samedi, mai 17, 2014

Le yoyo cosmique


Nous voici dans l'âge du numérique. L'opposition entre le monde d’ici-bas que nous dévalorisons une fois de plus  et celui d’en haut que nous survalorisons plus que jamais nous replonge dans le mouvement de balancier cyclique de nos interprétations de l’univers. Dans un premier temps, qu’on a appelé « primitif », le monde animiste était d’une seule pièce. Les hommes faisaient partie de la nature dont ils célébraient les esprits. Puis cette unité a été déchirée par Platon, qui nous voyait ici-bas dans la pénombre d’une caverne, enchaînés par des simulacres et des ombres trompeuses, sans pouvoir nous retourner vers la pure lumière de la vraie réalité qui resplendissait là-haut, dans le ciel des idées, et que seul le sage voyait. Le christianisme a renforcé cette opposition, qualifiant de vallée des douleurs et de péché la Terre d’ici-bas et glorifiant la lumière pure et l’infinie sagesse et connaissance de Dieu pour nous inviter à sacrifier nos vies terrestres et mériter le ciel.
Puis, cette curieuse topologie a été inversée par les hommes de la Renaissance qui ont substitué la trilogie de l’humanisme, du rationalisme et du réalisme d’ici-bas à celle du Dieu du ciel incarnant le vrai, le bien et le beau.  Revalorisant la vie terrestre et contestant la théologie sacrificielle de l’Église, on a dénoncé de plus en plus l’obscurantisme du Moyen-âge. La science expérimentale nous libérés de la superstition et s’est affairée à représenter, explorer et transformer la réalité matérielle d’ici-bas. Nous étions enfin des hommes à part entière, les pieds sur Terre.
Mais après avoir bâti pendant cinq siècles, un réalisme qui semblait répondre à nos exigences rationalistes et humanistes, c’est la science elle-même qui a décrédibilisé ce réalisme si difficilement conquis. Elle n’y croit plus. Elle a abandonné l’observation expérimentale et opté pour la modélisation numérique. Elle s’est rapprochée de l’imaginaire de la science fiction et explore des hypothèses instrumentales de plus en plus idéelles. Elle s’est dématérialisée. Elle flirte avec les chimères.
Cette perte de substance du réalisme, que nous devons donc paradoxalement à la science contemporaine, s’est conjuguée en un moment historique fort avec la mort de Dieu tant clamée depuis Nietzsche. Et cette disparition simultanée de la foi dans le réel et en Dieu a ouvert un grand vide dans notre imaginaire et dans notre besoin de croyance, laissant le champ libre au «numérisme», qui s’y est engouffré, tout  la fois comme une nouvelle réalité, plus intelligente et plus instrumentale, donc supérieure, et comme un nouvel ailleurs plus prometteur, plus spirituel, et inclusif comme une nouvelle Église. L’effacement concomitant  de la réalité et de la figure divine a créé le momentum d’un nouvel essor de l’imaginaire collectif. Avec l’émergence de l’âge du numérique, notre cosmogonie s’inverse donc encore une fois. Nous revenons à  une sorte d’idéalisme platonicien. Nous déprécions  à nouveau la réalité d’ici-bas, ce monde trivial de nos sens, pauvre en informations, qui n’intéresse plus la science, tournée désormais vers l’exploration des complexités invisibles qu’elle modélise numériquement. Nous le quittons aussi parce qu’il nous résiste, nous déçoit et nous frustre dans nos désirs, en comparaison de l’ailleurs numérique qui nous attire, qui nous fascine, qui nous hypnotise, parce qu’il nous promet l’intelligence et la puissance d’une nouvelle étape de notre évolution humaine, et qu’individuellement nous avons le sentiment d’y accéder à une existence plus gratifiante et plus réelle. 

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