vendredi, janvier 20, 2012

Commerçant ou Héros


Christian Gatard, le mythanalyste de Nos vingt prochaines années - 2010-2030, le futur décrypté, démontre un art consommé pour naviguer sur nos tendances, quels qu'en puissent être l'apparent chaos et les subtilités paradoxales. Il y met de l'ordre, il articule nos fantasmes collectifs les plus insaisissables. Sa méthode "buissonnière" l'outille pour s'y retrouver et nous guider dans les méandres de l'apparente perte de sens où nous nous agitons à tâtons. C'est ce qu'il appelle les Tribulations du moi. J'aime beaucoup le lire et y butiner à mon tour dans son art de vivre, dont il nous livre dans un ordre tantôt alphabétique, tantôt logique, les grands chapitres: manger, boire, dormir, faire du sport, l'ordre et le désordre amoureux, les règles du jeu, communiquer et être ensemble, travailler, habiter, vivre en ville, se vêtir, se déguiser, se protéger, vieillir et mourir, le corps, nos inquiétudes. Il aborde les nouveaux paradigmes, ceux de la mobilité, de nos utopies, de nos grandes tendances (les lignes de haute tension), dont il souligne six paradoxes, les nuages et les carrefours. Il termine par des mappings synthétiques (ce qu'il appelle des mantras portatifs) des tendances fortes qui vont structurer nos vingt prochaines années.
Un livre remarquablement bien organisé, d'une grande maturité, un vade-mecum pour notre futur-présent.
Au-delà de cette présentation d'ensemble, qui nous offre une table d'orientation collective, chacun y trouvera l'occasion de s'interroger sur lui-même, sur son contexte rapproché, sur les valeurs qu'il a choisies, sur le chemin qu'il suit, ou mieux: qu'il construit.
Le narcissisme de chacun aidant, je me suis vu dans ce miroir gatardien plus d'une fois. En voici un exemple (je cite, page 229): Pour rester dans le cercle social, on est obligé aujourd'hui d'avoir une "vie publique". On est ainsi poussé à élaborer une sorte de marketing de soi. Peut-être est-ce là ce qui change vraiment: de nos jours, chacun veut devenir "une marque", alors qu'autrefois il s'agissait de devenir (ou non) un héros. Me voilà interpellé. Nous observons que la plupart des artistes veulent devenir une marque bien identifiable pour se vendre mieux. Le respect humain m'incite à ne citer aucun nom parmi les artistes actuels: ce sont bien sûr les plus connus, c'est-à-dire, sauf exception, ceux qui vendent cher - et qui soignent la continuité d'un style qui devient une marque de grande visibilité. Es-ce évitable? Quelques-uns réussissent tout en variant leurs médias, leurs thèmes, leurs styles. Il faut le noter. Et ils ne sont pas nécessairement moins obsessifs - une valeur déclarée en art - que les autres qui se répètent inlassablement pour promouvoir leurs marque personnelle (leur style).
L'art pousse aux marques dans le système commercial et de vedettariat médiatique actuel.
Le philosophe, quant à lui, ne saurait cultiver sa marque. Il doit remettre en question, interroger, déconstruire, oser transgresser les lieux communs de la pensée dominante. Grand, il ne peut devenir qu'un héros, mais qui ne doit pas prétendre en être un. Ce serait d'une arrogance inacceptable, qui le décrédibiliserait immédiatement. Ni marque, ni héros social. Mais héros dans sa vie secrète, intérieure, oui. Car le philosophe est conscient de l'extrême lucidité qu'il recherche, qu'il atteint parfois et qui le distingue. Il se sait héros intimement qu'il ne saurait se dire publiquement. Et il sait aussi qu'il ne faut pas s'y arrêter, que le concept de héros est une boursouflure illusoire, il sait qu'il ne risque pas sa vie. Ce philosophe là sait qu'il n'est qu'un animal qui pense. Il ne se jette pas dans le Niagara pour sauver un enfant qui y a glissé en jouant. Sa joie est toute intérieure, c'est sa lucidité qui la lui donne par instants. Ce n'est pas la reconnaissance sociale, même s'il faudrait être d'un orgueil haïssable pour la mépriser. Les Grecs et les Romains, et ceux qui les fréquentent dans leurs lectures, savent que ce mythe du héros est une construction sociale qu'aiment secréter les foules, que nourrissent les orgueils abusifs. Mais que la simplicité est la vertu du sage, qui sait chaque jour reconnaître les limites de ce qu'il peut penser, faire ou dire, tant dans sa vie privée et intime, que publique.
Il y a aussi l'homme ordinaire, communautaire qui partage activement l'espace social, rural, professionnel ou aujourd'hui celui des médias sociaux, dont Christian Gatard parle dans son "art de vivre". Et il y a le rêve de chacun de nous, les forts ou les privilégiés, de sortir la tête de la masse, de construire sa lucidité et sa liberté, voire sa divergence. Apparemment un privilège biologique du mammifère humain.
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* Editions Archipel, Paris, 2009.

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