. Mais il ne serait pas moins téméraire de croire que nous le connaissons. Georgette Duchaine nous parle ainsi de son Québec: «Pour moi, il est réel quand je regarde le fleuve de la pointe de Saint-Vallier; quand je me promène dans le jardin des Ursulines du Vieux-Québec; quand, en avion, à 1000 pieds je suis le fleuve l'hiver et que les glaces font du Marcelle Ferron; quand je regarde le spectacle O du Cirque du Soleil à Vegas. Mon Québec imaginaire, c'est celui qui n'a de réalité que dans mon imagination; il est souverain, indépendant, unique et mien.»

Réel et imaginaire

Notre connaissance du monde semble résulter d'un mélange dynamique d'objectivité et d'imagination; et ces deux éléments ne peuvent être isolés distinctement comme la molécule d'oxygène et les deux molécules d'hydrogène qui font l'eau. Bien plus: comment ne pas s'étonner de l'écart fabuleux qui nous apparaît entre cette formule élémentaire des particules chimiques et la puissance d'évocation de l'eau!

Il en est un peu ainsi d'un pays que l'on s'emploie à décrire selon des paramètres constitutionnels, démographiques ou économiques, mais qui est d'une bien autre dimension historique et humaine, et finalement imaginaire!

On ne donne pas sa vie pour l'économie. Mais pour son pays, oui, c'est-à-dire pour des valeurs humaines et un idéal imaginaire, même si je ne peux rien dire de vraiment satisfaisant, ni philosophiquement, ni scientifiquement, ni sociologiquement, ni psychologiquement d'un pays.

Le besoin du réel

Nous sommes ainsi contraints de croire autant à l'imagination qu'à l'objectivité, à la symbolique qu'à la finance, étant nous-mêmes parties prenantes à ces croyances. Il en est de l'astrophysique comme d'un peuple. Une nation, c'est bien plus que des frontières physiques! Est-ce l'action, l'intention, l'emprise politique, la mémoire ou le projet qui donne à un pays sa nature? Sa signification? Notre connaissance de l'univers tient à nos intérêts, à nos préjugés, à nos désirs et à nos peurs, à notre imaginaire, à nos mythes. Il n'en est pas autrement d'un pays.

Fatalité? Impuissance? Logique internationale? Mal imaginaire? Blessure de l'inconscient collectif? Paranoïa? Bien souvent, ce sont les mêmes contraintes du réel, les résistances qu'il nous oppose, les frustrations qu'il nous impose, les évasions, les compensations et les revanches auxquelles nous aspirons, qui excitent le plus activement notre imaginaire et lui donnent finalement plus de puissance que le réel ne saurait par lui-même y prétendre. L'imaginaire a besoin de son contraire pour s'affirmer. Et dans le cas du Québec, c'est certainement la crainte de la perte et l'attachement à une identité menacée qui activent la conscience du pays désiré... [...]

Passer de l'un à l'autre

Un pays, c'est donc toujours, avec ses prétentions de réalité, une chimère dans l'esprit de ses citoyens. «Québec réel et imaginaire? Quelle bonne question! L'un alimente l'autre», déclare Marc A. Vallée en tête de sa réponse. Le Québec rêve de lui-même, bien sûr! Et c'est bien ainsi. Personne ne pourra lui enlever ce songe qui berce ses longues nuits d'hiver.

Pascal Alain le note ainsi: «Depuis le 30 octobre 1995, j'ai vraiment l'impression que le Québec fait du surplace, qu'il tourne en rond, qu'il tend à contaminer sa population avec des questions aux allures de labyrinthes sans sorties. Quand je me rends compte que le Québec tente de m'aspirer dans ces débats stériles, je me réfugie, pour ne pas sombrer dans le vide, dans la lecture, dans l'écriture, dans la musique. Je me réfugie dans mon Québec imaginaire. [...]

Mon Québec imaginaire aura bientôt trois mois et porte le nom de Frida. Quand je constate à quel point les vagues adéquiste et conservatrice déferlent sur le Québec, quand je vois à quel point le PQ se cherche et tourne en rond, quand enfin je sens le vide politique et social m'envelopper, j'ai un lieu de plus pour me réfugier. Je me réfugie dans les yeux de Frida, pour laquelle j'espère une Gaspésie toujours aussi fabuleuse et un Québec qui ne sera plus à vendre au plus offrant.»

mercredi, janvier 23, 2008

Hiperhumanismo e ética planetária

« Estamos divididos entre uma concepção fragmentada da humanidade e uma exigência planetária do progresso humano.»

Hervé Fischer

Em Salvador da Bahia, a cidade mais importante de população negra fora do continente africano, cidade exuberante pela música e beleza, mas também marcada pela escravidão da época colonial e hoje ainda pela miséria, participamos com a governadora geral do Canadá

de vários encontros nos centros comunitários, assim como de debates com criadores e estudantes sobre os temas da luta contra o racismo e pela solidariedade humana. E quero fazer uma homenagem pública a Michaëlle Jean pelo seu engajamento determinado em favor dos desfavorecidos e daqueles que lhes prestam socorro com uma criatividade admirável.

Nesse aspecto, o caso do Brasil é particularmente estimulante e eu gostaria de retomar aqui algumas idéias que poderiam levar a pensar melhor o mundo de hoje.

Nossa visão do mundo atual é impressionista, ela é atomizada, mas também globalizada, segundo dois polos opostos da nossa consciência e até mesmo da nossa cosmogonia. Estamos divididos entre uma concepção fragmentada da humanidade e uma exigência planetária do progresso humano. Militamos simultaneamente pelo direito à diferença, à divergência até, e pelo universalismo da consciência ética. Seria uma contradição? De forma

alguma, pois se trata paradoxalmente da mesma reivindicação. O direito ao respeito das nossas diversidades é um direito elementar universal, sejam elas lingüísticas, identitárias ou históricas, que se trate da cor de cabelo ou de pele ou da orientação sexual. E como nosso recémnascido humanismo individualista e burguês já perdeu sua credibilidade depois de tantas guerras, genocídios, explorações humanas cínicas que devastaram nossa época dita

moderna, a única escolha agora é inventar um novo humanismo. É assim que descobrimos a necessidade de um hiperhumanismo, onde o prefixo hiper significa ao mesmo tempo um

aumento do nosso humanismo e a necessidade construir a partir de links, os da solidariedade humana.

Evidentemente, vou recorrer aqui à metáfora da Internet onde criamos sentido e relações humanas ativando hyperlinks. Ao invés de nos resignarmos, em nome da impotência, ao escândalo moral permanente e insuportável do mundo atual, precisamos imaginar e querer criar uma hiperhumanidade. Mas a Internet não é só uma metáfora: é também uma tecnologia potente que pode nos ajudar a conectar as nossas solidões para construir redes de solidariedade. Respeitar o outro, é respeitar a si mesmo, na partilha de uma mesma exigência de humanidade que não é divisível. É necessário pensar a solidariedade virtual de todos os seres humanos e afirmar então o universalismo da nossa consciência na luta por uma ética planetária. De fato, o vidro e o teto devem variar segundo as culturas, mas todos os seres humanos têm direito à água potável e à segurança física na sua vida diária. A moral não varia segundo a diversidade das culturas quando se trata de direitos humanos fundamentais à moradia, ao alimento, à saúde, à educação, à liberdade de expressão, à paz. Esses direitos, elementares, são tão freqüentemente desprezados, que é preciso lembrá-los sem parar nas

declarações oficiais. Infelizmente não existe nenhum sentido moral, nenhuma justiça na natureza.

O progresso humano e a consciência ética para os quais militamos não são naturais; eles exigem vontade e constituem um valor agregado da humanidade com relação à lei natural da selva. O movimento altermondialista atual revela a emergência dessa consciência crítica planetária de que tanto precisamos. Preferimos falar de hiperhumanismo, em vez de

humanismo e universalismo cujos conceitos estão hoje desacreditados por uma história que os vinculou de forma abusiva aos efeitos perversos dos imperialismos, das conquistas coloniais, em particular aqui nos países da América Latina, do comunismo e hoje da globalização neoliberal que tentam nos impor as potências leoninas. As culturas variam para nossa felicidade, mas quando é a ética elementar que varia, é sempre para a infelicidade

dos homens.

vendredi, septembre 28, 2007

QUÉBEC IMAGINAIRE

L E D E VO I R , L E SA M E D I 2 2
E T D I M A N C H E 2 3 S E P T E M B R E 2 0 0 7

Québec imaginaire: une grande enquête d’Hervé Fischer

Il semble que le Québec soit pris d’un éternel malaise identitaire. La commission
Bouchard-Taylor enquête sur les accommodements raisonnables et la Cour suprême
va être saisie de la légitimité de la loi 101. Mais ces débats ne sont que des facettes d’une même question fondamentale et plus large sur la réalité et l’avenir du Québec.
Car nous avons conscience d’évoluer dans un contexte de mondialisation, dont les courants dominants tendent à marginaliser les populations minoritaires et à imposer une uniformisation économique et culturelle. Nous avons à coeur les équilibres planétaires, qu’il s’agisse de l’écologie ou des flux démographiques, et nous sommes interpellés par l’élargissement d’Internet qui nous
aspire dans le cyberespace. Alors, qui sommes-nous, nous les Québécois, en 2007?
Et qui voudrions-nous être dans 30 ans sur cette petite planète bleue? Y avons-nous encore vraiment notre place aujourd’hui? Et de quel Québec futur rêvons-nous? Nous vous invitons à vous exprimer sur deux questions: Le débat est ouvert. Ou plutôt, il se poursuit !
Nous attendons avec impatience vos réponses.
Hervé Fischer

Qu’est-ce que le Québec réel?
Votre Québec imaginaire?


Le Devoir, qui a accepté de s’associer à cette grande enquête sur l’identité québécoise – réelle
et imaginaire – publiera largement au fil des prochaines semaines les réponses les plus significatives à ces deux questions, dans ses pages et dans son site Internet à l’adresse
www. ledevoir.com/societe/blogues/quebecimaginaire/ Les réponses pourront être
envoyées par la poste au Devoir à l’adresse suivante: 2050, rue De Bleury, 9 e étage, Montréal
(Québec) H3A 3M9, et par courriel à l’adresse quebecimaginaire@ledevoir.com
Puis Hervé Fischer analysera et publiera les résultats de cette enquête, avec de nombreux
extraits des réponses reçues, dans un livre à paraître chez VLB Éditeur.
Artiste et philosophe, professeur associé à la faculté des arts de l’UQAM, Hervé Fischer a publié récemment, La Société sur le divan, éléments de mythanalyse (2007) et Nous serons des dieux (2006), VLB Éditeur. On peut consulter son site Web à www.hervefischer.net

Pour lire l'intégralité des réponses reçues à partir du 22 septembre 2007, consulter:
http://www.ledevoir.com/societe/blogues/quebecimaginaire/

jeudi, juillet 26, 2007

Hyperhumanism and global ethics

Our vision of today’s world is impressionistic, in that it is fragmented, but it is also global according to the opposite poles of our consciousness, and even our cosmogony. We are caught between a fragmented conception of humanity and a global need to progress as humans. We simultaneously fight for the right to be different, deviant even, and for universal ethical consciousness. Are we being completely contradictory? Not at all; paradoxically, it is the same need. The right to diversity is a universal one, whether this diversity is based on language, identity or history, the colour of our hair or skin, or our sexual orientation. And because our burgeoning, individualistic, middle-class humanism has already lost its credibility as a result of the many wars, genocides and cynical human exploitations that have ravaged our so-called modern era, we have no choice but to invent a new humanism. That is how we came to discover the need for a hyperhumanism, where the hyper prefix here means both an increase in our humanism and the need to build human solidarity links. I am obviously using a metaphor that relates to the internet, that Web in which we create meaning and human relationships by activating hyperlinks.


in light of the permanent and intolerable moral scandal that is today’s world, rather than resigning ourselves to a feeling of helplessness, we must imagine and want to create a hyperhumanism. Because the internet is not just a metaphor: it is a powerful technology that can help us to join our solitudes to build networks of solidarity. Respecting one another is respecting ourselves, the sharing of a common humaneness that is indivisible. We must try to imagine a virtual solidarity between every human being, thus asserting the universality of our conscious in the struggle for global ethics. Of course, needs vary according to culture - the glass or the roof may vary -, but every human being has the right to clean drinking water and physical safety on a daily basis. Every person should have the same basic human rights: shelter, food, health, education, freedom of expression and peace; these should not vary according to culture. These rights, while so basic, are so often scoffed at that we need to continually repeat official declarations. Unfortunately, there is no moral sense or justice in nature. Human progress and the global ethical conscious we are fighting for are not natural; they require willingness and are an added value by humanity to the natural law of the jungle. The current anti-globalization movement is a symbol of the global critical consciousness that we are so desperately in need of. We prefer to talk about hyperhumanism rather than humanism and universality, the concepts of which are now discredited by a history that abusively linked them to the perverse effects of imperialism, colonial conquests,in particular here in Latin America, communism, and now the neo-liberal globalization that attempts to impose abusive powers. Cultural variety is supposed to be a good thing, but when basic ethics vary, it is always to the detriment of mankind.

Hervé Fischer

dimanche, juin 24, 2007

Entretien avec Tristan Malavoy-Racine

Le coeur a ses raisons
Tristan Malavoy-Racine

Magazine VOIR, Montréal
21 juin 2007
http://www.voir.ca/livres/livres.aspx?iIDArticle=52085



Hervé Fischer ne recule devant rien. Le philosophe iconoclaste et génial essayiste entend cette fois-ci allonger La société sur le divan, ni plus ni moins. Prêts pour une mythanalyse?

En 2001, avec Le choc du numérique, celui qu'on dit artiste-philosophe s'engageait dans un ambitieux projet: l'écriture d'une série de livres faisant le bilan d'une trentaine d'années de réflexion sur le mythe et les rapports qu'entretient l'individu avec l'humanité. Dans La société sur le divan, cinquième et avant-dernier ouvrage de la série, Hervé Fischer approfondit sa théorie et propose des bribes de sens à un XXIe siècle qui en a bien besoin. Nous en avons parlé avec lui.

Vos livres consacrés à ce que vous nommez la mythanalyse représente maintenant une véritable somme, une réflexion dont l'originalité comme la densité ont peu d'équivalents de nos jours. Quand vous avez eu l'intuition de ce grand concept, pensiez-vous aller jusqu'à établir un nouveau modèle selon lequel penser le monde?

"C'est comme artiste, à partir de ma pratique d'art sociologique, que j'ai pensé, il y a trente ans maintenant, à la nécessité de la mythanalyse et commencé à écrire à ce sujet. Mais j'avais conscience autant de la difficulté que de l'importance de l'enjeu: une sorte de psychanalyse de l'inconscient social, qui manquait manifestement à nos outils critiques. J'ai donc pris mon temps pour en élaborer la théorie. Ce ne pouvait pas être la psychanalyse, qui travaille sur les biographies individuelles, ni la sociologie, qui manque d'outils pour analyser l'inconscient collectif. Il s'agissait d'une démarche complètement nouvelle, même si je n'aurais pas pu la penser sans Freud, Jung, Durkheim, Fromm, etc. Face au scandale du monde, je m'inquiétais aussi de construire une éthique qui puisse opposer des exigences planétaires au relativisme généralisé qu'implique la mythanalyse. Ça m'a pris trente ans, mais je crois avoir construit une vision à la fois critique et optimiste qui permet de penser le monde d'aujourd'hui, après la crise radicale de la postmodernité, et alors que nous entrons dans l'âge du numérique."

Vous partez d'expériences personnelles, celles de vos peurs d'enfant entre autres, pour embrasser peu à peu tous les liens que tisse l'individu avec son environnement physique et social. Qu'est-ce qui vous incite à prendre pour points de départ des impressions et sentiments qui sont du registre de l'intime?

"Pour philosopher, je ne pars pas des idées abstraites, mais de mon vécu. J'ai été existentialiste, au sens de Sartre: être ce que l'on fait. Je suis un philosophe matérialiste. Or, j'avais une urgence personnelle, celle de surmonter les angoisses de mon enfance, des idées de suicide. Je voulais m'en sortir. Je me suis mis à détester le misérabilisme de la psychanalyse autant que le dolorisme de mon éducation chrétienne. Toute ma vie, j'ai cherché des raisons pour vivre. Et je me suis rendu compte que ma névrose personnelle ne venait pas tant de moi que de ma famille, de mon éducation occidentale et chrétienne, des malheurs de l'époque (je suis né à Paris, en 1941, sous l'occupation nazie). C'est pour cela que, rebelle à toute psychanalyse, mais sociologue depuis Mai 68 et son appel à "l'imagination au pouvoir", j'ai vu la nécessité et l'urgence d'inventer la mythanalyse, qui pourrait m'aider à comprendre pourquoi nous sommes à la fois si sadomasochistes et si conquérants en Occident. J'en ai reconnu l'origine dans nos mythes fondateurs: d'une part, l'optimisme grec de Prométhée, qui triomphe de Zeus pour donner le feu et la conscience à l'homme; et d'autre part, la malédiction du péché originel, de la souffrance ici-bas et de la soumission à Dieu, selon l'interprétation chrétienne de la Bible."

Vous avancez que notre représentation du monde est inévitablement mythique, et qu'il est étonnant que cette constatation ne se soit pas imposée plus tôt, tant elle est inclusive de tous les modes d'interprétation élaborés jusqu'ici. Pouvez-vous préciser cette idée?

"La réalité dans laquelle nous vivons est faite de matière-énergie et d'imaginaire. Toute notre interprétation du monde est imaginaire, que ce soit les magies, nos religions et superstitions, nos théories et notre culte occidental de la Raison. Tout ce que nous savons du monde passe à travers le filtre de nos fictions. Comment pourrait-il en être autrement? C'est s'illusionner que de croire à une déesse Raison, que d'imaginer que la technoscience va un jour tout comprendre. Mais c'est chercher notre lucidité et notre liberté que de développer une pensée critique et de décider du sens que nous voulons donner au monde, nous-mêmes. Il n'y a pas de vérité qui se puisse déchiffrer dans le monde, pas de pilote dans l'avion à qui nous en remettre. Ce n'est pas le Grand Ordinateur Central qui va nous guider. Ce sont les hommes eux-mêmes qui doivent apprendre à s'orienter et à piloter l'avion. Et nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas où aller: il y a une vérité absolue, malheureusement constamment bafouée, c'est celle de l'éthique planétaire des droits humains élémentaires. Le toit et le verre peuvent varier selon la diversité des cultures, mais chaque homme a droit à un toit, à de l'eau potable, à sa sécurité physique, etc. Ma philosophie, c'est l'hyperhumanisme: plus d'humanisme par les hyperliens de la solidarité planétaire. Je recours souvent à la métaphore du web et de l'hypertexte pour parler de l'humanité d'aujourd'hui."

La société sur le divan
d'Hervé Fischer
VLB éditeur, 2007, 304 p.

For a strategic hyperhumanism

By: Isachi Fernández, Cuba, June 19, 2007

He has investigated today´s man as few and has rethought the future in the heat of the accelerated development in the field of technology and communications. Far from being a useless apology, his proposal is a critical look that penetrates changes and
new processes.

The French-Canadian intellectual Hervé Fischer resists labels, they suit him too short and he could easily be labelled as a philosopher, artist or specialist in science and technology.

He is the author of one of the first complete digital books on line and available since the middles of the year 2000: “Mythanalyse of the future” (www.hervefischer.net). He has also published many other books, including “Digital Shock”, McGill and Queen’s University Press, 2006), and “The decline of the Hollywood Empire” (Talon Books, Vancouver, 2006).

Also dedicated to the digital arts, to robotic and artificial intelligence, to wireless video, to emerging movie and to virtual actors, Fischer affirms that humanity remains the same since remote times and votes for solidarity as an ethical value.

- Where do you find the communicating links between cultural diversity and development?

- We hope it is not about communicating vessels that could accelerate standardization of cultures. We find a paradox. On the one hand we strive for a planetary awareness in favour of universal values at the level of ethics (basic human rights denied every day in so many countries), and on the other hand we are militants of the precious cultural diversity, of the right to difference. We are in favour of the law of difference, as I underline in my last book “Society on the sofa”. I don’t see any impossibility in the conciliation of those two poles of our hyper human consciousness, but I consider it exactly as our basic situation in today’s world. It is about developing links – hyperlinks - between human beings at planet level (universal planetary ethics of solidarity), and also to build hyperlinks of dialogue between the different cultures, respecting their rights to difference and alternative objectives. That is my conception of hyperhumanism.

- How do you interpret the man’s fascination for producing and consuming virtual reality, when it comes to a conversation, a hug, a look…?

- Reality is made of physical matter and human imagination to interpret it and transform it. In that sense, the evasion in the cyber world presents itself as a space of dream, of compensation for the resistances and the frustrations of ordinary life, and a space of creation of a more open and freer virtual social community. Even today’s science is not as focused on matter as experimental sciences did in the time of Claude Bernard and classic puritan rationalism. The invisible part of reality gains more attention each day, virtual models of molecules, of DNA, of a virus, are created and successfully instrumented. There is a close relation at all levels between virtual and “real”, between physical and imaginary. It is imagination what makes the world move.

- Will this generate another type of sensitiveness?

- Our knowledge, our conscience, is built by linking fragments of information, phonemes of the “book” of life, by drawing arabesques in the prolix mix of pixels and bites in a fractured world, to try to create hyperlinks and give them a human sense. We live with the logic of links rather than with the lineal classical logic.

“Therefore, evoking the divisionism of the impressionist painters, the juxtaposition of strokes of pure colours, I say we have an impressionist consciousness of the world. I speak of an impressionist epistemology. We have to invent coherent configurations in a fragmented, fractured world.”

“On the other hand, I criticize McLuhan’s assertion when he says: “The medium is the message”. I see it unacceptable from the point of view of hyperhumanism. But I am ready to say that today the medium is our sensitiveness. Without forgetting that the media themselves became impressionist. They bring us juxtaposed capsules of fragmented and incoherent information.”

- There are some who affirm that the present strategic issues are in the field of communications. What can you say about it?

- It would be so good that we could develop multiple dialogues and more transparency through them. But communications present themselves also as a field of battle, of power, of imperialism, of resistance, of solidarity.

-Why do you perceive the possibility of a new obscurantism?

- Our critical thinking, our freedom, our lucidity have met a historical progress in the Age of Enlightenment. We are the sons and the daughters of the French Revolution. That critical thinking is very indebted to the classic rationalism, to the lineal thinking, to the ideal of objectivity. Today we take the chance of embracing the complexities of reality, of praising the speed, the emotions, the creative imagination, the paradoxes, the labyrinths of the web, an impressionist epistemology. It is all the opposite to the classic rationalist attitude. We dance on the screen; we move frenetically restless, we show our desires without puritanism, we legitimize a permissive spirit and behaviour and imagination. We are in the postrationalism. Bravo. It’s worth the risk. But is a risk of a new emotional obscurantism, irrational, which could also promote new manipulations of the human masses in the sense of new fascism or integrism denouncing the general crises of values and sense of a post modern disillusionment. Therefore we have to promote a new philosophy of the digital age, which may propose sense and optimism, a new hope, a strategic hyperhumanism.

vendredi, juin 08, 2007

Hiperhumanismo

Tenemos conciencia de una doble aspiración simultánea, que puede parecer contradictoria a primera vista, por un lado de respeto a la diversidad cultural y por el otro, y al mismo tiempo, de la universalidad de nuestra exigencia ética. Esto es lo que podríamos llamar: la paradoja de la diversidad universal. Pero un examen más profundo nos hace descubrir que el segundo término de esa afirmación incluye necesariamente el primero y que esa contradicción solamente es, en apariencia.

El concepto mismo de hiperhumanismo reivindica un aumento de nuestro humanismo, pero asume que sólo se podrá concretizar gracias a la creación de vínculos de solidaridad humana. Retomando la metáfora del hipertexto, que es donde se pueden construir y activar vínculos, en la red planetaria de la Web, nos lleva a imaginar más fácilmente lo que podría ser una hiperhumanidad.


La famosa definición de Marshal McLuhan, cuando anunciaba la “aldea planetaria” fue sin dudas una brillante profecía, que parece materializar el advenimiento de la era digital, pero esa formula ha servido de apoyo a la ideología del neoliberalismo y a esa globalización tan perversa que nos ataca hoy. Seamos claros: no existe una tal “aldea planetaria” y no deseamos que exista algo así. Al contrario, luchamos por la diversidad cultural y lingüística encarnada en millones de aldeas planetarias, todas diversas.

Nuestra conciencia del mundo es impresionista. Confrontados a los flujos disparatados de informaciones numéricas, concebimos una cosmogonía en la cual los dos polos imaginarios se sitúan entre una unidad irreal, pero virtualmente necesaria del mundo (cosmos), y una fragmentación de informaciones diversas y dispersas (caos) evocando la multitud de pinceladas de los pintores impresionistas o puntillistas. Intentamos trazar en esa superficie pensamientos lineales y en arabesco, para construir configuraciones locales coherentes, capaces de darle un sentido. Esto es a lo que llamo, desde un punto de vista cognitivo: el impresionismo digital.

La mayoría de nuestras preguntas significativas hoy por hoy, ya sea en Astrofísica, en Epistemología, como en Sociología, en Psicología, o en la Teoría del conocimiento, están vinculadas a esta nueva cosmogonía impresionista.

En el campo de la Psicología se puede decir que nuestras identidades individuales son apenas algo más que impresiones, conciencias divisionistas evolucionando entre el sentido virtual de una personalidad psíquica coherente y los múltiples roles sociales disparatados, o inclusive contradictorios, que tenemos de adoptar en los diversos momentos y lugares de nuestra vida social. Cada ser humano puede parecerse tanto a si mismo, como a los demás, una especie de enjambre impresionista de gestos, pensamientos, sentimientos, mezclados en una agitación que intentamos controlar, para construir la configuración unida de un yo virtual. Estamos confrontados a un impresionismo psicológico, a una conciencia impresionista.

Sin embargo nos creemos únicos, en medio de masas sociales virtuales, en las cuales nos sumamos los unos a los otros, como individuos más o menos semejantes, o incluso intercambiables. En nuestras sociedades de clases medias, tomamos conciencia de nuestro estatus de átomos sociales virtuales, que evolucionan según los mismos arabescos aleatorios que observamos en los bancos de peces o de papagayos, en sus entornos acuáticos o aéreos. Cada individuo es único y está aislado como una pincelada dividida de energía en una masa cromática abigarrada, que nos procura una impresión de una unidad familiar. Estamos en la edad del impresionismo social.

Agitados y manipulados dentro de la nueva Sociedad de la información, estamos atrapados por enjambres de informaciones dispersas, descosidas, yuxtapuestas sin estar vinculadas, cada cual por sí misma, discordantes y que sin embargo forman parte de la misma superficie de los medios de comunicación, en una proximidad que evoca la yuxtaposición de las pinceladas de brillantes colores, de los pintores impresionistas. Cortadas y pegadas, pertenecen a la misma energía informativa, virtualmente coherente. Vale esta afirmación tanto para los periódicos y sus cápsulas tipográficas, como para los programas de televisión que visualizamos haciendo zapping, así como para las rápidas informativas de los programas de radio. Y la tela de la Web, con sus múltiples hipervínculos puntuales, heteróclitos, y también virtualmente agrupadores, nos parece la metáfora evidente de esta cosmogonía impresionista. Es cierto que no es casual, hablaremos aquí de medios impresionistas, y tampoco es casual que la propia materia de las imágenes de nuestras pantallas, el barrido electrónico de los corpúsculos luminosos, sobre las superficies catódicas, la vibración de los píxeles de nuestras imágenes sintéticas, a menudo han sido llamados: un nuevo impresionismo digital. Hemos adoptado una sensibilidad impresionista.


Una lógica y una ética de los vínculos

Confrontados a una conciencia fragmentada, desarrollamos una lógica de vínculos (hipervínculos) lineales o en arabesco, para crear sentido y diálogos. Lo hacemos hasta el punto de afirmar una solidaridad virtual entre todos los seres humanos. Exigimos la instauración de una conciencia universal, aquella de una ética planetaria, capaz de reconocer que todos los hombres tienen los mismos derechos fundamentales – esos derechos tantas veces afirmados en las Declaraciones universales de derechos humanos y tantas veces menoscabados: los derechos a la seguridad física y material, al agua potable y a la comida, a un techo, a una educación, a la salud publica, a la libertad de pensamiento y de expresión. Esta ética planetaria es una ética de la solidaridad. Se trata de un valor universal, pero en nombre de la ideología tradicional del imperialismo universal, hemos de hecho olvidado, o incluso retrasado y combatido, un derecho fundamental mas: el derecho a la diferencia. Hoy tenemos que luchar por este último derecho, afirmarlo y agregarlo a las listas de nuestros derechos fundamentales.

El derecho universal a la diferencia y a la divergencia.

Hablamos entonces de una ética universal planetaria, basada en el principio de la solidaridad humana, aquella que incluya el derecho universal a la diferencia y a la divergencia. Hablamos de diferencias de sexo, de color de la piel, de generación, de educación, de idioma, de cultura.

Así como se subraya que la libertad es un valor universal pero también que esta limitada por la libertad de los otros, la solidaridad universal exige el respecto de la diversidad de culturas y de palabras. Hablamos de vínculos. Es decir de vínculos entre diferencias y entre divergencias. La uniformidad se presenta como una consecuencia perversa del universalismo imperialista y totalitario y de su deriva colonialista. Apenas podemos seguir hoy hablando del universalismo en razón de su perversión histórica. Tenemos entonces que rehabilitarle en su sentido hiperhumanista: el que vincula una solidaridad y diversidad universales.

Así se presenta hoy el nuevo universalismo. Lo llamamos hiperhumanismo. Cuantos milenios vamos a necesitar para establecerlo? Quesearíamos creer que la humanidad ya ha logrado muchos progresos en ese sentido. Pero parece más urgente que nunca comprometernos hoy a luchar por él.

Hervé Fischer.

mercredi, juin 06, 2007

HYPERHUMANISME ET DIVERSITÉ CULTURELLE

Nous avons conscience d’une double aspiration simultanée, et qui peut d’abord paraître contradictoire, tout à la fois au respect de la diversité culturelle et à l’universalité de notre exigence éthique. C’est ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la diversité universelle. Mais l’approfondir, c’est découvrir que son second terme inclut nécessairement le premier, et que la contradiction n’est qu’apparente.
Le concept même d’hyperhumanisme revendique une augmentation de notre humanisme, mais affirme que cela se fera en créant des liens de solidarité. Reprenant la métaphore de l’hypertexte du web, qui est un réseau planétaire de liens que nous pouvons construire et activer, nous imaginons ce que pourrait être une hyperhumanité.
La célèbre formule de Marshal McLuhan qui annonçait le «village planétaire» était certes une brillante prophétie, que semble réaliser l’avènement de l’âge du numérique, mais qui prêtait à la dérive de l’idéologie néolibérale et de cette globalisation dont nous souffrons aujourd’hui. Soyons clairs : il n’existe pas de village planétaire et nous ne souhaitons rien de tel. Bien au contraire, nous militons pour la diversité culturelle et linguistique de millions de villages planétaires tous différents. Nous avons du monde une conscience impressionniste.
Confrontés aux flux disparates d'informations numériques, nous créons une cosmogonie dont les deux pôles imaginaires se situent entre une unité irréelle mais virtuellement nécessaire (cosmos), et une fragmentation dispersée d'informations disparates (chaos), telles les multitudes de touches des peintres impressionnistes ou divisionnistes, à la surface desquelles nous tentons de tracer de la pensée linéaire et des arabesques, pour créer des configurations locales cohérentes qui puissent leur conférer un sens. C'est ce que j’appelle, du point de vue cognitif, l'impressionnisme numérique et l’épistémologie impressionniste.
La plupart de nos questions contemporaines significatives, en astrophysique, en épistémologie, en sociologie, en psychologie, en théorie de la communication relèvent de la prise de conscience de cette nouvelle cosmogonie impressionniste.
Du point de vue de la psychologie, nos identités individuelles ne sont guère plus que des impressions, des consciences divisionnistes qui évoluent entre le sentiment virtuel d'une personnalité psychique cohérente et les multiples rôles sociaux disparates, voire contradictoires où nous nous investissons selon les moments et les lieux de notre vie sociale. Et chacun de nous peut apparaître à lui-même et aux autres comme un essaim impressionniste de faits, gestes, pensées et sentiments, dont nous nous efforçons de surmonter l’agitation désordonnée, pour nous recentrer sur la configuration unitaire d’un moi virtuel. Nous sommes confrontés à un impressionnisme psychologique, à une conscience impressionniste.
Pourtant, nous nous pensons uniques au sein de masses sociales virtuelles où nous nous agrégeons les uns aux autres, comme autant d'individus plus ou moins semblables, voire interchangeables. Dans nos sociétés de classes moyennes, nous prenons conscience d'être des atomes de corps sociaux virtuels, qui évoluent selon les mêmes arabesques aléatoires que les essaims de poissons ou de perroquets dans leurs milieux aquatique ou aérien. Chaque individu est unique et isolé comme une touche divisée d'énergie dans une masse chromatique bigarrée qui donne une impression d'ensemble familier. Nous sommes à l'âge de l'impressionnisme social.
Brassés dans la nouvelle société de l'information, nous sommes happés par des essaims d'informations éparses, décousues, juxtaposées sans être liées, chacune pour elle-même, discordantes et qui pourtant appartiennent à la même surface des médias, telles les touches juxtaposées sur la surface de la toile des peintres impressionnistes. Coupées collées, elles baignent dans la même énergie informationnelle, virtuellement cohérente. Cela vaut pour les journaux et leurs capsules typographiques, pour les programmes de télévision que nous zappons, pour les brèves informationnelles des programmes de radio. Et la toile du web, avec ses multiples hyperliens ponctuels, hétéroclites et pourtant virtuellement rassembleurs nous apparaît comme la métaphore même de cette cosmogonie impressionniste. Nous parlerons ici de médias impressionnistes.
Et bien entendu, la matière même des images de nos écrans, le balayage électronique des corpuscules lumineux sur les surfaces cathodiques, la vibration des pixels de nos imageries synthétiques ont souvent été décrits comme un impressionnisme numérique.
Nous avons adopté un sensibilité impressionniste.

Une logique et une éthique de liens

Face à cette conscience fragmentée, nous développons une logique de liens, (hyperliens) linéaires ou en arabesque, pour créer du sens et des dialogues. Et à la limite, nous affirmons une solidarité virtuelle entre tous les hommes. Nous exigeons l’instauration d’une conscience universelle, celle d’une éthique planétaire reconnaissant à tous les êtres humains les mêmes droits fondamentaux qui ont été tant de fois répétés par les Déclarations universelles des droits de l’homme – et toujours bafoués : droit à la sécurité physique et matérielle, à l’eau potable et à la nourriture, à un toit, à l’éducation, à des soins de santé, à la liberté de pensée et d’expression, et aussi le droit à la différence. Cette éthique planétaire est une éthique de la solidarité. Il s’agit là d’une valeur universelle. Mais au nom de l’ancienne idéologie impérialiste de l’universalité, nous avons négligé, voire nié et combattu ce droit fondamental qu’est le droit à la différence, et qui doit être ajouté solennellement à la liste de nos droits fondamentaux.

Le droit universel à la différence et à la divergence

Cette solidarité planétaire implique le respect des différences. Il peut s’agir de la différence de sexe, de couleur de peau, d’âge, d’éducation, de langue, de culture. De même que la liberté est une valeur universelle, mais qui exige le respect de la liberté de l’autre, donc de sa différence, la solidarité universelle implique le respect de la diversité des cultures et des langues. Nous parlons de liens, de liens entre des différences. L’uniformité, qui est la dérive impérialiste et totalitaire de la valeur d’universalité a soutenu et légitimé perversement le colonialisme. À peine ose-t-on encore parler aujourd’hui d’universalisme, parce que cette valeur a été pervertie. Il faut donc la rétablir dans son sens hyperhumain : celui qui associe une solidarité et une diversité universelles.
Tel est le fondement de l’hyperhumanisme. L’universalisme, il faut l’appeler aujourd’hui l’hyperhumanisme. Combien de millénaires faudra-t-il pour y parvenir? Nous avons envie de croire que nous avons déjà fait des progrès en ce sens. Mais il est urgent de s’y engager plus que jamais.
Hervé Fischer

dimanche, juin 03, 2007

dimanche, mai 27, 2007

L'oiseau chat





L'Oiseau-chat


En émigrant au Québec, il y a 25 ans, j'avais lancé ces deux questions : Qui pensez-vous être? Qui voudriez-vous-être? auxquelles avaient répondu près de 7000 québécois (L'oiseau-chat, éd. La Presse, 1983).