tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

Aucun message portant le libellé Tobie Nathan. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Tobie Nathan. Afficher tous les messages

vendredi, août 15, 2014

Les concepts d'«oubli» en mythanalyse et de «refoulement» en psychanalyse

La mythanalyse postule que les mythes sont des récits sociaux inventés qui réactivent dans l'inconscient collectif des expériences biologiques  fabulées par l'infans au stade fœtal, pendant et après l'accouchement, et qui ont structuré notre psychisme au moment où il était le plus plastique et réceptif, mais que nous avons oubliées.
La psychanalyse postule que chaque individu a refoulé dans son inconscient personnel la mémoire d'événements traumatiques, dont il ne supportait pas le souvenir, avec l'illusion, ainsi, d'en ignorer la souffrance.
La mythanalyse considère tous les mythes, positifs aussi bien que toxiques, tandis que la psychanalyse est principalement tournée vers la pathologie psychique et la douleur, comme la médecine occidentale en général. Mais les deux approches se basent toutes deux sur un enfouissement dans l'inconscient de souvenirs structurants. La psychanalyse travaille donc au niveau biographique et tente de ramener à la conscience individuelle ces événements marquants pour en libérer le patient, tandis que la mythanalyse travaille sur les récits collectifs, les mythes, les métaphores du langage, les rituels sociaux, les valeurs idéologiques et leurs variations sociohistoriques pour se centrer sur l'actualité des mythes sociaux. Et elle se risque aussi à envisager une thérapie mythanalytique des inconscients collectifs, du fait qu'elle démystifie les mythes et les évalue, les jugeant positifs ou négatifs, porteurs d'espoir ou toxiques.
Plusieurs questions surgissent alors, qui demandent toute notre attention.
La première vise à élucider et comparer les processus d'oubli et de refoulement. Dans les deux cas, nous sommes renvoyés à l'inconscient, individuel ou collectif. Mais le refoulement est fondé sur le désir personnel d'ignorer les faits biographiques marquants dont la mémoire nous ferait souffrir, tandis que l'oubli est dû au fait que les figures et fabulations de la matrice familiale ont été constitutifs des structures mêmes selon lesquelles le psychisme va désormais fonctionner. Les poètes qui inventent les mythes réincarnent  les acteurs mêmes du carré familial dans les grandes figures mythiques qu'ils mettent en scène et construisent  la dramaturgie de leurs récits selon la structure même des fabulations de l'infans quand le monde naît à lui. En d'autres termes, ils réinvent et  célèbrent ce que nous avions oublié, mais qui a été le mode même de fabulation dans lequel notre psychisme s'est formaté et qui est demeuré la structure de notre inconscient. Cet inconscient est collectif parce qu'il est le même sociohistoriquement pour tous dans une société et à une époque donnée, du fait de l'influence de l'autre dans le carré familial, qui a formaté la structure du carré parental, dicté les rôles et les rituels parentaux, les valeurs sociofamiliales. Les variations existent certes,du point de vue sociologique et psychiques, mais elles demeurent secondaires par rapport au fonds commun.
La deuxième question concerne le lien entre inconscient collectif et inconscient individuel. Sans doute peut-on estimer que premier se constitue en amont du second, dès la vie foetale et la fabulation du monde qui naît à l'infans, tandis que le second résulte des événements de la prime enfance. Mais ils entrent certainement en résonance du fait des caractéristiques sociologiques et donc fabulatoires communes à chaque société. L'inconscient individuel est un écho individualisé de l'inconscient collectif. Ils ont la même origine sociobiologique spécifique sociohistoriquement à chaque société: famille indivise, famille conjugale, vie rurale ou urbaine, valeurs religieuses ou libertaires, collectivisme ou individualisme, temps de crise ou de paix, solidarité organique ou mécanique, atomisation sociale de masse ou proximité tribale, croyances religieuses, magiques, polythéistes ou monothéistes, ou athées et matérialistes, etc. Tout y est, tout s'y retrouve.
La troisième question concerne la thérapie psychanalytique et ses liens avec la thérapie mythanalytique. Il s'agit là d'un domaine de recherche d'une grande difficulté. Groddeck s'y est aventuré avec sa recherche sur «la maladie, l'art et le symbole». Georges Mendel dans cette pratique persévérante qu'il a appelée la «sociopsychanalyse». Tobie Nathan a développé une ethnopsychanalyse fascinante. Nous avons cherché une voie personnelle avec l'art sociologique et le mythe art. Nous pensons possible de se libérer d'une névrose familiale en se risquant dans une pratique sociale audacieuse qui se fonde sur l'activation élucidatrice d'un questionnement  collectif ou interactif. Nous en avons fait personnellement l'expérience avec un certain succès et en avons parlé dans «La société sur le divan» (1).
Ce ne sont là que des notes de travail préliminaire, mais que la mythanalyse se doit de poursuivre.
-----------
(1) On pourra consulter aussi :
mythanalyse.blogspot.com/.../une-therapie-mythanalytique-est-elle.html
·          
·       Ou la mythanalyse se limite-t-elle à une science humaine des imaginaires ... Le principe d'une thérapie mythanalytique consiste à mener un ...
·          

mardi, février 25, 2014

Le numérique, c'est la nouvelle magie




Le but de la sorcellerie, ses mentalités, les instincts qui l’animent, ses imaginaires, ses mythes et ses faux-semblants ont moins changé aujourd’hui par rapport à ses origines ancestrales que les techniques qu’elle met désormais en œuvre. Il faut ici rappeler que la magie n’est pas une mystique, une extase, mais une technique, qui doit être rigoureusement précise pour opérer. Elle a toujours été constituée d’outils, de recettes, de procédures, d’images métaphoriques. Le corps lui-même est métaphorique dans la magie et ses malaises; ses troubles renvoient à l’univers des esprits, qu’il faut donc convoquer, s’allier ou exorciser. Il n’en est pas autrement des outils numériques, algorithmes, écrans, consoles, icônes et liens. Tobie Nathan écrit avec une remarquable perspicacité pionnière dans Psychanalyse païenne (en 1988 déjà) : Le monde s’est peuplé d’écrans : téléviseurs, ordinateurs, minitels, caméras-vidéo, et les patients conduisent ces images jusqu’à nous. Les métamorphoses de la psyché s’étalent désormais sur un support de points lumineux. Jusqu’alors nous nous représentions des images fabriquées à l’entrecroisement des paroles et des affects, mais que penser de ces images de synthèse nées de longues suites d’équations ? On tape une série de chiffres sur un clavier et voici qu’apparaît une image qui ‘avait jamais existé auparavant. Et dans le même livre il déclare plus loin : «Je peux affirmer qu’il n’y a rien de «magique» dans la magie, rien que des « opérateurs techniques», et ces opérateurs techniques, à l’instar des images, fonctionnent à l’insu tant du thérapeute que du patient». Ce rappel est aussi élémentairement évident pour un esprit rationnel que fondamental pour comprendre pourquoi nous parlons à propos du numérique d’une nouvelle sorcellerie. Il y a tout autant et tout aussi peu de mystère magique dans le numérique que dans la magie traditionnelle. Il y a seulement, là encore, des «opérateurs techniques» que nous mystifions et qui nous mystifient. Nous aimons toujours autant la magie, nous les modernes, que les primitifs. Nous sommes toujours des primitifs, en quête de puissance surhumaine, constructeurs de pouvoirs surnaturels qui satisfassent notre instinct de puissance prométhéen et qui flattent non seulement Prométhée, mais aussi Éros et Thanatos.
La sorcellerie est donc devenue numérique et plus répandue, plus populaire, plus puissante que jamais.  Comme tous les mondes primitifs, les mondes virtuels actuels, qu’éclaire une lumière irréelle, exposent des êtres et des objets sans ombres. Et les nouvelles technologies numériques qui les secrètent hantent tout autant le réel que l’irréel, comme jadis les esprits animistes, les dieux, ou même aujourd’hui la présence invisible des dieux monothéistes. Les technologies numériques président à des rites et à des magies de la vie et de la mort qui demeurent omniprésents, quand bien même nous les nierions. C’est bien le monde primitif qui resurgit devant nos yeux, sous d’autres apparences, d’autres modalités, mais qui nous engloutit plus que jamais dans ses arcanes magiques.
Magical times Temps magiques : c’est le nom anglais que s’est donné une compagnie chinoise de technologies numériques à Fuzhou, en Chine. Faudrait-il n’y voir qu’un slogan publicitaire pour une expertise en effets spéciaux par ordinateur ? Comme beaucoup d’autres, elle exploite notre attraction éternelle pour des pouvoirs surnaturels. Les  hommes ont toujours rêvé d’avoir des pouvoirs magiques. Ils ont inventé des anneaux, des baguettes, des philtres, des potions, des formules, des gris-gris pour agir à distance, s’allier des esprits, communiquer avec les morts, harceler des ennemis, se protéger des mauvais sorts, guérir des proches, gagner des guerres, séduire des cœurs : il n’y a rien que la magie ne peut exaucer. Le numérique est aussi extensif,  dans toutes nos activités humaines, les plus élevées comme les plus quotidiennes, les plus collectives comme les plus individuelles. Et il est aussi procédurier, aussi mystérieux, aussi irréel. Comme la magie, il nous donne d’étonnants pouvoirs à distance, mais qui sont encore plus grands qu’avant.  Il excite CyberProméthée. Il flatte nos pulsions de puissance.
Avec le numérique nous nous libérons de beaucoup d’entraves du réel. Mais inversement, nous sommes pris dans l’entrelacs des hyperliens que nous tissons sur la toile et qui nous y retiennent jusqu’à la dépendance. Nos trois instincts fondamentaux, Éros, Prométhée et Thanatos y règnent à l’envie. Car ce sont les désirs de plaisir, de destruction et de puissance qui créent beaucoup de ces liens. Et la technologie numérique en augmente la charge émotionnelle. Ignorant, ou oubliant, que ce sont des algorithmes prosaïques qui les régissent, nous leur prêtons des forces irrationnelles. Voilà la magie du numérique. Comme toute magie, elle repose sur des techniques, des rituels, des tensions psychiques et des croyances.  Elle semble étonnamment puissante à ceux qui la découvrent. Mais pour les nouvelles générations, elle est déjà ordinaire. Et cette familiarité avec la souris, les consoles de manipulation et même le doigt tactile tend à modifier d’autant plus leurs comportements de base. Le numérique, malgré son apparence technologique objective, se déploie paradoxalement dans le registre de la subjectivité, de l’affectivité, que renforce notre intimité immédiate avec l’écran cathodique. Les enfants et les adolescents y plongent quasiment le visage, tant ils le tiennent constamment dans la promiscuité de leurs yeux. On observe que bien des personnes confient au rectangle de lumière bleutée, dans le clavardage ou dans des courriels, des confidences ou des propos transgressifs qu’elles n’oseraient pas exprimer de vive voix à leurs interlocuteurs. Et nous tolérons dans notre boîte à lettres virtuelle bien des publicités et des images qui feraient scandale dans notre boîte à lettre de maison.