dimanche, février 28, 2010

Les théories sont des fictions


Le romancier évoque sans insistance, il dit moins pour suggérer plus, il use de l’ambiguïté, du non dit, se contredit, cultive le flou, étale sa mauvaise foi, ment comme un arracheur de dents, pour donner à son récit l’épaisseur, l’obscurité, la puissance de la vie. Il mystifie pour être vrai. Tout à l’opposé, l’essayiste tente de tout dire, de mettre à nu, d’expliciter ce que cache l’obscurité d’un cliché, il met en lumière l’incertitude de l’évidence, il articule les raisons implicites, il cherche la cohérence, il démystifie, pour mettre la vérité à plat et convaincre son lecteur de la pertinence aigue de ses affirmations. Voilà donc deux écritures opposées, la romanesque et la théorique, qui adoptent deux stratégies inconciliables. Ce qui fait généralement du romancier un mauvais théoricien, et de l’essayiste un mauvais romancier. Il y a pourtant de grandes exceptions. Certainement pas Sartre, même si sa célébrité lui a valu une attribution de Prix Nobel, mais Camus, Umberto Eco. Peut-être le degré zéro de l’écriture de L’étranger s’y prêtait. Peut-être les intérêts intellectuels d’Eco pour la langue et la sémiologie aussi. Mais poussons le questionnement un peu plus loin. Lorsque j’affirme que les théories sont des fictions – ou des romans -, je souligne évidemment plusieurs aspects importants de l’écriture théorique. Essayons de les décliner ici :
-Toute théorie est un récit, qui met en scène des acteurs, des objets, un contexte, des buts, une conjugaison des verbes qui introduit le temps de l’action. Ce récit a une structure familiale, qui met en jeu le père, la mère, le fils, la fille, et rend ainsi l’explication familière, c’est-à-dire semblable à une structure que nous admettons parce qu’elle nous est co-existentielle.
- Tout concept, même le plus abstrait, est un concept-image, dont le sens trouve ses racines dans l’évocation qu’il recèle. Ainsi, «s’orienter», c’est se tourner vers la lumière qui se lève et fend l’obscurité. Le sens est une direction ; comprendre, c’est lier, etc. Cette cause là est entendue, c’est-à-dire vraie parce que souvent redite.
-Toute pensée, même la plus théorique, est métaphorique. Nous pensons par images que nous agrégeons selon des liens familiers : cela rejoint nos structures mentales biologiques, celles que nous avons développées dans nos rapports familiaux avec le père et la mère, ceux qui savaient. Je l’ai écrit dans Mythanalyse du futur, il y a déjà dix ans (*), toute théorie est un roman des origines, que chaque penseur réécrit dans son style et selon ses motivations contextuelles.
- Toute élaboration théorique est une tentative de prise de pouvoir : sur l’autre, sur nos angoisses, sur nous-mêmes. Elle nous libère ou nous donne un avantage social. Elle comporte donc un investissement psychique personnel. Cette motivation intime est-elle étrangère aux exigences d’objectivité ou de neutralité de la connaissance ? On l’a dit à satiété. Mais en fait, elle est dans la nature même de notre désir de connaissance, dans notre exigence de dévoilement (encore une image qui ne laisse pas de doute sur notre désir). Les batailles d’arguments auxquels se livrent les théoriciens, qu’ils soient physiciens, historiens, économistes, écrivains ou peintres avant-gardistes, nous confirment la présence de ces enjeux constants de pouvoir. Il faut avoir raison de l’autre !
Aucune théorie n’échappe à ces déterminants que la mythanalyse essaie de mettre en lumière. La mythanalyse n’y fait, bien sûr, pas exception. Elle est une démarche obsessive de lumière et de libération. Elle veut enfanter, mettre au jour, c’est-à-dire à la lumière et nous apporter la délivrance, au sens même de l’accouchement, qui est aussi l’é-ducation sociale (la voie de sortie) de l’in-fans (celui qui n’a pas encore la parole et donc n’est pas encore un adulte). On n’en finirait pas de rappeler toutes les étymologies significatives de notre cheminement sur la voie de la connaissance. Quel récit ! Que de promiscuité ! La scène familiale de la naissance demeure le mythe élémentaire, biologique, sur lequel se fonde la mythanalyse. Ce que la mythanalyse recherche, c’est l’analyse du récit de notre origine, capable de révéler le sens de nos métaphores et finalement de nos imaginaires, à la fois individuels et collectifs – individuels parce que collectifs. Dire que toute théorie est une fiction, un roman, c’est seulement rappeler ce que nous tenons tellement à oublier, qui est l’origine familiale et biologique de nos efforts théoriques, ceux que nous déclarons les plus objectifs.
Hervé Fischer

(*) Mythanalyse du futur, www.hervefischer.net (2000).

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