tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

lundi, février 10, 2014

La vie n'est pas un jeu vidéo

Signalisation imaginaire - 50 panneaux dans la ville de Montauban en 1982 

Nous ne pouvons pas nous abandonner à l’agitation brownienne de l’humanité. Le temps n’est plus de cultiver le fatalisme comme dans la tragédie grecque ou dans l’Islam. La vie n’est pas non plus un jeu vidéo où tout serait permis et tout serait indifférent. On ne peut pas recommencer plusieurs fois la partie pour s’amuser. Nous ne jouons qu’une fois et il faut gagner.
Nous ne pouvons pas persévérer dans la crise postmoderne et le désenchantement cynique qu’elle a provoqué, comme si c’était désormais une base permanente de notre évolution. Nous ne pouvons pas nous résigner seulement  à célébrer notre intelligence démystificatrice. Nous ne pouvons pas opter seulement pour la lucidité. Il nous faut adopter des croyances. On pourra les juger ingénues, simplistes d’optimisme confit, mais nous n’irons nulle part, comme s’y résignent les postmodernes, si nous ne commençons pas par croire en nous-mêmes. Serons-nous capables d’opter ingénument et en assez grand nombre, pour construire le progrès humain?
Le temps n’est plus de jouer au magicien, ni de se prendre pour des chamans, ni d’épater le public avec des jeux de cartes truqués, ou même avec un ordinateur. Il faut en finir avec les illusions et avec l’illusionnisme, qu’il soit archaïque ou numérique. A quoi cela servirait-il de repérer et d’élucider les grands mythes du numérisme, d’en décrire la puissance magique, encore plus grande que celle des anciens chamans, à quoi cela servirait-il, si la mythanalyse n’avait qu’un but théorique de démystification ? La mythanalyse est aussi une pratique dénonciatrice, qui exige l’engagement éthique et l’action. 

samedi, février 08, 2014

Matérialisme et dématérialisation


Paysage numérique QR, peinture acrylique sur toile, 2009



Nous avons délaissé progressivement à l’époque de la Renaissance en Occident le symbolisme magique et religieux pour nous lancer dans la conquête du réel. Nous avons inventé le réalisme de l’espace géométrique, des visages, des ombres et de la couleur locale. Nous avons réactivé le rationalisme inventé par les Grecs anciens. Nous avons créé l’humanisme. Nous avons construit des machines pour transformer le monde, nous avons valorisé le travail, l’observation et la science expérimentale, célébré l’individualisme, osé l’athéisme et survalorisé le réel par rapport à l’ailleurs divin qui dominait les siècles précédents. Cette célébration du réel a duré un demi-millénaire. Jusqu’à ce que la science du XXe siècle, par un développement paradoxal qui renouait avec le symbolisme de jadis, dématérialise ses objets d’étude, les construise en fichiers numériques, et que tout un chacun se jette dans un monde virtuel, plus intelligent, plus instrumental, plus prometteur, et plus doux aux mains que la dure réalité. 

Les vapeurs toxiques du numérique


On ne saurait échapper aux mythes, qui structurent et imagent notre pensée. Mais il faut choisir les bons mythes, porteurs d’espoirs ici-bas, et repousser les mythes destructeurs. Quant à moi, ne me suis-je pas laissé contaminer par les vertus magiques, mais aussi par les vapeurs toxiques du numérique ? Je suis encore capable de me plonger dans le silence et la blancheur des forêts hivernales du Québec, où j’ai choisi de vivre, et de ramasser une feuille morte sur la neige, sans entendre mon téléphone me rappeler à la nouvelle réalité. 

dimanche, février 02, 2014

L'amour Facebook et la chaleur foetale


L’illusion qui nous berce aujourd’hui tient à la sensation conviviale et affective que nous procure le web, tel un liquide  nourricier, doux et tiède, où nous évoluons sans effort. C’est à se demander si la couleur de la prochaine génération de nos écrans cathodiques ne va pas virer du bleu azuré au rose chair de la tendresse. Nous y retrouvons des « amis », nous y attirons des « abonnés », les membres de Facebook passent leur temps à cliquer obsessionnellement l like comme autant de caresses pour se faire aimer. Nous nous y confions, photographies de notre vie privée à l’appui. Les adolescents aiment cette intimité numérique. L’interactivité crée la chaleur des échanges humains et du frottement des messages. Les utilisateurs, qui étaient au début des receveurs passifs, sont devenus proactifs ; ils y investissent de la créativité, donc de l’énergie. La métaphore thermique célébrée par McLuhan pour caractériser les médias électriques persiste dans l’humanité du numérique. La grande célébration de l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours, l’emphase mise sur le web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de messages correspondent manifestement à des utilités, mais aussi à une survalorisation imaginaire de la chimie virale des échanges. Nous sommes transportés par une nouvelle sensibilité, celle du contact tactile numérique, de l’expérience virtuelle ou virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une intensité de l’esprit et de la peau – la peau électronique que décrit Derrick de Kerckhove. L’interactivité crée de l’émotion, des sentiments, de la fébrilité qui excitent les utilisateurs, rapprochent les amis, fidélisent les abonnés.
Il ne faut pas chercher ailleurs le succès de Facebook, qui est avant tout psychique, presque biologique. Nous sommes rendus à une pratique sociale où l’important n’est pas d’avoir quelque chose à dire, mais de communiquer – d’avoir l’illusion de communiquer, d’être en contact, de coller. Là encore, McLuhan semble avoir été malheureusement trop perspicace.

La puissance imaginaire du numérique tient au mythe de l’abondance communicationnelle, de la fluidité des liens et de l’échange fusionnel qu’il exploite. Cette technologie, qui est capable de réactiver, voir de bouleverser intimement nos vies, est décidément sentimentale. Les liens interindividuels que nous développons si facilement grâce à l’internet nous offrent l’euphorie d’un échange ombilical de fluides; ils nous rassurent en nous reconnectant au corps maternel de la société. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à distance, nous croire en téléprésence, ou nous rencontrer à travers nos avatars dans un espace collaboratif de jeu ou de vie artificielle tel que Second Life, et nous activer sur des plateformes numériques de socialisation comme Facebook, Google + et tant d’autres plus explicites de rencontre, d’échanges intimes, voyeuristes et sexuels. Sommes-nous dans la vie réelle en manque de cette Seconde Vie que nous offrent les jeux multi-usagers de rôles et de compensations ? Il semble bien que oui. Ces nouvelles possibilités interpellent évidemment les philosophes, les psychologues, les psychanalystes, les sociologues et les phénoménologues : toutes les sciences humaines. Et plus que tous, les artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et les animent. Dans tous les cas, nous voilà dans ce qu’il faut bien appeler le web amniotique, ou dans cet utérus numérique qu’on a appelé La matrice et qui a donné son nom à la célèbre production cinématographique et de jeux vidéo des frères Andy et Larry Wachowski (1999-2003).

Economisme et numérisme



Beaucoup dénoncent les excès de l’économie dans le monde actuel. Mais c’est l’informatique qui est hégémonique, plus encore que l’économie qu’elle domine d’ailleurs aujourd’hui, au point de l’avoir dématérialisée. Après la conquête de l’Ouest, puis celle de l’espace, c’est cette exploration ascensionnelle de la technoscience qui est devenue la nouvelle frontière américaine : un mythe diversement partagé ou rejeté dans les autres cultures. À elles deux l’informatique et l’économie ont conquis la planète Terre, comme une déesse-mère pluripotente à deux têtes. Elles sont pour nous tout à la fois maternelles et redoutables, omniprésentes et anonymes, intimement proches et lointaines, visibles et occultes comme toutes les divinités que l’on redoute et que l’on prie tout à la fois. Et elles ont toutes deux leurs prosélytes et leurs intégristes, comme toutes les religions qui tentent de nous imposer leur vérité totalitaire.
L’économie nous terrifie. Les crises se succèdent et s’aggravent, désespérant des millions d’êtres humains, qui perdent leur travail, leur dignité et l’espoir.  La Bourse rythme le quotidien de nos sociétés Le calendrier financier a pris la relève du religieux. Le vendredi était traditionnellement "jour maigre". On faisait pénitence. Maintenant, le vendredi, on rend gorge. Certes, heureusement, tous les vendredis ne sont pas noirs, ni les lundis non plus. Mais comment en sommes-nous arrivés à dépendre à ce point du jeu des spéculateurs ? Quel étrange phénomène anthropologique que cette nouvelle religion de l'argent, dont le Vatican est aujourd’hui à New-York et sera demain sans doute à Hong-Kong ! Voilà un nouveau veau d’or dont les méfaits, la violence, le cynisme, l’exploitation humaine et les crises très réelles qu’il déchaîne dépasse les effets pervers de toutes les superstitions et religions précédentes.

Mais ne dramatisons pas. L’économie se limite à une vision quantitative de la planète Terre. Le numérique, lui, va beaucoup plus loin. Il nous impose un simulacre extensif, diversifié et total de l'univers. Un pansimulacre qui prétend remplacer le réel, parce qu’il nous semble plus vrai (précis, informatif, interprétatif),  plus instrumental (contrôlable et efficace), infiniment plus grand, petit ou détaillé selon les besoins, illusionniste (trompe l'œil), séducteur, excitant et immersif que notre quotidien traditionnel. Un pansimulacre dangereux, parce qu’il se présente à nous comme une technoscience mathématique et donc objective, anonyme et universelle, atopique, alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde tout à la fois trivial et hallucinatoire, tant les rationalisations de détail déshumanisées d’un imaginaire exalté nous surplombent.

jeudi, janvier 30, 2014

Une nouvelle sorcellerie





Les buts de la sorcellerie, ses mentalités, les instincts qui l’animent, ses imaginaires, ses mythes et ses faux-semblants ont moins changé aujourd’hui par rapport à ses origines ancestrales que les techniques qu’elle met désormais en œuvre. La sorcellerie est devenue numérique et plus répandue, plus populaire, plus puissante que jamais.  Comme tous les mondes primitifs, les mondes virtuels actuels, qu’éclaire une lumière clinique irréelle, exposent des êtres et des objets sans ombres. Et les nouvelles technologies numériques qui les secrètent hantent tout autant le réel que l’irréel, comme jadis les esprits animistes, les dieux, ou même aujourd’hui la présence invisible des dieux monothéistes. Les technologies numériques président à des rites et des magies de la vie et de la mort omniprésents. C’est bien un nouveau monde primitif qui émerge aujourd’hui devant nos yeux, et qui nous engloutit dans ses arcanes magiques.
Magical times – Temps magiques : c’est le nom anglais que s’est donné une compagnie chinoise de technologies numériques à Fuzhou, en Chine. Faudrait-il n’y voir qu’un slogan publicitaire pour une expertise en effets spéciaux par ordinateur ? Comme beaucoup d’autres, elle exploite notre attraction éternelle pour des pouvoirs surnaturels. Les  hommes ont toujours rêvé d’avoir des pouvoirs magiques, surnaturels. Ils ont inventé des anneaux, des baguettes, des philtres, des potions, des formules, des gri-gri pour agir à distance, s’allier des esprits, communiquer avec les morts, harceler des ennemis, se protéger des mauvais sorts, guérir des proches, gagner des guerres, séduire des cœurs : il n’y a rien que la magie ne pouvait changer. Le numérique est aussi extensif,  dans toutes nos activités humaines, les plus élevées comme les plus quotidiennes, les plus collectives comme les plus individuelles. Et il est aussi procédurier, aussi mystérieux, aussi irréel. Comme la magie, il nous donne d’étonnants pouvoirs à distance, mais qui sont encore plus grands.  Il excite CyberProméthée. Il flatte nos pulsions de puissance.

jeudi, janvier 23, 2014

Religions


Aucune des deux religions.

L'âge du numérique


Après l’âge du feu, voici venir l’âge du numérique, dont la nouveauté radicale, puis l’accélération exponentielle ont été stupéfiants. Médias, technoscience, structures sociales, politique, économie,  finances, écologie, biologie, éducation, médecine, culture : rien n’échappe, tant à l’échelle mondiale que dans le détail de nos vies individuelles, au Choc du numérique (édition vlb, 2001). Avec le tournant du millénaire, le monde réel semble avoir basculé dans le virtuel. L’économie imaginaire a entraîné l’économie réelle avec elle dans une crise mondiale dévastatrice. La bioinformatique déchiffre et manipule audacieusement nos gênes. L’astrophysique n’affiche plus sur nos écrans que des fichiers numériques en fausses couleurs, mais explore les confins de notre galaxie et découvre la lumière du big bang. La mécanique quantique et les nanotechnologies sont devenues fabulatoires. Les nouvelles générations s’évadent dans les médias sociaux avec le sentiment d’y accéder à une existence plus supérieure que ce qu’on appelle encore la réalité.

Cette opposition entre le monde d’ici-bas que nous dévalorisons une fois de plus  et celui d’en haut que nous survalorisons plus que jamais nous replonge dans le mouvement de balance cyclique de nos interprétations de l’univers. Dans un premier temps, qu’on a appelé « primitif », le monde animiste était d’une seule pièce. Les hommes faisaient partie de la nature dont ils célébraient les esprits. Puis cette unité a été déchirée par Platon, qui nous voyait ici-bas dans la pénombre d’une caverne, enchaînés par des simulacres et des ombres trompeuses, sans pouvoir nous retourner vers la pure lumière de la vraie réalité qui resplendissait là-haut, dans le ciel des idées, et que seul le sage voyait. Le christianisme a renforcé cette opposition, qualifiant de vallée des douleurs et de péché la Terre d’ici-bas et glorifiant la lumière pure et l’infinie sagesse et connaissance de Dieu pour nous inviter à sacrifier nos vies terrestres et mériter le ciel. 

samedi, janvier 18, 2014

MYHTANALYSE DU NUMERIQUE (2)


Une configuration mythique fascinante

La langue populaire appelle « mythe » une rumeur ou une affirmation courante dont on veut souligner la fausseté et la crédulité. Ainsi, ce serait un mythe que de prétendre qu’un verre de vin ou une cuillérée de miel gelée royale par jour permettrait de vivre plus vieux. Ou que la corne de rhinocéros est un aphrodisiaque. Peut-être cet usage péjoratif du mot vient-il de ce que nous considérons les mythologies anciennes comme des fabulations sans fondement. Roland Barthe, dans Mythologies (1957) ironisait sur des tendances et fausses croyances de notre temps, au demeurant assez superficielles ou anecdotiques, telles que le volume du cerveau d’Einstein, le vin rouge, les poudres détergentes ou les stéréotypes concernant le sport ou les automobiles. Mais les mythes ne sont pas un bêtisier social. La mythanalyse accorde au contraire aux mythes un rôle fondateur dans notre interprétation du monde et nos imaginaires sociaux.
Les mythes ne sont aucunement archaïques au sens de mythologies qui renverraient à un passé révolu, mais qui auraient gardé un pouvoir actif dans un inconscient collectif pérenne, comme ces archétypes inventés par Jung et repris notamment par Gilbert Durand, qui traverseraient les siècles et seraient universels. Les mythes sont nécessairement actuels, faute de quoi ils n’auraient pas le pouvoir déterminant sur nos imaginaires sociaux que nous leur reconnaissons. Ils expliquent la création du monde, tel qu’il apparaît à chaque humain naissant, dans son étrangeté, comme un agrégat de sensations inconnues qui émergent chaotiquement, qui s’imposent, se solidifient autour de lui, et prennent dans son imaginaire vie et force selon ses émotions, peurs et désirs liés aux figures matricielles du carré parental – la mère, le père, le naissant, les frères, les sœurs, les proches, l’autre (la société). Les mythes sont donc, du fait de leur contexte de gestation, familiaux/familiers. Ils ne sont pas archaïques, mais infantiles, c’est-à-dire créés par l’in-fans – celui qui ne parle pas encore, ne comprend pas encore, l’immature - celui qui est assailli par le monde qui-naît et tente difficilement de l’interpréter. Le monde est ainsi recréé à chaque naissance, par chaque homme naissant. Ce qui est biologiquement - relativement – universel, c’est le carré parental, la configuration de la mère, du père, du naissant, de l’autre, même si les rôles varient d’une société à une autre, d’une époque à une autre, selon, par exemple que la société est matriarcale, patriarcale, indivise ou conjugale, etc. Les archétypes évoluent donc considérablement.
Nous sommes dès lors aussi en total désaccord avec cette idée si répandue, adoptée notamment par Gilbert Durand, selon laquelle les mythes seraient des histoires que les hommes se racontent, de siècle en siècle et partout dans le monde, pour apaiser leur anxiété face à inéluctabilité universelle de la mort : Ainsi, l'origine de l'imaginaire est une réponse à l'angoisse existentielle liée à l'expérience "négative" du "Temps". L'être humain sait qu'il mourra un jour car le Temps le fait passer de la naissance à la mort. De cette angoisse existentielle et universelle naîtrait l'imaginaire (Structures anthropologiques de l’imaginaire). Tout au contraire, la gestation des mythes est coexistentielle au processus de la naissance du monde-qui-vient-à-l’enfant. Le mythe central, élémentaire ou fondateur de tous les autres n’est pas la mort, mais la création, qui demeure dans toutes les mythologies primordiales par rapport à la mort ou à la fin du monde quelles qu’en soient les déclinaisons sociales et historiques, animistes, polythéistes, prométhéennes, monothéistes ou athées. C’est ce qui explique aussi que l’art soit la célébration toujours répétée de la création.
Et lorsqu’on étudie l’imaginaire de l’âge du numérique, on découvre que c’est encore la nostalgie de la naissance qui fonde la configuration mythique fascinante de cette nouvelle aventure de l’humanité à la conquête du bleu cathodique :  La vie amniotique
-          Le corps de l’hyperhumanité
-          Le cerveau de l’hyperhumanité
-          La psyché numérique
-          La transcendance
-          La puissance
-          La face obscure
-          Une nouvelle forme élémentaire de la vie religieuse

Nous allons donc évoquer chacune de ces composantes mythiques de notre imaginaire et montrer pourquoi le numérique nous semble satisfaire à notre aspiration au plus- et au mieux être.


L'origine des mythes



Le numérique est une technologie prodigieuse, mais il ne faut pas en faire une religion et une Église ! Et c’est pourtant ce que nous faisons de plus en plus. Pourquoi ? L’efficacité ne suffit pas à l’expliquer. Nous croyons au numérique comme à une nouvelle promesse, comme à un mythe salvateur. Et c’est cet imaginaire qu’exalte  le numérique que nous devons tenter de déchiffrer. Non seulement pour en comprendre le succès, mais aussi pour nous comprendre nous-mêmes. Et c’est ce que nous tentons ici. Car le mirage du numérique est un révélateur étonnant de notre évolution, tant de la pérennité de nos archaïsmes que de la divergence radicale du futur que nous inventons.

Nous allons donc explorer les imaginaires sociaux de cet âge du numérique émergent. Nous pensions qu’il s’agissait d’une révolution technologique et scientifique, mais nous y  découvrons paradoxalement des croyances, des espoirs, des peurs et des émotions des vieux mythes des origines et du futur que nous pensions dépassés, mais que réactive spectaculairement le code binaire : la lumière, l'unité universelle, la puissance créatrice humaine (CyberProméthée, vlb, 2003), et ceux, futuristes et spirituels, de la noosphère teilhardienne et de son point Omega d'achèvement de notre évolution. La mythanalyse se distingue de la mythocritique que Gilbert Durand a développée dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire (1960), qui désigne l’histoire érudite et l’analyse des mythologies anciennes. La mythanalyse, telle que je la conçois (L’Histoire de l’art est terminée (1980),  Mythanalyse du futur (2000) et La société sur le divan. Éléments de mythanalyse (2006), travaille sur les sociétés contemporaines. Elle  consiste dans le repérage et le déchiffrement de nos mythes actuels. Elle souligne que c’est le monde qui vient au nouveau-né et non pas le contraire, comme l’affirme le langage courant. Le nouveau-né construit imaginairement son interprétation de ce monde qui l’enserre selon les quatre figures du carré parental : la mère, le père, lui et l’autre (au sens lacanien : le langage et la culture de la société qui va formater sa psyché, sa structure mentale et ses valeurs). C’est dans le carré parental, dans l’état d’impuissance et d’émotion prolongées auquel il est réduit, les pattes en l’air, sur le dos, que le nouveau-né va fabuler, former ses désirs et ses peurs,  et les incarner dans les figures mythiques de la société qu’il habite. C’est dans le carré parental que chaque nouveau-né répète, sous l’influence familiale déterminante de l’autre (la société),  la gestation des mythes interprétatifs du monde étrange qui vient à lui, et qu’il y adhère psychiquement. Ce sont les grandes figures du carré familial : la mère, le père, l’autre, et les principaux événements de sa vie fœtale et postnatale qui s’inscriront et s’incarneront dans l’imaginaire mythique qu’il partagera avec sa société de naissance. C’est la structure familiale du carré parental qui formate durablement sinon pour toujours les principaux circuits synaptiques de son cerveau encore plastique, au point que cette logique familière lui deviendra naturelle,  et qu’il en oubliera la gestation sociobiologique même On le voit bien : la mythanalyse embrasse bien plus que le numérique. Mais le numérique s'offre à nous comme un champ d'analyse étonnamment significatif et démonstratif de notre conception de la mythanalyse. Il constitue notre nouvel Olympe et nous y retrouvons les figures mythiques centrales de la fabulation du nouveau-né dans le carré parental. Nous pensons que le rationalisme nous a permis de nous « démytifier ». C’est notre plus grande illusion que de nous croire libérés des superstitions et autres mythes infantiles.  Nous adhérons aujourd’hui encore, à l’âge du numérique, de l’exploration de l’espace et des nanotechnologies, à autant de mythes que les Égyptiens ou les Vikings. Et nous sommes confrontés pour une large part à ces mêmes croyances archaïques, même lorsqu’elles se personnifient autrement. Ces mythes demeurent d'origine bio-familiale, quelles qu’en soient les actualisations sociales. Pas plus que les Grecs ou les Incas nous ne savons que nos croyances actuelles sont mythiques, sans doute parce qu'elles s'expriment autrement, moins selon les figures anthropomorphiques des mythologies anciennes (des dieux et des déesses), mais davantage en concepts abstraits, tels que le Progrès, l’Histoire, la Raison, le Travail, le Futur qui nous ont dominés depuis le XIXe siècle, puis dans les grands acteurs sociaux de notre imaginaire contemporain ; la Technoscience, l’Économie, l’Écologie, et plus précisément aujourd’hui le Numérique et ses prodiges vis-à-vis desquels nous développons une immense dépendance et dont nous célébrons la pensée magique, les rituels, les malins génies et les démons, qui semblent réveiller des sorcelleries primitives.

mercredi, décembre 18, 2013

Conférence sur la mythanalyse à la Sorbonne


Dans le cadre du séminaire de Michel Maffesoli, du CEAQ, le 3 décembre, salle des thèses, j'ai eu le plaisir de présenter ma conception de la mythanalyse, puis d'en débattre avec un auditoire choisi. La photo est de Bernard Platel, que je remercie pour ce joli montage. Cela m'a rappelé le bon vieux temps des cours que je donnais chaque semaine dans l'un ou l'autre des amphithéâtres de la Sorbonne. Mais c'était, je crois, la première fois qu'était donnée dans cette auguste Sorbonne une conférence sur la mythanalyse. Cela faisait quelque trente ans que je n'y avais pas remis les pieds, sauf pour m'y perdre une fois, à la recherche d'un séminaire de Michel Maffesoli, qui est arrivé à la Sorbonne comme professeur peu de temps avant que je décide d'émigrer au Québec, puis, donc, de démissionner de mon poste de maître de conférences. Et il y a maintenant des projecteurs vidéo qui permettent d'appuyer le propos sur un powerpoint, ce dont j'ai tiré une jouissance nouvelle.
Je devrais donner d'autres conférences sur la mythanalyse. Cela aiderait à animer un débat international nécessaire, et qui tarde à s'actualiser. La nature sera-t-elle au rendez-vous pour me donner l'énergie nécessaire? Il est permis d'en douter.

dimanche, août 18, 2013

mythanalyse de la science


Le développement de la science dans sa forme rationaliste, d'observation et expérimentale, avec ses critères rigoureux de méthodologie et sa recherche incessante de la vérité est propre à l'Occident. Non pas que la Chine ou l'Egypte anciennes et plusieurs  autres grandes civilisations n'y aient pas contribué remarquablement, mais nous parlons ici la la science moderne née en Grèce antique et relancée avec la Renaissance.
C'est aussi de la théologie occidentale que la science a repris et développé dans son idéologie des valeurs très spécifiques telles que l'unicité, l'universalité et le totalitarisme de la vérité, qui sont autant d'attributs du dieu monothéiste, qu'il soit chrétien, juif ou islamique. La vérité scientifique est unique et s'impose à tous sans qu'on ait le droit de la nier, moins encore dans les débats scientifiques que dans les études théologiques. Elle est éternelle, elle est bonne, elle est belle, comme la trilogie divine du Bien, du Beau et du Vrai.
La science fondamentale ne se soucie pas de la technologies et de ses applications. Elle est la recherche de la vérité en soi et pour soi, avec son éthique monacale, son austérité, sa pureté, son exigence absolutiste de vérité.
Le philosophe Karl Jaspers, parmi d'autres, a bien souligné cette relation de descendance étroite entre la théologie monothéiste et la science moderne. Certes, l'Eglise a entretenu longtemps une grande méfiance envers la science, qui remettait en question certains de ses dogmes créationnistes les plus fondamentaux. Elle a eu du mal à s'accommoder de Galilée, de Darwin, de Teilhard de Chardin, etc. Mais beaucoup de ses prêtres et de ses moines ont été de grands chercheurs. Et si la science s'est aujourd'hui laïcisée, elle n'en a pas moins gardé des valeurs fondamentales directement héritées de la théologie, y compris dans ses rituels académiques. La science, comme la philosophie occidentales sont demeurées monothéistes. Le chercheur scientifique, même le plus athée, a la rigueur intellectuelle absolutiste et monothéiste du prêtre. Un prêtre qui ne croit plus en Dieu, mais en la Science.
La même recherche de La Vérité qui était celle de la foi religieuse demeure au cœur de la science. Et la célébration de la diversité culturelle a bien du mal à remettre en question le monothéisme de la science occidentale. Même la mécanique quantique, les logiques floues, les lois du chaos, le principe d'incertitude ne renouent pas avec le polythéisme. Si un électron peut être simultanément en deux endroits différents, si a peut être occasionnellement à la fois a et b, cela ne remet pas en question l'unicité apodictique de la loi scientifique qui en rend compte. Il ne s'agit pas là de contradiction, ou de diversité de la foi, mais seulement de la prise en compte d'une plus grande complexité. Même lorsque Ilya Prigogine introduit la flèche du temps dans la science, contre la notion consacrée de l'éternité de la vérité, il demeure attaché à l'unicité de la vérité dans son actualité. Il ne fait pas éclater la science, mais célèbre l'évolution de sa quête de Vérité. La vérité scientifique ne se relativise pas. Elle est un Absolu - un absolu provisoire, certes, nous l'admettons aujourd'hui - mais en tant que quête incessante, infatigable de la Vérité absolue.
La mythanalyse de la science occidentale met en évidence le mythe du dieu monothéiste au cœur de la foi scientifique, et de ce qu'il faut bien appeler l'Eglise universelle de la Science.
La mythanalyse elle-même, dans sa quête de lucidité critique, n'y échappe pas, quand bien même elle démystifie, relativise et sociologise les structures et l'idéologie même des mathématiques, le fondement universel de toute science.

vendredi, juillet 05, 2013

Inverser le mythe cosmogonique



Nous le savons aujourd’hui : nous, les hommes, ne sommes pas descendus du ciel, mais des arbres. Au cours d’une lente évolution, devenus animaux parmi ceux qui se redressent, par un extraordinaire accomplissement, nous avons réussi à prendre position en tête de la nature. Et un jour, un lointain jour du futur, nous deviendrons des dieux. D’abord des dieux semblables à ceux qu’avaient inventés les Grecs anciens, encore régis par Prométhée, Eros et Thanatos. Puis des  dieux accomplis, qui honorerons l’éthique. C’est alors, alors seulement, que nous serons de vrais dieux. Pas des dieux éternels, car  nous ne compterons plus les millénaires, mais des dieux qui se reproduiront et se répandront dans l’univers sans le détruire, l’honorant comme nous-mêmes. Nous aurons apaisé nos désirs, empli nos manques d’hommes. Nous serons l’univers. Mais nous aurons encore la tâche incessante, par une ultime divergence à peine imaginable, d’y ajouter la justice préventive et compensatoire qui fait si cruellement défaut à la violence de sa nature. Nous ne pourrons plus dire comme Spinoza : c’est ainsi. Il faudra aller encore plus loin dans l’éthique. Et lorsque nous y parviendrons, nous aurons achevé le long cheminement de toutes les divergences du futur, jusqu’à l’origine des temps.

lundi, mai 27, 2013

Soleil noir - soleil nocturne




Le numérisme est devenue une sorte de religion pour les uns, une drogue pour d'autres, un outil trivial, mais magique pour les presqu'athées. Et pour les païens une technologie prométhéenne. Ce serait pour les Incas l'effet même du dieu Soleil. Il réchauffe nos psychés, ou les désole s'il ne se manifeste pas sur nos écrans fidèles et impatients. Nous sommes devenus une planète du Soleil numérique: e-earth, comme nous appellent les prêtres de cette nouvelle foi. Notre Voie lactée ruisselle d'étoiles numériques que guettent les orpailleurs.
Soleil d'or? Soleil bleu ? Soleil dont l'éclat noir nous aveugle? Soleil sinistre qui annonce notre catastrophe finale? Soleil de la magie noire dont nous manigançons quotidiennement les algorithmes? Soleil de Faust?
Soleil nocturne? Celui de nos angoisses, de nos rêves, de nos cauchemars et de nos insomnies?
Lorsque les hommes créent un dieu, c'est qu'ils en attendent quelque chose. Quelque chose d'important, de fondamental, qui concerne leur origine ou leur destin. De ce nouvel astre divin, nous, les païens, attendons la réalisation de notre instinct de puissance. Pour recréer le monde à notre image. Les monothéistes lui délèguent leur intelligence, leur âme et en attendent leur salut personnel et des promesses de paradis dans l'autre monde, le virtuel, comme ils ont toujours fait. Les postmodernes, qui ne croient plus à rien, n'en attendent que jouissance immédiate ou résignation.
L'astrophysicien-poète Hubert Reeves dit que nous sommes "fils des étoiles". Homines numerici.  Mais ce soleil qui brille dans notre nuit n'est que notre création humaine, notre reflet, le porteur de nos espoirs, de nos cupidités, de notre instinct de plaisir et de mort. Eros - Thanatos -Prométhée. Et ce n'est que le début d'une puissante mutation binaire qui nous entraînera au-delà de toutes nos prévisions, vers des divergences encore impensables.
La mythanalyse du numérique est un grand sujet d'analyse des paramètres de l'aventure humaine. Elle n'est qu'un chapitre actuel de la mythanalyse de la magie.

samedi, mai 25, 2013

mythanalyse du logo de Apple


La célèbre pomme Macintosh qui est devenu le logo de Apple porte la marque de la morsure d'Adam. Nous sommes tous des Adam, séduits par la femme qui nous offre la pomme de la connaissance. Pourquoi demeurerions-nous de stupides décérébrés dans un paradis terrestre assurément ennuyeux, où rien ne peut arriver, des innocents soumis à un dieu qui nous interdit d'évoluer, de savoir, d'agir pour aménager ce paradis terrestre selon nos propres désirs. Satan a tout expliqué à Ève. Et bien sûr, j'aurais mordu la pomme! Et si c'était à recommencer, je le referais. Le prix à payer est immense: travail, souffrances, injustice, violence, et même la mort, chacun son tour.
Mais tout plutôt que l'ennui éternel et la décérébration. Le "fruit interdit'" ce n'est que la connaissance, celle à laquelle nous aspirons tous, celle dont nous célébrons l'obligation scolaire, et dont la quête incessante est le fondement de la dignité humaine. Il faut être un dieu archaïque et buté pour vouloir nous l'interdire. Nous sommes fiers de porter le "péché originel", sans lequel nous ne serions que des innocents stupides. Aujourd'hui comme hier, l'homme rêve de sa propre puissance, il veut devenir un dieu lui aussi. Goethe a génialement mis en scène ce rêve éternel dans son Faust.
Appel réactualise donc ce vieux mythe biblique de la pomme de la connaissance et il n'est pas logo plus vendeur qu'on puisse imaginer. Le vieux mythe n'a rien perdu de sa puissance de séduction.
Le mythologue Georges Lewi  a exploré ces imaginaires collectifs qui supportent l'énergie publicitaire des nouveaux Titan du commerce. Il faut lire son "Mythologie des marques"(édition Pearson, 2009). Et aussi son dernier livre: "Les nouveaux Bovary, Génération Facebook, l'illusion de vivre autrement" (Pearson 2012).

vendredi, mai 24, 2013

La nouvelle boîte de Pandore




La mythanalyse du numérique n'en finit pas de repérer et déchiffrer les archaïsmes de nos imaginations collectives les plus actuelles. L'ordinateur est désormais entre toutes les mains, du moins dans celles des privilégiés de notre XXIe siècle. La tentation est grande d'y reconnaître une nouvelle déclinaison de la fameuse boîte de Pandore du vieux mythe grec. Pandore était la sœur de Prométhée et savait  qu’il ne faut pas ouvrir cette boîte, sous peine de libérer le mal.  La conscience et tous les maux qui viennent avec elle. 
Ève était la femme d'Adam. Et lorsqu'elle lui offre la pomme de la connaissance, elle savait de Satan que cette pomme déliait aussi la conscience, la connaissance et tous les péchés du monde. Au paradis terrestre, Adam et Ève étaient deux innocents, décérébrés. Une situation bienheureuse, mais humiliante. La pomme d'Adam, la pomme de la connaissance interdite permettrait de rivaliser avec Dieu. C'est ce que Satan lui avait confié. Comment résister!  
Ainsi donc Appel a donc choisi pour son logo de réactiver ce vieux mythe biblique de la pomme. Elle porte la marque de la morsure du premier homme. Bravo à Appel pour ce logo génial! Aujourd'hui, Le choc du numérique excite les uns, déclenche de nouvelles prophéties de puissance humaine, de posthumanisme, accompagnées de leur foules de désirs et de peurs. Le Satanford Institude est occupé, non sans délices démoniaques, à démêler le meilleur et le pire de notre avenir.  La puissance informatique de Apple, et sa séduction insistante, se retrouve bien dans le fameux logo. Mais on ne saurait ignorer l’attraction de Google, avec ses moteurs de recherche dans dans tous les champs de la connaissance, qui devient un nouveau Titan ou Prométhée de notre cosmogonie numérique, ni les chimères et les démons de l’intelligence artificielle, qui nous poussent peut-être dans les bras de l’enfer, s’ils ne nous ouvrent pas les portes du paradis.
Nous nous croyons modernes? Oui, mais en réactivant les vieilles figures de nos mythologies occidentales: Satan et Prométhée, la pomme de la connaissance et la boîte de Pandore. Les hommes recherchent toujours plus de puissance et en prennent les risques, aujourd’hui comme dans les premiers temps.

vendredi, mai 10, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (5)




L'oiseau chat, dessin à l'ordinateur Mac 128K de 1984, avec Macpaint

Mythanalyse et sociologie

La sociologie est une physique de la société. Depuis ses débuts, car elle est née dans le choc des armes et sous le signe des chemins de fer et de la thermodynamique.  Avec un zeste de sciences naturelles. Elle rend compte de la mécanique sociale, idéologique et institutionnelle, de ses leviers et de ses forces. Quand elle a flirté avec la biologie et les analyses organicistes, elle n’a pourtant ni su ni voulu mettre en scène la vie, mais seulement des mécanismes corporels.
Les analogies cybernétiques contemporaines, qui nous proposent l’image d’une société comme système traitant de l’information, ont épousé l’évolution de la physique elle-même des machines, sans mettre davantage le nez dans les fameuses « boîtes noires ».
Quand elle s’est mariée avec le structuralisme, la sociologie a rencontré plus que jamais la mécanique arithmétique et bureaucratique qui domine notre société gestionnaire; voire des « symboles d’allure logico-mathématique qu’on aurait tort de prendre trop au sérieux » (Lévis-Strauss). La gestion : fantasme exorbitant de notre société moderne!
Faut-il donc croire que la vie sociale est comme la boule terrestre qu’Archimède proposait de soulever avec un point d’appui et un bras de levier? Archimède : un fier-à-bras plus calculateur déjà qu’Hercule et Superman. Ce mécanisme et ses mauvais génies Production et Quantité n’ont fait pourtant qu’empirer jusqu’à nos jours. Car la sociologie de Saint-Simon, d’Auguste Comte, de Fourier, de Marx, de Proudhon, de Bakounine, s’animait de souffles révolutionnaires, utopistes et romantiques. Le positivisme lui-même était un élan prométhéen avant-gardiste comme un fantasme, que seule l’application besogneuse, consciencieuse, rationnelle et gestionnaire a transformé en plaie sociale. Évoluant au fil des logiques du capitalisme d’organisation, la sociologie s’est mécanisée et quantifiée pour mieux gérer à la demande les achats et les votes. Triste vie conjugale! Il aura fallu une maîtresse un peu libidineuse pour lui rendre le goût de vivre : la psychanalyse avec laquelle la sociologie prend bouche parfois de 5 à 7. De ces nouveaux rapports encore si clandestins (l’université française n’a encore créé, si je puis dire, aucune chaire de psychanalyste… ) sont nés de beaux enfants naturels : sociologie institutionnelle, socio-analyse entre autres, qui ont du mal à se faire une petite place au soleil. Il est vrai aussi que la psychanalyse avait fait ses premiers (faux) pas vers la sociologie, sous la pulsion du Professeur lui-même analyste des tabous, des religions et des malaises de civilisation.
Mais une redoutable difficulté hypothéquait constamment l’idylle naissante. Car la psychanalyse freudienne travaille des biographies individuelles, traumatismes de naissance et d’enfance, rapports à un père et une mère. Leur biographie intéresse la psychanalyse, mais il ne nait pas de pères ni de mères : la mythanalyse tente d’élucider les structures et les valeurs de la société. Cela résume la différence.
Ce n’est pas la psychanalyse qui expliquera le passage du polythéisme au monothéisme, ni la force inconsciente de ces deux religions dans la société. Ni le fait que l’idéologie avant-gardiste ait été monothéiste. En revanche, la sociologie nous montre la coïncidence entre société indivise (où groupe et famille large sont indistincts) et polythéisme; elle peut suivre l’évolution parallèle de la structure familiale et de la structure religieuse. Car la généralisation du monothéisme coïncide avec le développement de la famille conjugale (père, mère et enfants directs). Même le développement du culte de la Vierge coïncide avec l’émancipation féminine. La dimension sociologique ne peut procéder par simple induction généralisatrice à partir de la psychanalyse. Il faut considérer d’emblée la dimension collective du langage social où s’informe l’expérience individuelle de la naissance au monde; donc les histoires qui circulent nous intéressent plus comme pseudo-explications mythiques et source de nos sentiments, que les biographies individuelles. De mon apprentissage sociologique, j’ai gardé l’habitude d’aller du général au particulier, comme le veut aussi la mythanalyse, et non pas de l’individu au collectif, comme le tentera toujours en vain la psychanalyse sociologisante.
Ce n’est pas une question de méthode dans la collecte des signes, mais d’hypothèse théorique et du regard.
Il me semble que si la mythanalyse quitte les bavardages de salon et travaille sur le terrain, celui de la société contemporaine au mythanalyste, elle a de grandes chances de nous permettre de dépasser les débats freudo-marxistes et de répondre à notre désir actuel d’émancipation. Encore faudra-t-il aussi qu’on cesse de la confondre avec le journalisme ou le moralisme sur les « grandes illusions de notre temps » du genre « le bronzage en 24 h c’est un mythe! »
Si nous en venons maintenant à l’exemple de la société québécoise, telle qu’elle ressort de cette enquête, la mythanalyse nous invite à y considérer le thème de l’origine comme mythe central. Un mythe qui renvoie certes à une chronologie historique précise et fondatrice, mais qui détermine encore les comportements individuels et sociaux contemporains.
Il est vrai que les sociétés du Nouveau Monde offrent des cas d’espèce particulièrement fascinants pour le mythanalyste. Car il existe une origine historique de ces sociétés conquérantes, des premiers fondements et des premiers drames qui résultèrent de la rencontre avec les populations indigènes. Naissances difficiles, armées sanguinaires ou conciliatrices, qui ont laissé dans la mémoire collective les traces de traumatismes aigus. Naissances préparées par de longues traversées sur les flots de la mer et à travers des contrées inconnues et hostiles. L’accouchement manu militari des sociétés américaines et les luttes fraternelles ont marqué l’origine de leur vie. Ces sociétés ont une date de naissance et des pères (et une mère océanienne) statufiés sur les places publiques, dans les légendes et les chansons.
On pourrait en déduire que la mythanalyse sera de ce fait facilitée. Voire.
Nous avons évoqué les diverses variantes selon lesquelles semble s’exprimer si fortement au Québec le mythe de l’origine, qui s’appelle en l’occurrence : mythe du Nouveau Monde. Nostalgie de l’époque des trappeurs, des pionniers, particulièrement forte chez les nouvelles générations, goût du voyage, des langues étrangères (au niveau de l’intention), référence à l’oiseau, à l’île à découvrir, au voyage sidéral vers de nouvelles planètes apparaissent fréquemment dans les réponses reçues. L’île, au milieu de la mer, comme un lieu protégé, isolé du monde extérieur, évoque le sein maternel où l’on pourrait renouer avec le bonheur perdu. Le goût aussi du retour fusionnel à la nature, les signes d’eau et d’air peuvent signifier l’innocence retrouvée et la redécouverte d’une nécessité vitale et fondatrice. Mais le mythe du Nouveau Monde s’exprime encore pour les vacances dans la nostalgie du paradis océanien, nature primitive, chaleureuse des tropiques où le soleil brille sur le bonheur originel.
Le mythe du Nouveau Monde à conquérir et à créer, c’est de même la demande souvent mentionnée de fonder une nouvelle société, plus juste, plus altruiste, pacifique, harmonieuse, égalitaire. Il me semble que c’est encore dans ce même mythe que le féminisme québécois puise aujourd’hui son énergie réformatrice, en vue d’une société où les femmes trouveraient une place plus équitable et harmonieuse dans le partage des pouvoirs avec les hommes : un deuxième mouvement  d’espoir et de libération renouvelant l’élan qui avait conduit les pionniers quittant la vieille Europe à travers la mer vers le Québec.
Naissance/libération : comment ce mouvement vital pourrait-il s’accommoder durablement de se soumettre aux descendants de la vieille Angleterre? Comment pourraient-ils se laisser durablement castrer? Le mouvement indépendantiste québécois puise son énergie encore dans le mythe du Nouveau Monde. Les mythes ont la vie dure et celui-ci, au Québec, est en phase manifestement de réactivation.
La mer. Comme je l’ai suggéré déjà, il me semble important que l’origine du Québec soit liée à un voyage sur la mer. La mer est originelle. Tout en sort, tout y retourne. C’est un lieu de naissance : l’esprit plane sur les eaux de la genèse. Eaux dangereuses, amorphes ou chaotiques, qui précèdent la création du cosmos. La traversée de la mer ressemble à un voyage initiatique : séparation, mort et renaissance. C’est aussi l’espace indéterminé, immense, annonciateur des étendues infinies du Nouveau Monde. C’est de la mer que surgit la côte du Nouveau Monde. Le signe d’eau, l’origine de la vie, est omniprésent dans l’existence et l’imaginaire québécois. Et la mer relie encore au souvenir de la mère patrie.
L’oiseau. L’oiseau est signe d’air, signe d’esprit, de message, de voyage. L’oiseau québécois est souvent maritime. Les oiseaux annoncent la côte, évoquent la création, l’innocence du jardin paradisiaque. L’oiseau signifie l’âme, la religion, la nature primitive.
Le chat. Du chat, on n’est jamais très sûr. C’est un animal ambivalent, libre ou casanier, bénéfique ou maléfique, un ami fidèle ou sournois. Un ami pour l’hiver.
Le couple oiseau-chat. L’oiseau est libre. Il voyage vers de nouveaux espaces, tandis que le chat, animal domestiqué, ne s’écarte ni loin, ni longtemps du foyer. Le couple oiseau-chat marque cette ambivalence du désir conquérant et du désir nostalgique ou attaché. Il marque cette difficulté existentielle d’une attraction et d’un empêchement, du désir du chat auquel l’oiseau échappe sous peine de mort, de l’union impossible ou destructrice de deux faux amis, de deux ennemis qu’on associe volontiers, suivant le regard fasciné du chat vers l’oiseau dévorable. Le couple oiseau-chat signifie cette attitude dangereuse, ce désir irréalisable d’harmonie paradisiaque, cette séduction menaçante, cette identité conflictuelle québécoise et sa réconciliation impossible qui semblent caractériser les idéologies, les individus et les rôles, et que j’ai partagées et vécues aussi à mon corps défendant comme Européen au Québec.
Le chat a la queue en perchoir…
Il a la queue en point d’interrogation.

Mythanalyse et société, 1983 (4)

                                   

KUNST - MYTHOS (ART -MYTHE), intervention à Kassel lors de la Documenta de 1982 (Allemagne)

(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie. 

Les signes de l’échange symbolique


Si les images liées du Père et de la Mère, de l’Autre et du corps constituent donc la forme (structure et image) du mythe élémentaire, en tant que pseudo-explication de l’origine de la vie et du monde, ce n’est cependant pas à ce moment initial de la vie que nous pouvons le repérer, l’analyser, le rationaliser ou le démystifier. C’est ici et maintenant, dans la situation d’implication sociale et imaginaire où parle l’« adulte » (mot bizarre, à questionner…).
La plupart du temps la plupart des gens parlent naïvement ou inconsciemment le langage du mythe élémentaire (discours de la quotidienneté, discours politique ou scientifique, discours de l’affectivité).
Le repérage interrogatif ou la mise à nu de mythe élémentaire et de ses variations et effets secondaires dans le discours social (individuel et collectif), relève d’une méthodologie d’observation et d’intervention (mise en place de dispositifs interrogatifs ou analyseurs institutionnels) sur le terrain social réel. Comme souvent, on trouve surtout ce que l’on cherche; la théorie du mythe élémentaire sert de référence à l’intervention pratique, dont l’analyse pourra éventuellement confirmer, infléchir ou réfuter l’hypothèse théorique. L’attention se porte sur le repérage des signes culturels évoquant la présence du mythe. Par exemple l’image paternelle d’un chef d’État, les mots-images du discours écologique, etc.
Quelle que soit l’admiration qu’inspire Mircea Eliade et Lévi-Strauss, et quelle que soit la difficulté de l’entreprise, nous éprouvons un besoin existentiel de travailler sur la société contemporaine où nous sommes impliqués plutôt que dans l’exotisme historique ou ethnologique des religions et des mythes du passé ou d’ailleurs. Encore que l’artiste et le sociologue doivent aussi se faire une méthode du nomadisme, qui leur permet la distanciation, l’étonnement, et même au retour un regard plus aigu sur leur propre tribu, parisienne par exemple. Car le poisson doit sortir de l’aquarium pour voir son eau et sa vitre familières.
L’accomplissement du « désir dans la valeur d’échange », selon l’analyse de Jean Baudrillard, renvoie à un système de signes étroitement codés dans le langage social. Tout parle ou bavarde, même quand on ne l’écoute pas. Tout émetteur de langage (conceptuel, visuel, affectif ou gestionnaire) sélectionne les signes de son discours et les charge d’intentions et de sens socialement codés, explicitement ou à son insu. Aucun objet ni personne ne bavarde pour ne rien dire, ni ne peut s’exprimer hors langage. Et il est clair que nous échangeons plus de signes symboliques que de valeurs d’usage. C’est donc dans « l’échange symbolique » que nous tenterons de repérer les structures et les signes reproducteurs de mythes.



lundi, mai 06, 2013

Mythanalyse et société,1983 (3)


Enquête à Lyon sur l'art d''aujourd'hui, octobre 1982. Affichage aléatoire des lés de papier. Une trentaine d'affiches et de panneaux de signalisation.

(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la troisième partie. J'étais à l'époque manifestement influencé par l’émergence du postmodernisme et ce texte reprend la critique de l’exacerbation avant-gardiste que j’avais dénoncée dans L’Histoire de l’art est terminée, Balland, 1981. Ce n'est que plus tard que je me suis libéré de l'idéologie postmoderne. Avec le recul, je mentionnerai aussi qu’en 1982 je sortais d’une période difficile de ma vie et aspirais au bonheur. Le texte s’en ressent profondément. La mythanalyse est aussi une thérapie individuelle.)

L’Histoire et la répétition. La mort de Prométhée

Qu’on en finisse donc avec la conscience historique hégélienne ou prométhéenne. Prométhée est mort enfin. Revient le temps vertical de la répétition, toujours pareille et différente comme la vie. Qu’on en finisse avec l’aliénation de l’Histoire. L’Histoire sacrificielle. Pour retrouver la plénitude accomplie de l’instant, de l’homme contemporain à lui-même, centre de lui-même, centre du monde, doué de mémoire, dans un temps événementiel, un monde anecdotique, une structure répétitive. Discours de la méthode : il faut nier l’Histoire pour sauver l’Homme. Le concept d’Histoire est un concept d’Etat et de pouvoir manipulateur. La répétition est aussi pareille et changeante que la vie. Bien plus vivable que l’Histoire. L’Histoire n’a pas de mémoire,  ni de dimension contemporaine : c’est son paradoxe, elle existe et s’écrit en fonction du seul futur. L’Histoire est la grande effaceuse, mangeuse d’être et de temps, obsédée de son projet d’avenir. L’Histoire est une chimère qui nous enchaîne et qu’il faut fusiller.
Prométhée est mort, enfin après un si long supplice, délivré des aigles qui lui dévoraient le foi, délivré de son angoisse, délivré par un surhomme et demi-dieu. Il a pu jouir d’une longue retraite au vert, dans la paix de l’âme et du corps. Baroudeur d’occasion, toujours prêt sans doute à renaître…






dimanche, mai 05, 2013

Mythanalyse et société, 1983 (2)


(Ce texte est paru dans L’oiseau-chat, roman-enquête sur l’identité québécoise, aux éditions La Presse, Montréal, 1983, qui a fait suite à mon exposition-rétrospective d’art sociologique au Musée d’art contemporain de Montréal en 1981-82. Il en constitue la quatrième partie.)


Le mythe élémentaire
Si la question est ambitieuse, la réponse en revanche sera très modeste. Le mythe se constitue par implication réelle de chaque individu, qui lors de sa « venue au monde » attribue au père et à la mère toutes les vertus explicatives et agissantes pour sa satisfaction ou sa douleur (son bien ou son mal, son désir, son plaisir ou sa frustration, pour le plein ou pour le vide, pour l’accomplissement de sa vie ou son manque, etc.). Telle est la situation concrète vécue par chacun de nous avec son intensité extrême et sa force inéluctable de constitution de l’image du monde (de son origine, de son existence et de sa finalité), qui sera à jamais pour chacun de nous la référence « originelle » définitive. La conscience de son rapport au monde et aux forces positives, négatives ou conflictuelles, que se fabrique alors chaque « nouveau-né » est à la fois image originelle du monde, explication originelle du monde et structure originelle de son rapport au monde, au masculin, au féminin, à l’autre, au chaud, au froid, au dur, au mou, etc.
C’est le mythe élémentaire (image, explication, structure), dont tous les autres mythes paraissent n’être que des effets secondaires. Mais quel mythe nous incite-t-il à insister sur l’élémentaire et à lui soumettre des effets seconds? Quelle structure parentale induit-elle cette logique?
Ce mythe élémentaire est plus encore structure (orientée par le désir et le rejet) qu’image. Car il n’est pas vécu comme image à regarder « objectivement » ou extérieurement à soi, mais comme situation relationnelle au père, è la mère, à son propre corps, à l’étranger, à l’espace-temps, etc., avec des modes d’action de type magique, polythéiste, monothéiste, ou technico-rationnel selon les situations et les moments.
Ce vécu n’est pas explicité avant que la société ne lui prête ses formulations langagières et culturelles, les histoires qui circulent partout.
L’éducation sociale et familiale se chargera de donner aux souvenirs de ce vécu originel les formes dominantes de sa civilisation et de son idéologie.
Tous nos mythes, toutes nos rationalisations, tous nos rapports au monde se sont constitués en référence originelle à ce moment exceptionnel de la « venue au monde » et des premiers temps de la vie, même si, bien évidemment, la suite de la biographie individuelle et des imprégnations culturelles viendront modifier, brouiller ou refouler cette « conscience originelle » dans le subconscient de l’adulte. Mémoire originelle qui remonte à la surface quand vient la vieillesse de l’adulte et que se relâchent les filtres de l’autocensure. Moment si exceptionnel que le souvenir en resurgit, quand sur le tard l’adulte perd la mémoire!
Pour le nouveau-né, père, mère, tierce personne sont TOUT ce qui existe, tout ce qui crée, tout ce qui donne ou prend, tout ce qui aime ou rejette. Monothéisme ou polythéisme, par exemple, en découlent comme conséquence de la structure familiale ou apparaît le nouveau-né.
Cette pseudo image-structure explicative de l’origine de tout connaîtra aussitôt des variations individuelles (génétiques ou culturelles). Mais elle constitue notre référence « absolue ». Chaque être humain l’a connue/vécue. Son interprétation culturelle explicite constituer une « formation mythique »; mais son effet inconscient sur les individus et les groupes demeure le plus souvent implicite ou caché. Elle a une sorte d’universalité : celle de la venue au monde de chaque être humain avec sa conscience (relativement) vierge – dans un rapport parental au monde (relativement) universel. (Cela étant admis, on pourra d’ailleurs apporter toutes les nuances relativistes souhaitables.)
De façon générale, nous ferons remarquer que cette interprétation de la formation mythique originelle est modeste, psychogénétique, matérialiste et simple au point que les esprits sophistiqués pourront la compliquer à loisir pour tenir compte de tous les effets secondaires, perturbateurs, relativistes, et l’enrichir aussi pour mieux rendre compte de la diversité humaine et culturelle, sans que cela nuise – au contraire – à cette interprétation fondamentale. Toutes ces recherches complémentaires, c’est précisément ce qui pourra constituer le corps déchiffré et le regard perçant de la mythanalyse.