mercredi, avril 01, 2015

L'origine ineffable des mythes



Les anthropologues et les mythographes font tous remonter l'origine des mythes à des récits qui datent de temps immémoriaux, inaccessibles, que des chamans, des griots auraient recueillis, puis que la tradition aurait transmis jusqu'à nous. Cela donne aux mythes une aura mystérieuse, sacrée, comme s'ils venaient d'ailleurs, de révélations d'on ne sait pas très bien qui. Que beaucoup de mythes datent de la préhistoire, cela est certain, mais les récits que nous en avons ont été depuis reformulés, précisés, détaillés, amplifiés par des poètes, des dramaturges, des chefs religieux (dans le cas par exemple du culte de la Vierge, ou de la Réforme), des chefs politiques (comme ceux de la Révolution française qui ont inventé les mythes de l'Histoire, de la Raison, du Progrès), voire ils ont été métamorphosés ou entièrement créés par des écrivains, des cinéastes, des musiciens dont on connaît les œuvres. Cette origine ancienne, inconnue, de beaucoup de mythes a permis à Jung de voir dans les imagos des archétypes universels et éternels, quasiment des eidos d'origine divine. Cela en a incité d'autres, parmi lesquels Claude Lévi-Strauss et Gilbert Durand, à croire à des invariants (c'est une déclinaison des eidos idéalistes). Voilà bien une nouvelle fabulation mythique!
Ce qu'ils n'ont pa compris - aucun d'entre eux, aussi célèbres et respectés soient-ils - c'est ce que l'origine des mythes n'est pas seulement archaïque dans le cas de beaucoup d'entre eux, mais qu'elle est ineffable. Lorsque le fœtus naît, il est un infans, c'est-à-dire un  être qui ne sait pas parler.  Ce qu'il con-naît alors, c'est ce qui naît avec lui. Nous l'avons souligné: c'est le monde qui naît à lui, à sa conscience et non l'inverse que l'adulte croit pouvoir  affirmer avec simplisme de son point de vue extérieur. Cette con-naissance (simultanée) du monde et du fœtus qui ne fait pas encore la distinction entre le nouveau-monde et son propre corps à travers lequel il développe sa conscience contribue certainement au caractère anthropomorphique des mythes. Ce qui lui apparaît, c'est un monde confus, indistinct, chaotique, dont la connaissance qui s'ébauche ne peut être que ineffable et donc fabulatoire à la mesure de ses sensations premières et de ses émotions. C'est une connaissance sans concept, sensible et émotive; c'est une conscience physiologique, organique. Voilà la réelle origine non verbale, ineffable des mythes. Les récits avec des mots ne viendront que plus tard. Mais ils seront écrits selon une structure et avec des acteurs qui sont ceux du carré familial.
La boîte à outils originelle des mythes, est donc la même pour tout nouveau-né; d'où la fabulation de l'universalisme et des invariants, en ce sens que tout nouveau-né est accouché dans un carré familial biologique. Mais la diversité culturelle des mythes tient aux variations socio-culturelles de ce carré familial, sous influence de l'autre, ce quatrième acteur du carré, qui est la société où naît le fœtus et qui formate la structure et les valeurs du carré familial.C'est pourquoi il ne faut pas en perdre de vue la gestation bio-sociologique.
Cette boîte à outils comporte une structure, celle du carré familial qui établit les relations entre l'infans et ceux qui l'entourent: structure tribale, indivise, conjugale, monoparentale, etc. qui constituera la future syntaxe des récits mythiques parce qu'elle s'est inscrite profondément et durablement dans le cerveau en activant les premiers réseaux synaptiques du psychisme infantile.
Elle comporte aussi des acteurs originels: la mère, d'abord, puis le père qui apparaît, ainsi que le nouveau-monde parmi lesquels s'opère la naissance: ce seront des imagos indélébiles, dont on a fait des archétypes en oubliant que l'autre les formate selon une grande diversité socio-historique. Ces imagos originelles s'incarneront dans des figures animales, dans les éléments premiers, selon cette diversité, lorsque le temps viendra pour des chamans, des prophètes, des chefs de guerre de créer, cette fois avec des mots ou des images, des récits plus complexes, mais dont la syntaxe première et les personnages clés seront ceux de la mémoire inconscience, ineffable, du stade in-fantile.  Bien sûr, ils disposeront alors de la complexité du langage verbal, écrit, visuel ou sonore de l'âge adulte. Ils pourront faire agir ces imagos diversement, évoquer des ambiguïtés, selon les émotions infantiles du désir, de la peur, de la satisfaction, et s'inspirer des fabulations du stade utérin, chaotique, de la tortue sur le dos, etc. de l'enfant que nous avons évoquées.
Car il faut alors préciser qu'à l'origine ineffable des mythes, la plus fondatrice parce que  la première, constitutive des premiers réseaux synaptiques du cerveau, succéderont, au fil des stades successifs du développement de la faculté fabulatoire humaine, des origines verbalisées, conceptualisées, à partir du moment où l'infans devient une être qui parle et donc qui nomme ses perceptions, ses émotions et les objets du monde dont il s'est extériorisé. Au stade de l'ourson, puis du pingouin, il continuera à fabuler, mais cette fois avec des mots et avec des personnages de son entourage familial. Lorsqu'il atteindra le stade du homard, celui du fils qui s'émancipe du père et construit son autonomie, il fabulera un monde qu'il veut s'approprier et mettre à sa main, selon ses émotions d'adolescent. C'est à ce stade que se développe le nouvel imaginaire, dans lequel les auteurs de la Révolution française ont trouvé leur inspiration pour inventer les nouveaux mythes du Progrès, de la Raison, de l'Histoire que j'évoquais plus haut.
Le pouvoir de fabulation mythique ne cesse de se constituer et de se modifier avec l'âge de chaque être humain, selon le formatage incessant de la société dans laquelle il ex-iste. La mère, le père deviendront des souvenirs profondément actifs, mais l'autre ne meurt jamais. Les mythes dépendent des structures et de l'idéologie sociale dominantes. C'est pourquoi la sociologie n'est jamais loin der la mythanalyse.

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