vendredi, février 23, 2018

Le Dieu sensible d'Aviad Kleinberg



"Le réel est ce dont les gens ont envie" écrit le grand philosophe polonais Lesek Kolakowski. (1) On ne peut mieux souligner à quel point notre vision du réel est un imaginaire. Encore faudrait-il ajouter - et Kolakowski est bien placé pour le dire, lui qui a analysé lucidement le stalinisme: le réel est aussi et peut-être encore plus ce dont les gens ont peur. Gilbert Durand disait que c'est la peur de la mort qui incite les hommes à inventer des mythes. Ce disant, il semblait oublier que c'est le mythe de la création du monde qui est le plus omniprésent dans toutes les civilisations.
C'est en lisant Le Dieu sensible d'Aviad Kleinberg, tout juste traduit de l'anglais et publié dans la Bibliothèque des Idées aux Éditions Gallimard, que j'ai retrouvé plusieurs des idées remarquables de Kolakowski, que Kleinberg cite abondamment. Historien des religions, professeur à Tel-Aviv, celui-ci introduit ainsi son livre: "Quand je parle aux gens de ce livre, ils veulent souvent savoir  si je crois en Dieu. Je réponds que non." Ainsi, la table est mise d'emblée.
Ce que démontre extraordinairement ce livre, c'est que tous ceux qui croient en Dieu, quel que soit le dieu monothéiste qu'ils vénèrent, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, pensent connaître cet être avec leurs sens et leurs sentiments, alors que toutes les théologies en édictent l'invisibilité, l'inaccessibilité intellectuelle aussi bien que sensible, l'altérité absolue avec nous autres simples humains. Dieu est invisible, ineffable, infini, inimaginable, impossible, insipide, intouchable, inaudible, inodore et pourtant, nous croyons avoir avec lui un contact intime, sensoriel, émotionnel. Il est totalement impossible, souligne Kleinberg, d'avoir la moindre idée de ce que peut être Dieu réellement et même l'idée de réalité divine n'a aucun sens en soi qui soit à la mesure de nos capacités d'entendement. De sorte que les experts théologiens des différentes religions s'évertuent à résoudre ces contradictions en réinterprétant les textes sacrés en termes sensoriels, pour nourrir notre foi. Ils y mettent tous leurs talents, mais les contradictions au sein même de chaque religion sont impossibles à résoudre et seule une foi aveugle permet de ne pas s'en rendre compte, sauf à affirmer: je le crois parce que c'est absurde: Credo quia absurdum.
En d'autres termes, les hommes "créent leur Dieu à leur image" conclut Kleinberg. Dieu est un imaginaire, qui varie selon les époques et les sociétés, que les théologiens déclinent et réajustent régulièrement selon les besoins des hommes, dont ils réinterprètent les récits mythiques et tentent de colmater les voies d'eau.
Aviad Kleinberg est un extraordinaire mythanalyste qui démonte tous les bricolages théologiques auxquels s'adonnent les prêtres et divers experts professionnels des religions pour faciliter les ferveurs humaines. Et lui-même, en historien des religions, montre à l'évidence les défauts, maillons faibles, contradictions, médiocrités de ces montages théologiques, raisonnements, argumentaires dont la raison dénoncerait immédiatement les absurdités en science, mais qui ne font qu'ajouter à la ferveur de la crédulité populaire de milliards d'hommes depuis des siècles dans le domaine des religions.
Jamais, à ma connaissance, ce constat n'avait été établi avec tant de clarté. Mais une fois éliminés les théologiens bricoleurs d'idées intenables, se pose la question: pourquoi voulons-nous tellement croire? Est-ce pour compenser nos douleurs? Pourquoi les hommes recherchent-ils à ce point un maître auquel se soumettre corps et âme? Marx a raison de souligner que la religion est l'opium du peuple qui souffre et veut espérer une autre vie dans un paradis qui compensera la misère d'ici-bas.  Nous sommes tous des opiomanes. Il suffit de lire les textes de prières proposés aux fidèles dans les églises d'Amérique latine au pied des statues des saints intercesseurs, pour y trouver le mot-à-mot de cette aliénation compensatrice que dénonçait Marx. Dieu existe parce que nous avons envie qu'il existe. La souffrance est insupportable si elle n'est pas matinée d'espoir d'un possible bonheur, ou du moins de sa cessation, voire d'une compensation dans un au-delà imaginaire.
Demeure la question de l'anthropomorphisme des dieux. Dans les religions polythéistes, les dieux sont comme les humains: ils aiment, souffrent, tuent, mentent, jouissent et les récits de leurs responsabilités et activités quotidiennes suffisent à nous expliquer les mystères de la vie. Les monothéismes se sont centrés sur la seule image du père. Pourquoi un père plutôt qu'une mère? Pourquoi un vieillard barbu plutôt qu'un jeune athlète? Le monde est vieux. Il faut donc que le père à qui nous devons la vie le soit aussi.
Nous avons calqué notre image de Dieu le Père sur la connaissance sensible que nous avons eue chacun de nous de notre propre père. Mais en amont, dans notre mémoire inconsciente, au stade du carré parental tel que je l'ai présenté par ailleurs, pour le nouveau né, lorsque le monde vient à lui douloureusement lors de l'accouchement, apparaît un nouveau venu, un étranger, le père. Ce père est lié à la séparation d'avec la mère. Il n'est pas nécessairement le bien venu. Il est un inconnu que l'infans découvre, imagine, auquel il peut attribuer des pouvoirs, avec des émotions de crainte ou de réconfort. L'infans invente émotivement, fabrique une image du père, qui a la différence du lien fusionnel avec la mère, semble distant, incompréhensible. Le nouveau-né est la chair de la mère, tandis que le père est un deus-ex-machina, qui au fil des années de croissance de l'infans apparaîtra de plus en plus, en conformité avec l'idéologie machiste dominante de nos civilisations, comme un pouvoir fort, autoritaire ou protecteur, auquel l'enfant est soumis, qu'il tente de séduire et s'allier ou qu'il redoute selon les moments. L'image dominante du père dans le carré parental est celle du dieu monothéiste dans la société.



1- Lesek Kolakowski in Religion: If There is no God... Oxford University Press, 1982.
2- Aviad Kleinberg, Le Dieu sensible, traduit de l'anglais par Jacques Dalarun, Bibliothèque des Idées, Éditions Gallimard, 2018.

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