dimanche, novembre 20, 2016

mythanalyse de la forêt

La forêt a toujours été et demeure aujourd’hui encore un lieu intensément chargé d’imaginaire. Un lieu propice à l’étrange. Je vis dans un pays d’immenses forêts, le Canada, dont le drapeau, les billets de banque, les timbres postes affichent les symboles vivants : l’érable, le castor, le canard, tout autant et avant même que Sa Gracieuseté la reine d’Angleterre ne trône sur nos images institutionnelles. Et nous avons gardé aujourd’hui encore la tradition autochtone des « coureurs des bois » qui vivaient en osmose avec la forêt. On peut y lire l’enracinement identitaire de la société québécoise et canadienne. Le Liban, de même, consacre son drapeau à son cèdre emblématique,  Belize à l’acajou, la Guinée orientale au kapokier, Haïti au cocotier.

La nature a beaucoup changé
Elle était d’abord la forêt omniprésente, primaire, dont le symbole demeure donc aujourd’hui lié à notre origine archaïque.
Primates parmi les singes, nous sommes descendus non pas du ciel, mais des arbres ; nous avons cueilli, puis défriché, nous avons vécu dans les clairières puis nous sommes sortis de la forêt. Pour l’Occident, la déforestation était la condition de la civilisation: dessoucher pour cultiver, couper les arbres pour se protéger des animaux, des ennemis, construire sa maison, sa « cabane au Canada », pour se chauffer, pour cuire.
La forêt a d’abord été magique, peuplée d’esprits, puis christianisée, elle est devenue divine, mystique et providentielle. D’une part refuge contre les ennemis ou refuge de l’ermite, elle est demeurée mystérieuse. Ses immenses feux naturels ont semé la frayeur ; mais ils assurent aussi son rajeunissement. Le mythe est ambivalent, protecteur autant que menaçant. Refuge de l’ermite, refuge contre les ennemis, mais aussi du magicien, elle inspirait la crainte des esprits, des animaux, des brigands. Ainsi, la forêt d'Aokigahara au pied du Mont Fuji a la réputation d'être le lieu le plus hanté du Japon. Désacralisée elle est devenue une ressource naturelle exploitable à merci, avant que les poètes nostalgiques ne lui confèrent à nouveau une magie romantique.
Aujourd’hui elle garde le souvenir profondément ancré de toutes ces métamorphoses, mais elle a pris de nouvelles valeurs : touristique, écologique. On l’a promue  parcs nationaux et réserves naturelles qu’il faut protéger sous peine de sanction. Poumon amazonien de l’humanité, réservoir de biomasse, modèle d’écosystème équilibré, elle a acquis de nouvelles fonctions vitales : la protection contre l’érosion, la résorption du CO2, la lutte contre le réchauffement climatique. Elle est désormais un enjeu politique mondial, une revendication des partis Verts. En témoigne la fable qu’évoque le célèbre film de science-fiction en 3D Imax Avatar réalisé par James Cameron en 2009, et son remake prévu pour 2018. Les méchants soldats américains en quête d’un minerai rare susceptible de résoudre la crise énergétique qui sévit sur la planète Terre, menacent de destruction une population innocente qui habite un arbre cosmique aux extraordinaires frondaisons. Et avec l’écologie, elle accède aussi à un statut numérique supérieur : on scrute son état de santé par satellite, on géolocalise ses essences précieuses, on suit à la trace les coupes sauvages pour les réprimer, les déplacements de ses espèces vivantes. Et encore mieux, encore plus : l’idée de la création originelle qu’elle symbolise bascule aujourd’hui dans l’utopie de la création humaine à venir , celle d’une nouvelle nature, numérique, sous dome sur une Terre dévastée ou sur une autre planète que nous coloniserions pour survivre ou pour conquérir le monde. Mieux que le bois synthétique, la forêt synthétique, asservie dans la main de l’homme, apparaît à l’horizon du futur.


À travers ces scenarios successifs dont la mémoire feuilletée s’est accumulée dans nos inconscients collectifs, la forêt est demeurée un mythe immense, et la violence qu’elle subit, son étiolement voire sa disparition même dans les pays en développement, en Amazonie, au Mexique, en Afrique, sur les grands territoires d’exploitation forestière du Canada et d’Europe du Nord, résonne dans nos imaginaires comme une menace directe contre la vie humaine. Les forêts, ce sont les lieux des origines, des poches primitives qui subsistent sur la surface de plus en plus chauve de la planète Terre, alors qu’émerge l’anthropocène, aussi fier et transformateur que dévastateur. La forêt et devenue objet de culte.
La forêt demeure un symbole de la nature originelle par opposition aux espaces que nous avons humanisés, civilisés.  Nous l’interprétons selon une opposition binaire entre l’irrationnel et le rationalisé, entre l’obscurité et la lumière, entre la peur et la domination humaine. Nombreux sont les récits mythiques qui mettent en scène les hommes et les filles des arbres (les nymphes). Dans plusieurs cultures il est de tradition de planter un arbre lors de chaque naissance (notamment au Panama, mais aussi encore en Europe). Les Papous d’Indonésie qui vivent dans des maisons accrochées aux cimes des arbres appellent la forêt “leur maison”, la respectent et la célèbre comme telle dans leur foi animiste.
Nous avons toujours mytifié la forêt. Elle a été et demeure le bois sacré, le sanctuaire des origines. Elle a été la forêt enchantée, celle de Brocéliande, celle des druides celtes, celle du cycle arthurien, la foret magique, la forêt hantée, telle la forêt hercynienne de l’ancienne Germanie.
Et comme dans beaucoup de mythes, la partie vaut pour le tout. L’arbre, est symbole de la vie, de puissance, de la généalogie, de la liberté. S’il est vivant, et même mort, on ne le coupe pas sans frayeur, fût-ce légère. La tronçonneuse moderne est associée à la torture, au cauchemar. On honore le cèdre du Liban, le baobab africain, l’arbre cosmique des Sumériens antiques, dont les racines plongent jusqu’aux eaux primordiales , dans « l’abime chaotique du commencement », et tous les arbres sacrés, l’arbre de la révélation du Bouddha, le chêne de Saint-Louis, l’arbre de la sagesse, l’arbre aux pommes d’or, l’arbre de la connaissance, l’arbre à palabres, le pommier de Newton, incarnent nos racines telluriques, identitaires, autant que nos aspirations à nous élever dans le ciel des divinités. Dans ces forêts gothiques qu’évoque Chateaubriand comme des cathédrales, avec ses rayons de lumière qui percent le feuillage comme à travers des vitraux religieux, nous saisit la peur de nous perdre et d’être épiés par les esprits qui se cachent dans les arbres, de subir la magie qui envoûta la Belle au bois dormant, Blanche Neige, le Petit Poucet, le Petit Chaperon rouge, de tomber nez-à-nez avec d’affreux brigands ou avec Robin des Bois. Ou encore avec un cerf immense portant une croix lumineuse entre ses bois, comme ce chasseur infatigable qui, bouleversé par cette apparition divine devint Saint-Hubert. Cette vision de Saint Hubert, bien des images religieuses et des tableaux célèbres nous la montrent et elle s’est inscrite dans notre imaginaire occidental.
Dans toutes les cultures la forêt est propice à ces apparitions de saints, de malins génies, de monstres, d’ombres mouvantes, de bruits insolites, de gnomes, lutins, farfadets, de faunes, d’elfes (une tradition nordique et anglosaxone), de liéchis slaves, esprits gardiens de la forêt, sans ombre, qui peuvent se faire aussi petits qu’une souris ou aussi grands qu’un arbre, de dryades (mythologie grecque), de djinns (tradition maghrébine), d’ogres, de sorcières, de magiciens, de serpents effrayants. Nous entendons les chuchotements d’arbres aux branches tordues. Goethe a évoqué ainsi le « Roi des aulnes » (der Erlkönig) de la tradition germanique, qui fait peur à l’enfant chevauchant dans la forêt avec son père :
Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? 
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht? 
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? 
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage effrayé? 
-Mon père, ne vois-tu pas le roi des aulnes, 
le roi des aulnes avec sa couronne et sa queue. 
- Mon fils, c'est un nuage qui passe.

Aujourd’hui, les soldats romains de César ne s’y aventurent pas sans trembler à la pensée d’y rencontrer Astérix et Obélix musclés par la potion magique du druide Panoramix. Mais nous pouvons aussi nous y plonger dans le monde enchanté des Schtroumpfs.

L’infans immergé dans le couple mère-père
Je dis bien « mère-père », car l’habitude langagière qui place le père avant la mère dans nombre de locutions courantes reflète certes le machisme de nos sociétés, mais aucunement l’expérience de l’infans qui a vécu neuf mois en osmose avec le corps de la mère avant de voir naître à lui un homme – un inconnu, l’autre -, qui prétend lui donner certes de l’amour et mais exercer aussi sur lui une autorité étrangère.
Les traditions mythologiques identifient souvent la terre à la mère, Gaïa, et le ciel au père (là ou résident les dieux de l’Olympe, le dieu biblique). Ce lien qu’établit l’arbre par ses racines avec la terre et par ses cimes avec le ciel a donc pris force de symbole cosmique. Et l’être humain immergé dans la forêt réactualise ainsi sa mémoire inconsciente de son impuissance infantile (passivité) au sein du couple mère-père: un stade de la gestation de l’homo fabulator que nous avons nommé « le carré parental » dans notre théorie de la mythanalyse. Nous l’avons décrit comme le stade qui suit la naissance (le chaos) et crée les premières organisations synaptiques du cerveau fabulatoire (*). L’infans n’est pas encore capable de distinguer ses organes du monde qui naît à lui. D’où son impuissance émotive entre le désir de la mère nourricière et protectrice et la peur de la puissance étrangère du père. Ce sont les émotions mêmes de l’homme au milieu de la forêt qui fait corps avec lui entre la terre-mère et le ciel-père. C’est la même passivité hypersensible à toutes les imaginations biologiques qui peuvent s’emparer de l’infans, comme de l’homme démuni, pris d’anxiété, infans sans parole dans la forêt.
La richesse des mythologies, celle des contes et légendes en témoignent abondamment et puissamment. On y retrouve ce schéma biologique universel, certes diversement interprété selon la variété des civilisations et des cultures, mais toujours fortement actif dans toutes sortes de situations de l’adulte, et jusque dans nos rapports les plus actuels à la forêt. La forêt ne cessera jamais d’être un imaginaire mythique : celui des origines, tissées d’ombres et de lumières, celui de nos racines, ou celui de nos utopies de l’âge adulte : la forêt numérique, synthétique, entièrement sous notre contrôle, ou plutôt sous le contrôle du grand ordinateur central, qu’évoque La Matrice, ou Le soleil vert, le film d'anticipation américain réalisé par Richard Fleischer, sorti en 1973 et inspiré du roman Make room! Make room! d'Harry Harrison.


La dynamique des stades de la gestation fabulatoire
Il ne faut pas considérer les stades de la gestation fabulatoire comme des périodes séparées qui apparaissent les une après les autres selon des ruptures, des discontinuités et se remplacent. Il fau plutôt les voire dans leur continuité accumulatrice, comme des séquences qui correspondent au développement biologique de l’infans et se renforcent ou s’opposent. Ainsi, le stade du pingouin élargit le monde de l’ourson, qui lui-même dynamise celui de la tortue sur le dos, tandis que le stade du homard s’oppose à l’impuissance des stades précédents. Et tous ces stades successifs se maintiendront comme un feuilleté dans la mémoire inconsciente du stade papillon adulte.
Ainsi, l’infans dans le stade du carré parental se souvient intensément du chaos du stade précédent lié à l’accouchement. Il se souvient de sa douleur et de ses peurs : d’où les frayeurs de l’adulte dans la forêt et sa peur de se perdre dans un univers qu’il associe au chaos, à la crainte de mourir autant qu’à des émotions nouvelles liées à un espoir de maîtriser quelque peu ce monde nouveau qui vient à lui, qui lui impose ses ténèbres, son immensité, ses menaces, mais aussi une conscience plus organisée dont il cherche les chemins et la lumière. Un univers encore inconnu auquel il ne saurait se confronter par des gestes transgressifs, comme d’abattre un arbre, sortir du sentier. Il a peur de tout. Encore passif il craint la force brutale des esprits.
Le mythanalyste constate ici la cohérence de sa théorie de la gestation fabulatoire et de l’expérience imaginative de l’adulte dans la forêt. Il prend davantage conscience de l’identification des éléments de la réalité avec les principaux acteurs du carré parental : si la forêt est associé par ses racines et par ses cimes à la mère et au père, tout s’éclaire. Pour autant, rien ne peut être plus erroné que la généralisation de ce genre d’association. On a trop vu l’abus caricatural dans la théorie freudienne de ces incessantes associations de tout objet aux deux sexes, le phallus ou le vagin, pour ne pas vouloir tomber à notre tour dans ce travers.

Le paramètre sociologique de la mythanalyse
Il ne faut jamais universaliser la mythanalyse dans ses interprétations des stades de gestation de l’imaginaire, fussent-ils biologiques et donc à cet égard susceptibles de généralisation. D’une part en raison des contextes géographiques de la naissance et d’autre part en raison des interprétations culturelles diverses, voire divergentes qui peuvent résulter de ces déterminants géographiques et sociaux.
Et en effet, qu’en est-il de ceux qui naissent dans les déserts de glace ou de sable, les autochtones qui ne connaissent que la toundra ou les oasis? Leur réactualisation du stade du carré parental est certainement déclenchée par d’autres figures de la nature que celle de la forêt primordiale. Je ne saurais dire lesquelles. À moins qu’elle ne demeure absente ou très limitée dans leur imaginaire adulte. C’est bien possible, mais je n’en connais pas les effets éventuels. D’autres que moi, qui connaissent mieux  ces cultures, pourront se pencher très utilement sur cette question.
Hervé Fischer


(*)Mythe art: La dynamique du carré parental, peinture acrylique sur toile, 92 x 153 cm, 2014. Le souvenir du chaos est ici marqué par ces gesticulations noires qui emplissent encore l’espace fabulatoire – exception faite du corps de la mère.

Aucun commentaire: