vendredi, janvier 21, 2011

Mythanalyse de Dieu


Voici un bref extrait du chapitre que j’ai consacré à ce thème, qu’on pourra lire intégralement dans « Heureux sans Dieu », un livre collectif publié aux éditions Multimondes, Québec, 2010

Peut-on aller plus loin que les interprétations sociopolitiques du rôle des religions et des Églises, pour expliquer au niveau non seulement institutionnel et civil, mais aussi psychologique la puissance d’un dieu qui s’incruste manifestement dans les esprits individuels? Je parle ici d’un dieu intériorisé, avec lequel les croyants croient pouvoir entrer en relation intime. Faudrait-il invoquer une dimension biologique de la société? Et reprenant la notion de solidarité organique de Durkheim, faudrait-il reprendre des arguments génétiques de la sociobiologie de Wilson? Alors pourquoi les hordes de singes ou d’éléphants n’ont elles pas de dieu, ni de religion qu’on puisse observer? Elles ont cependant un vieux mâle dominant, qui est le sage de service. Il est respecté et obtient comme tel l’obéissance de tous. Dieu serait-il notre vieux singe? En tout cas, dans nos religions humaines, il se présente bien comme un aïeul chenu, empli de sagesse et à qui nous devons obéissance. Notre Père qui êtes aux cieux, donnez nous notre pain quotidien... dit le Pater Noster catholique.
L’hypothèse de la mythanalyse, c’est que la figure du dieu, le dieu unique, est l’hypostase symbolique du père biologique sur laquelle se base la cellule familiale. En ce sens, il est l’expression collective du mythe familial élémentaire que la mythanalyse considère comme le fondement biosociologique de tous les mythes. Le nouveau-né en est entièrement dépendant, comme l’adulte pieux l’est de son dieu. Le mythe de dieu incarne manifestement et valorise dans une célébration collective l’image du père, symbole de la force créatrice et de l’autorité dans le cercle familial, qui est la matrice et le reflet tout à la fois de la société. Autrement dit, ce dieu synthétise au niveau social l’image du père géniteur et garant de la matrice familiale et sociale dans sa conception patriarcale. Le mythe de dieu est celui même de la création, c’est-à-dire le reflet grandi et socialement institué du pouvoir géniteur du père, célébré par ses enfants.
Ce désir fusionnel avec un dieu puise sa force dans le mythe de l’unité, que nous nous employons obsessionnellement à retrouver. L’âme tend à s’unir à dieu. Cette tension est bien sûr primitive, au sens où elle met en jeu les figures de l’origine et de la création. La première unité perdue de l’être humain est évidemment toujours fœtale. C’est celle de l’appartenance originelle au corps parental, qui constitue la matrice biologique du mythe élémentaire. Et la séparation, lorsque le cordon ombilical est coupé, créera une durable nostalgie organique et psychique. Le rapport au père n’est pas moins biologique, même s’il trouve son expression sociale davantage à un niveau symbolique. Et ce mythe élémentaire de l’unité perdue est déterminant dans l’image du monde qu’imagine chaque enfant. Il perdure et suscite encore chez l’adulte de fortes représentations compensatrices qui détermineront ses comportements et ses désirs fondamentaux. Nous en observons l’effet puissant dans une déclinaison de mythes secondaires, qui varient selon les sociétés, les époques, les cultures, et donc les religions. Nous le transposons par exemple dans notre nostalgie vis-à-vis de la Nature panthéiste, ou dans l’invention biblique du paradis terrestre et du lien fusionnel avec un Dieu qui nous en a chassé, ou dans notre intégration au corps social au sein d’une communauté familiale, religieuse, politique, d’une bande, d’un club, etc., ou plus universellement dans le désir amoureux
La mythanalyse suggère aussi une deuxième fonction du mythe de dieu. N’oublions pas que la relation entre l’homme et le mythe de dieu est contradictoire. Il existe une sorte de tension dans le mythe biblique qui est très efficace, comme un piège pour la psyché humaine. En effet, d’une part la Bible soumet l’homme à la culpabilité insurmontable du péché originel et le condamne à une vallée de misère où il rachète son salut par la souffrance; et d’autre part, elle dit que l’homme est à l’image de dieu, et même qu’il en possède en lui une parcelle – l’âme –qui rejoindra le dieu dans l’au-delà. Comment ne pas y voir une projection du désir de puissance de l’homme? Certes, le fils aspire à prendre la place du père. Mais adorer ce dieu, c’est pour l’homme s’adorer soi-même et se célébrer sous la figure la plus parfaite de ce que l’homme voudrait être, au point de se flageller et de renier la version simplement terrestre de ce qu’il est, enfermé dans les limites de ce corps matériel qu’il voudrait transcender. Dans son imaginaire, l’homme s’attribue à lui-même un statut divin, qui le distingue des autres animaux. La croyance en ce dieu le valorise considérablement. Ce dieu est une sorte de projection que l’homme se propose de lui-même sous la forme d’une omnipotence, d’une sagesse et d’un pouvoir créatif qu’il ne peut manquer de désirer, précisément parce qu’il en est privé. Cet aspect prométhéen du mythe biblique est d’origine grecque. L’homme affronte même le dieu pour lui voler le feu et rivaliser avec lui. Nous retrouvons ici Prométhée, et l’instinct de puissance *.
Ce lien que l’on partage avec le dieu, peut prendre une intensité extrême, comme en témoigne l’expérience du mystique qui atteint l’extase, du fou de dieu qui échange son martyre contre « le paradis ce soir avec une vierge », du Cathare qui se jette avec exaltation dans le feu purificateur qui est la métaphore de dieu lui-même. C’est la béquille des nouveaux évangélistes et de tous ces intégristes qui, n’étant pas capables d’assumer pleinement leur humanité, se réfugient dans la soumission à un maître absolu pour vociférer leurs condamnations. Une façon de croire se grandir soi-même, alors qu’ils tombent au comble de la débilité.
Les dieux et les âmes sont des drogues, des psychotropes qui exaltent l’esprit, qui nous donnent l’illusion de n’être pas des animaux, mais des êtres qui participent au divin, et qui nous détournent de la réalité quotidienne lorsqu’elle est frustrante ou douloureuse.
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•CyberProméthée, vlb, Montréal, 2003

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