jeudi, avril 25, 2013

Fondements de la mythanalyse - 1979 (2)


Performance le 15 février 1979 où je déclare que l'Histoire de l'art est terminée (Centre Pompidou)

Voici la suite du texte sur la mythanalyse que j'ai publié dans "L'Histoire de l'art est terminée", (Balland 1981):


Le mythe art, comme questionnement du mythe

Le mythe art vient après l'avant-garde, mais il était déjà là avant.
La thérapeutique psychanalytique, telle que l'a conçue Freud, vise à faire apparaître dans le langage et la conscience du patient les traumatismes et les images refoulés, pour les élucider et les maîtriser. L'hypothèse thérapeutique de Freud est que cette prise de conscience aidera l'individu à surmonter ses angoisses et à maîtriser son comportement.
On pourrait concevoir pour l'art une ambition parallèle, quoique démesurée, qui serait de faire apparaître les mythes d'une culture et, non pas seulement de parler naïvement le langage mythique comme l'a fait l'art jusqu'à présent. En espérant que le dévoilement pour soi-même, et pour les autres auxquels s'adresse l'artiste, favorise une maîtrise plus lucide, cathartique pourrait-on dire, de ces mythes.
Que l'ambition soit démesurée, la tâche impossible, c'est-à-dire que l'on ne puisse guère faire mieux que de manipuler les images mythiques les unes par rapport aux autres, c'est ce que démontre le simple fait du vocabulaire que nous ne pouvons éviter d'employer et qui est lui-même le langage naïf du mythe : élucider renvoie à la lumière, maîtriser évoque le maître, le père.
Un usage critique du langage mythique par rapport à d'autres mythes est-il possible ou illusoire ? Démystifier le mythe du Père en recourant, pas toujours très consciemment, à celui de la Mère a-t-il un sens ?
Il semble qu'on puisse répondre : oui, dans une certaine mesure. N'avons-nous pas rencontré la même difficulté au niveau de la critique idéologique ? Cela n'a pas détourné le marxisme d'une certaine élucidation. L'idéologie présente dans la théorie de l'art sociologique n'a pas empêché celui-ci d'opérer une critique efficace de l'idéologie idéaliste et marchande de l'art.
Comme si chaque fois que nous butons sur une impasse du labyrinthe où nous évoluons, nous avions l'impression de plus de connaissance et de plus de liberté. Illusion dont l'issue demeure irrésolue, car il est clair que nous aurons beau nous cogner la tête contre les murs, nous ne ferons jamais que manipuler de l'idéologie contre l'idéologie, du mythe contre du mythe.
Et le sachant, nous ressentons malgré tout une exigence de connaissance, que Descartes attribuait à Dieu, mais que Freud, plus matérialiste et plus modeste, mais aussi plus désespérant, attribue au désir sublimé de la mère. Si le père interdit la mère, en déclarant que le savoir absolu nous est impossible, voire, en s'interdisant de prononcer le nom de Dieu ou de le définir positivement comme l'exigent plusieurs religions (on ne peut dire de Dieu que ce qu'il n'est pas), peut-être sommes-nous simplement victimes du mythe de l'inceste. Nous nous interdisons l'espoir de la connaissance absolue ou vraie parce que nous respectons l'interdit de connaître (au sens biblique) la mère,
donc les secrets (intimité) de la nature, de la vie. Ces secrets, ces mystères doivent rester pudiquement cachés à notre désir, malgré nos tentatives de les dévoiler.
Cela signifie-t-il que décidément la connaissance est impossible ou que décidément nous naviguons de mythe en mythe ? C'est une question sans réponse, encore que la prudence suggère plutôt de ne pas naviguer sans boussole.
La différence entre l'art, qui tente de mettre en évidence critique la représentation mythique implicite dans notre culture, et la pratique thérapeutique proposée par Freud, c'est que Freud avait implicitement promu la valeur de normalité du comportement aux exigences de la société. Il avait en cela pris le risque de cautionner l'idéologie dominante, comme le lui reprocha Wilhelm Reich. Avec un art sociologique dont l'ambition impossible serait de mettre en situation critique, et l'idéologie politique et les mythes inconscients – deux aveuglements toujours présents l'un et l'autre - il n'y aurait plus de système de référence possible (ni de représentation du monde admise, ni de valeurs reconnues). Tout passe en principe à la question. Ce serait un nihilisme. Ce serait la mort.
Il faut donc faire un choix entre la vie et la mort. Si je choisis la mort, je me tais et aucune question ne se pose plus. Si je choisis la vie, la vie devient de fait mon dieu ou ma valeur de référence absolue. Elle devient mon mythe référentiel, ma religion et je dois la respecter, l'honorer non seulement en moi-même, mais chez les autres et dans la nature.
En quelques mots, elle est mon cogito, mon fondement, la seule valeur, la seule évidence qui demeure au moment où tout est mis en doute mais où je refuse la mort, cette mort que je pourrais choisir ou accepter de toute façon une autre fois, de sorte que la mort maintenant m'interdirait l'expérience de la vie et non l'inverse.
Du moins ai-je là, dans le questionnement ou doute généralisé, trouvé ma pierre angulaire à partir de laquelle je pourrai rebâtir. Adorons la vie!

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