tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

lundi, mai 02, 2011

Variations de la pensée en arabesque

Quatre variations - quatre peintures acryliques sur toile, 2007.

dimanche, mai 01, 2011

La pensée en arabesque

L'autoritarisme de la pensée linéaire, vectorielle, masculine, phallique s'oppose à la pensée en arabesque, toute en courbes féminines, en exploration flexible qui lie des points sensibles. La cascade linéaire va au plus court, sans déroger, liant le pareil au même exclusivement, tandis que la pensée en arabesque prend son temps, revient sur ses pas, tournoie, cherche l'imprévu dans le creux, intègre l'hétérogène.
Ce sont deux pôles de la pensée que nous combinons ou alternons, dans une posture masculine-féminine face au monde. Ces deux modes de pensée renvoient aux deux figures du père et de la mère dans le carré parental qui constitue notre structure élémentaire d'interprétation du monde. C'est leur combinaison qui est féconde, comme dans la biologie de la vie.
hf

samedi, avril 30, 2011

Le corps sociologique

Gina Pane et Michel Journiac s'accordaient à souligner la dimension sociologique de l'art corporel, dont ils ont été les principaux représentants en France dans les années 1970. Il est vrai que François Pluchart, critique d'art engagé personnellement dans l'art corporel et fondateur du magazine ARTITUDES tendait à penser de même. Il a d'ailleurs soutenu avec beaucoup de détermination l'art sociologique. Nous voici donc ici, en 1974, chez lui à Saint-Jeannet, où il nous avait réunis pour débattre des liens que nous pourrions développer entre nos deux mouvements. J'étais très ouvert à l'idée. Cependant nous nous sommes rapprochés, souvent rencontrés, mais sans fusionner, préférant notre liberté d'action aux stratégies de pouvoir du micro milieu.
Il demeure que Gina Pane et Michel Journiac, à la différence de beaucoup d'autres artistes de l'art corporel aux Etats-Unis et en Europe, considéraient le corps comme un matériau social, intime et biographique, certes, mais surdéterminé par la culture et l'idéologie collectives. Et c'est pour cette raison qu'ils en firent aussi un matériau d'expression, dont nous pouvions partager socialement le langage, même selon ses inflexions les plus individualistes.
Le carré parental qui constitue la structure élémentaire de nos identités, est bâti sur les liens entre l'individu naissant, la mère, le père et l'autre - c'est-à-dire le langage social, comme l'a souligné Lacan. Art sociologique et art corporel étaient donc fondamentalement liés, encore plus liés que nous n'en avions conscience à l'époque. Et c'est pour cela, pour cette raison théorique, que je regrette aujourd'hui de n'avoir pas insisté pour nous rapprocher davantage. hf

vendredi, avril 29, 2011

Père et fille



Lors d'une signalisation imaginaire à Angoulême en 1980, j'ai multiplié dans la haute ville les écriteaux "Père" (flèche directionnelle) et "Fille" (rectangle), en les accolant souvent aux panneaux existants "Paris" et Angoulême", pour suggérer une projection du rapport familial "Père"/"Fille" sur les relations entre la capitale et une ville régionale de France.
Dans les grands carrefours routiers en bas de la ville, des panneaux isolés "Père" ont immanquablement été lus par des chauffeurs de gros camions de fruits et légumes se dirigeant vers la capitale comme l'indication à suivre pour rejoindre Paris. Comme ces panneaux "Père" conduisaient en fait vers la haute vielle ville d'Angoulême, ces poids-lourds ont rapidement bloqué les petites rues anciennes, créant un désordre inextricable. La police appelée au secours pour remettre les camions dans la bonne direction, eut beaucoup de mal à comprendre la cause et à remédier aux effets pervers de cette petite expérience pratique de mythanalyse.
hf

jeudi, avril 28, 2011

Art et mythe

Devant la façade du Museum Fredericianum où se tient régulièrement la Documenta de Kassel, en Allemagne, cet écriteau triangulaire jaune avec masque et gants de protection rappelle que l'art et les mythes sont une matière dangereuse, qu'on ne saurait manipuler sans protection. A vrai dire, ce sont les mythes, par leur puissance, qui peuvent être les plus redoutables et pernicieux, ou bénéfiques. L'art est puissant et il peut lui aussi changer le monde. Mais rarement en mal.
En cette années 1982, j'avais installé une cinquantaine de panneaux de ce type dans la ville de Kassel et organisé avec Klaus Staeck, Richard Martel et Horst Wegman un atelier franco-québéco-allemand sur l'engagement politique de l'art, qui se tenait précisément dans le grenier du musée, derrière ce fronton néoclassique.
hf

mercredi, avril 27, 2011

La divergence

Pourquoi ce besoin fondamental d'échapper à la permanence, à la stabilité, à la sécurité physique et mentale, et d'opter pour la divergence, son incertitude, ses risques physiques et mentaux. Qu'en espère-t-on de plus? Faut-il que nous ayons une si forte frustration au coeur même de notre condition humaine? C'est ce que j'ai tenté de démontrer dans CyberProméthée et dans La société sur le divan, éléments de mythanalyse.
La divergence est emblématique de notre instinct de puissance sur le monde. Présente au sein même des mécanismes d'évolution de la nature, elle est devenue le moteur, le symbole de notre évolution humaine, qui repose beaucoup plus sur la divergence que sur la simple adaptation.
C'est la divergence qui creuse l'écart entre l'animal humain et les autres espèces vivantes, beaucoup plus inertes et lentes que nous dans leur évolution.
L'homme diverge parce qu'il n'est jamais satisfait. Il veut du nouveau, plus de puissance. Tel est le troisième instinct. Freud à l'époque où il a vécu, n'aurait pas dû se limiter à Éros et Thanatos. Prométhée compte autant qu'Éros et plus que Thanatos.

mardi, avril 26, 2011

L'humanité


Ainsi soient-ils! (Acrylique sur toile, MNAV, Montevideo, Uruguay, 2004).

vendredi, avril 22, 2011

les sociétés ludiques

Nous vivons dans la société de l'information et du divertissement. Du moins est-ce ce qu'on raconte dans les pays riches, ceux où les industries du jeu vidéo et d'Hollywood ont beaucoup de succès, où Disneyland est en compétition avec Las Vegas. Et c'est en effet aux Etats-Unis, pas dans les pays pauvres, que sont nées les crises économiques et financières de 2000, puis de 2008. Nous serions enfin dans des sociétés ludiques... Des sociétés où l'on s'amuse dans l'irresponsabilité absolue des jeux électroniques où l'on peut tuer gratuitement sur écran cathodique, et parfois dans les écoles aussi ou dans les réunions publiques.
L'économie numérique s'est crue en apesanteur financière et sociale. Elle a largué les amarres qui la retenaient au réel et développé ses propres logiques ludiques. Les bourses internationales sont devenus de grands casinos où les spéculateurs jouent avec des jetons, des consoles et des robots calculateurs en temps accéléré.Le jeu serait devenu le meilleur moyen de gagner vite de l'argent: un véritable métier.Un travail stressant...
Nous avons connu depuis une dizaine d'années de plus en plus de cas graves de propagation du virus de l'économie imaginaire à l'échelle internationale. La souche origine cette fois des États-Unis. Elle s'est rapidement développée sous l'effet combiné de l'abus de déréglementation publique, du numérique et de la concupiscence humaine, qui ont régné sans retenue dans les salles de jeu des grandes Bourses américaines. Mais les banques européennes ont manifestement adopté elles aussi des pratiques à risque, qui ont favorisé la multiplication du virus à grande échelle. Il n'existe pas encore de vaccin et la recherche pour endiguer cette épidémie mondiale se heurte au refus évident des spéculateurs de changer leurs comportements et d'avaler les pilules que voudraient leur prescrire plusieurs gouvernements.
On pense confier ce dossier à l'Organisation mondiale de la santé, qui a su faire preuve de la plus grande énergie face à la grippe N1H1, sans céder ni à la panique, ni à la corruption.
Hervé Fischer

mercredi, avril 13, 2011

la mémoire iconise

La mémoire est certes une fonction vitale basique - nécessaire à la survie, comme on le constate dans la maladie d'Alzheimer -, mais elle est aussi le constant catalyseur de l'imaginaire, tant individuel que collectif. Elle est la clé qui donne un accès permanent aux mythes qui structurent notre organisation sociale, nos peurs, nos désirs, et les projets qui nous situent dans le monde. En quelque sorte, la mémoire joue un rôle nourricier incessant de notre psyché profonde autant que de notre énergie active à la surface des choses. Notre intégration bio-culturelle dans le processus éducatif parental et social où nous nous développons nous donne le sentiment qu'il y a deux mémoires: l'innée et l'acquise. Il est évident que le petit mammifère qui à peine né cherche la téton de sa mère n'en a pas encore la mémoire acquise, mais l'instinct biologique. Mais ce sont ensuite ses parents qui lui apprendront à se nourrir par l'exemple de leur propre comportement.
La mémoire est culturelle, sociale, collective autant qu'individuelle. Et nous pouvons observer qu'elle recherche des connexions neuronales, les sélectionne, les filtre, puis en condense ou iconise le contenu. Pour assurer son efficacité et nous permettre d'agir ou de réagir rapidement, il est nécessaire qu'elle structure et simplifie le magma de nos souvenirs, qu'elle en hiérarchise les éléments, qu'elle en organise les liens selon des associations utiles ou narratives, qu'elle crée des récits - des mythologies comme celle de l'Olympe ou de la Bible -, qu'elle personnifie ou hypostasie des comportements, des valeurs, des explications, des références selon lesquelles nous pouvons organiser les choses et notre rapport aux choses.
Et c'est pour cela que j'insiste constamment sur l'importance des icônes; pas seulement dans la religion bizantine ou dans la publicité, mais beaucoup plus généralement dans notre fonctionnement mental, dans notre vie quotidienne autant que dans nos élaborations littéraires, artistiques, philosophiques ou scientifiques. L'iconisation nous donne les briques de toute édification mentale. Mais bien plus encore: elle nous en impose les acteurs, les deus ex machina auxquels nous attribuons l'efficace de la Nature, de l'Economie, de la Fatalité, des causes, des idées, des concepts, des images, des dieux ou des chefs politiques, militaires, des stars de la culture, etc. Et c'est pour cela que la mythanalyse recherche dans le carré parental les structures élémentaires de l'imaginaire: le père, la mère, puis l'autre (la société)sont les premières causes de toute chose dans la cosmogonie infantile).
Le substrat de la pensée est iconique. Tout art est iconique. Je l'ai souligné dans "L'avenir de l'art", j'explore les icônes de l'âge du numérique dans ma peinture, dans le tweet art et dans la tweet philosophie. Il s'agit pour moi d'éclairer les icônes, de les montrer, non pour s'agenouiller devant elles, mais pour les démystifier.
hf

mardi, avril 12, 2011

le futur

Le futur est toujours dans le lointain. Mais il est une projection du présent. Même s'il est déterminé par le désir de changement, on voudrait que le futur ne perde pas la mémoire du passé. Penser le futur, c'est donc avant tout penser le présent, en s'y résignant ou en s'en distançant. Le futur colle au présent.
Et il est pétri de tristesse. Soit celle des tenants du "no future", qui sont désespérés, soit celle des insatisfaits du présent qui aspirent au changement. Mais au paradis terrestre, il n'y avait pas non plus de futur. Le bonheur, lorsqu'il est là, ne pense pas au changement, si ce n'est comme une menace de sa perte. L'ivre-mort qui chante en joyeuse compagnie ne pense pas à la mort, pas même au lendemain qui déchantera. C'est la conscience du malheur et de l'inachèvement qui inspire la pensée du futur. A quoi pensaient donc Adam et Ève en croquant la pomme? Au futur? Étaient-ils donc si frustrés ou insatisfaits de leur paradis éternel? La mythanalyse du futur nous renvoie-t-elle aujourd'hui à un désir de retour dans ce paradis originel? Ou dans un meilleur paradis?
hf

vendredi, avril 01, 2011

tweet philosphie

Bien entendu, on ne saurait dire que penser vite, c'est penser mieux! Le philosophe n'est pas un logiciel de Microsoft. La méditation se doit, bien au contraire, de prendre son temps. Alors comment justifier la valeur de la tweet philosophie? Penser en 140 caractères, est-ce une vertu philosophique? Voilà sans aucun doute un exercice difficile, mais qui n'exclut pas, bien au contraire, d'y avoir pensé longtemps avant de s'exprimer. La formule synthétique a ses vertus!
Le tweet philosophique n'est pas de la pensée rapide, superficielle et immédiate. Sa deuxième vertu est plutôt la rapidité et la facilité de diffusion, qui n'implique aucunement la vitesse de la pensée, ni de la formulation.
Alors pourquoi exclure la pensée philosophique de ce média électronique si efficace et stimulant? Aucune vertu philosophique ne le justifie.
En outre, il est important que la philosophie s'intéresse à l'age du numérique, à ses enjeux, ses structures et ses valeurs, sans la frilosité qui semble dominer. C'est pour ces raisons et pour l'efficacité symbolique du geste, que j'ai lancé la tweet philosophie. Actuellement, en ce mois de mars 2011, alors que nous célébrons le cinquième anniversaire de la création de twitter, on nous annonce 145 millions d'usagers de ce média à 145 caractères. Voilà un self média bref et puissant!
Hervé Fischer

jeudi, mars 31, 2011

La société sur le divan: Éléments de mythanalyse



De ce livre que j'ai commencé à écrire à Paris dans les années 1970 et publié finalement en 2007 à Montréal, je ne changerais quasiment pas un mot aujourd'hui. J'ai pris mon temps pour l'écrire! Mais j'y ajouterais des développements plus consistants sur le théorie de la divergence, des analyses sur des sujets particuliers, comme les hyperliens numériques, l'économie, Dieu, le bonheur, que j'ai eu l'occasion d'aborder ici dans ce blogue, et qui méritent aussi plus d'approfondissement. Bref, un jour viendra où j'en publierai le deuxième volume. Il est en cours. Et tandis que la théorie psychanalytique est de plus en plus souvent remise en cause, dans ses fondements, mais aussi dans son ambition excessive, sa tendance à vouloir rendre compte de tout sous une approche sexuelle, je ne doute pas que la mythanalyse ait encore beaucoup à dire et prenne sa place progressivement. Elle n'est pas liée, ni dans ses fondements, ni dans ses développements à une pratique clinique, à ses découvertes, mais pas non plus à ses erreurs, parfois tragiques. Elle demeure une théorie, celle des imaginaires sociaux, dont on observe quotidiennement la puissance déterminante. Et j'observe que ceux qui s'annoncent occasionnellement mythanalystes sont plus nombreux. Ils s'intéressent généralement à la littérature, mais pas à la politique, ni à l'économie, ni à la technoscience. Ils sont dispersés, s'ignorent les uns les autres, sont malheureusement trop souvent jungiens, mais le concept fait son chemin, malgré les immenses préjugés que soulève toute attention aux imaginaires sociaux. On a bien vu le débat médiocre qui s'est ébauché sur la légitimité de la mythanalyse chez quelques réviseurs de l'encyclopédie Wikipédia. Il y a encore un refus généralisé de prendre au sérieux cette démarche tout autant que l'imaginaire qu'elle tente d'élucider. Je n'ai aucun disciple, n'en recherche d'ailleurs pas, mais je mes sens très seul dans mes démarches, malgré l'évidence que je leur attribue. Souhaiterais-je les polémiques qui font connaître les théories? Et qui les font parfois avancer? Non. J'ai peut-être tort, mais le goût de la polémique, que j'avais à vingt-ans m'est certainement passé. Je lui préfère le calme et la tranquillité, et certainement les vertus de la marginalité. Ce sont souvent les morts qui ont raison, plus souvent que les vivants.
J'aurais dû pourtant annoncer la publication de ce livre sur ce blogue dès sa parution en 2007. Étonnant!
Hervé Fischer

lundi, mars 28, 2011

mythanalyse des oiseaux numériques Tweet! Tuit!

La mythanalyse exige une complexité conceptuelle et une durée incompatibles avec la vitesse du numérique. Mais des icônes mythanalytiques peuvent se concevoir, qui ciblent les grands mythes et nous rappellent leur pouvoir sur les réseaux numériques. Ils peuvent provoquer, questionner l'imaginaire social jusque dans son inconscient. Les oiseaux aussi célèbrent de grands mythes. Les représentations d'oiseaux semblent rares dans les peintures préhistoriques, encore qu'on trouve un homme à tête d'oiseau à Lascaux. Mais ils jouent un rôle essentiel déjà dans les symboliques de l'Égypte ancienne, de la Chine, du Japon. Dans la mythologie biblique, le saint-esprit apparaît sous forme de colombe. Dans la mythologie grecque, c'est Zeus lui-même qui se métamorphose en cygne pour séduire Léda.
Les oiseaux numériques symbolisent-ils l'esprit humain, la spiritualité, l'élévation virtuelle?
Tuit! Tweet! Faut-il y lire la célébration de la vie, du soleil, de l'air virtuel? Un gazouillis pacifiste? La migration planétaire de notre civilisation? Même si nos oiseaux tweeters sont souvent les premiers messagers des mauvaises nouvelles autant que des bonnes, comment nier l'euphorie joyeuse des Tuit! Tweet! annonciateurs du printemps ou de l'amour? Les tuit peuvent être de grands messagers mythanalytiques.
Hervé Fischer

samedi, mars 26, 2011

le péché originel

La pomme du paradis terrestre? Le péché originel: un diabolique ver de terre dedans, qui fait encore crier les femmes aujourd'hui. À juste titre: une bombe à retardement. Le propre de la tragédie est de finir mal. Dès le début de la vie, on se sait condamné à mort. Il ne reste plus qu'à choisir entre la tragédie ou rien. Faut-il plutôt se jouer la comédie? Ou en faire un drame? Dans tous les cas, l'oubli final est assuré. La mort ou rien. À moins de se prendre pour une poussière d'étoile dans l'éternité de l'univers. Oublier la Bible. Opter pour l'athéisme: la tragédie devient joyeuse.
hf

vendredi, janvier 21, 2011

Mythanalyse de Dieu


Voici un bref extrait du chapitre que j’ai consacré à ce thème, qu’on pourra lire intégralement dans « Heureux sans Dieu », un livre collectif publié aux éditions Multimondes, Québec, 2010

Peut-on aller plus loin que les interprétations sociopolitiques du rôle des religions et des Églises, pour expliquer au niveau non seulement institutionnel et civil, mais aussi psychologique la puissance d’un dieu qui s’incruste manifestement dans les esprits individuels? Je parle ici d’un dieu intériorisé, avec lequel les croyants croient pouvoir entrer en relation intime. Faudrait-il invoquer une dimension biologique de la société? Et reprenant la notion de solidarité organique de Durkheim, faudrait-il reprendre des arguments génétiques de la sociobiologie de Wilson? Alors pourquoi les hordes de singes ou d’éléphants n’ont elles pas de dieu, ni de religion qu’on puisse observer? Elles ont cependant un vieux mâle dominant, qui est le sage de service. Il est respecté et obtient comme tel l’obéissance de tous. Dieu serait-il notre vieux singe? En tout cas, dans nos religions humaines, il se présente bien comme un aïeul chenu, empli de sagesse et à qui nous devons obéissance. Notre Père qui êtes aux cieux, donnez nous notre pain quotidien... dit le Pater Noster catholique.
L’hypothèse de la mythanalyse, c’est que la figure du dieu, le dieu unique, est l’hypostase symbolique du père biologique sur laquelle se base la cellule familiale. En ce sens, il est l’expression collective du mythe familial élémentaire que la mythanalyse considère comme le fondement biosociologique de tous les mythes. Le nouveau-né en est entièrement dépendant, comme l’adulte pieux l’est de son dieu. Le mythe de dieu incarne manifestement et valorise dans une célébration collective l’image du père, symbole de la force créatrice et de l’autorité dans le cercle familial, qui est la matrice et le reflet tout à la fois de la société. Autrement dit, ce dieu synthétise au niveau social l’image du père géniteur et garant de la matrice familiale et sociale dans sa conception patriarcale. Le mythe de dieu est celui même de la création, c’est-à-dire le reflet grandi et socialement institué du pouvoir géniteur du père, célébré par ses enfants.
Ce désir fusionnel avec un dieu puise sa force dans le mythe de l’unité, que nous nous employons obsessionnellement à retrouver. L’âme tend à s’unir à dieu. Cette tension est bien sûr primitive, au sens où elle met en jeu les figures de l’origine et de la création. La première unité perdue de l’être humain est évidemment toujours fœtale. C’est celle de l’appartenance originelle au corps parental, qui constitue la matrice biologique du mythe élémentaire. Et la séparation, lorsque le cordon ombilical est coupé, créera une durable nostalgie organique et psychique. Le rapport au père n’est pas moins biologique, même s’il trouve son expression sociale davantage à un niveau symbolique. Et ce mythe élémentaire de l’unité perdue est déterminant dans l’image du monde qu’imagine chaque enfant. Il perdure et suscite encore chez l’adulte de fortes représentations compensatrices qui détermineront ses comportements et ses désirs fondamentaux. Nous en observons l’effet puissant dans une déclinaison de mythes secondaires, qui varient selon les sociétés, les époques, les cultures, et donc les religions. Nous le transposons par exemple dans notre nostalgie vis-à-vis de la Nature panthéiste, ou dans l’invention biblique du paradis terrestre et du lien fusionnel avec un Dieu qui nous en a chassé, ou dans notre intégration au corps social au sein d’une communauté familiale, religieuse, politique, d’une bande, d’un club, etc., ou plus universellement dans le désir amoureux
La mythanalyse suggère aussi une deuxième fonction du mythe de dieu. N’oublions pas que la relation entre l’homme et le mythe de dieu est contradictoire. Il existe une sorte de tension dans le mythe biblique qui est très efficace, comme un piège pour la psyché humaine. En effet, d’une part la Bible soumet l’homme à la culpabilité insurmontable du péché originel et le condamne à une vallée de misère où il rachète son salut par la souffrance; et d’autre part, elle dit que l’homme est à l’image de dieu, et même qu’il en possède en lui une parcelle – l’âme –qui rejoindra le dieu dans l’au-delà. Comment ne pas y voir une projection du désir de puissance de l’homme? Certes, le fils aspire à prendre la place du père. Mais adorer ce dieu, c’est pour l’homme s’adorer soi-même et se célébrer sous la figure la plus parfaite de ce que l’homme voudrait être, au point de se flageller et de renier la version simplement terrestre de ce qu’il est, enfermé dans les limites de ce corps matériel qu’il voudrait transcender. Dans son imaginaire, l’homme s’attribue à lui-même un statut divin, qui le distingue des autres animaux. La croyance en ce dieu le valorise considérablement. Ce dieu est une sorte de projection que l’homme se propose de lui-même sous la forme d’une omnipotence, d’une sagesse et d’un pouvoir créatif qu’il ne peut manquer de désirer, précisément parce qu’il en est privé. Cet aspect prométhéen du mythe biblique est d’origine grecque. L’homme affronte même le dieu pour lui voler le feu et rivaliser avec lui. Nous retrouvons ici Prométhée, et l’instinct de puissance *.
Ce lien que l’on partage avec le dieu, peut prendre une intensité extrême, comme en témoigne l’expérience du mystique qui atteint l’extase, du fou de dieu qui échange son martyre contre « le paradis ce soir avec une vierge », du Cathare qui se jette avec exaltation dans le feu purificateur qui est la métaphore de dieu lui-même. C’est la béquille des nouveaux évangélistes et de tous ces intégristes qui, n’étant pas capables d’assumer pleinement leur humanité, se réfugient dans la soumission à un maître absolu pour vociférer leurs condamnations. Une façon de croire se grandir soi-même, alors qu’ils tombent au comble de la débilité.
Les dieux et les âmes sont des drogues, des psychotropes qui exaltent l’esprit, qui nous donnent l’illusion de n’être pas des animaux, mais des êtres qui participent au divin, et qui nous détournent de la réalité quotidienne lorsqu’elle est frustrante ou douloureuse.
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•CyberProméthée, vlb, Montréal, 2003

lundi, janvier 10, 2011

Centre d'étude sur l'actuel et le quotidien

le CeaQ vous annonce les prochaines soutenances de thèses à ne pas manquer:

12 janvier 2011 à 14h : Manuel BELLO: Des illuminations profanes. Une étude sur les formes de la perception urbaine contemporaine.
Jury : Michel Maffesoli (Sorbonne), Marc Perelman (Paris Ouest), Olivier Sirost (Rouen), Chris Younès (École spéciale d'architecture Paris), Amphi Durkheim, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris.

21 janvier 2011 à 10h : YiBing XU : La pensée primitive, Internet et la mort.

Jury : Michel Maffesoli (Sorbonne), Jean-Martin Rabot (Braga), Patrick Tacussel (Montpellier), Stéphane Hugon (membre invité).
Salle des thèse E637, Galerie Claude Bernard, Escalier P, 1er étage, 12 rue cujas, 75005 Paris.

21 janvier 2011 à 14h : Emilie COUTANT: Le mâle du siècle: mutation et renaissance des masculinités. Archétypes, stéréotypes et néotypes masculins dans les iconographies médiatiques.

Jury : Michel Maffesoli (Sorbonne), Jean-Martin Rabot (Braga), Olivier Sirost (Rouen), Agnès Rocamora (Londres), Stéphane Hugon (membre invité).Amphi Durkheim, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris.
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Invitations à l'Imaginaire 18 janvier 2011

le CeaQ a le plaisir de vous inviter à la rencontre du 18 janvier 2011 "Invitations à l'Imaginaire" sur le thème : «Le destin de l'univers»

Le bestiaire de l'astrophysique regorge de créatures étranges : blafardes "naines blanches", étoiles à "neutrons hyperdenses", "supernovae apocalyptiques" etc... Ces diverses métaphores montrent bien que le voyage au coeur de l'invisible recoupe les rêves, les fantaisies qui sont, de mémoire immémoriale, au coeur même de l'humaine nature.

Pour discuter de cela, Michel maffesoli, membre de l'Institut universitaire de France invite Marie-Odile Monchicourt, journaliste à France Info, Jean-Pierre Luminet, astrophysicien, directeur de recherche au CNRS et Aurélien Fouillet, chercheur au CEAQ.

Mardi 18 janvier 2011 à 19h - entrée libre
Fondation d'Entreprise Ricard
12 rue boissy d'anglas
75008 Paris
Métro: Concorde ou Madeleine
www.fondation-entreprise-ricard.com


Le CEAQ (Centre d'Etude sur l'Actuel et le Quotidien) est un laboratoire de recherche à vocation internationale qui s'intéresse principalement aux nouvelles formes de socialité et à l'imaginaire sous ses formes multiples.
Centre d'Etude sur l'Actuel et le Quotidien Bâtiment Jacob - Bureau 527bis 45, rue des Saint Pÿres - 75006 Paris Tel / Fax : 00 33 (1) 42 86 46 34

samedi, janvier 08, 2011

Mythanalyse du bonheur


Nous comparons notre vie réelle avec ce que pourrait être le bonheur auquel nous aspirons. Mais il nous est difficile de définir ce que serait pour nous cette félicité. Nous imaginons avoir ce qui nous manque, par exemple beaucoup d’argent, la liberté de disposer de notre temps, la jeunesse, la santé, l’amour, la pleine jouissance sexuelle, le pouvoir sur les autres, politique, charismatique, magique, ou telle autre jouissance dont l’un ou l’autre se sent privé. Peut-être quelques-uns citeront-ils aussi la sagesse, mais ils seront rares, tant cette vertu nous paraît inaccessible, restrictive ou ennuyeuse. Notre souffrance sur terre serait un manque, un déficit, éventuellement dramatique, de cet accomplissement de l’être qui est au cœur de notre existence, comme je l’ai souligné dans CyberProméthée*. Nous naissons faibles et inachevés, nous expérimentons une frustration profonde d’être sur le dos comme une tortue sans autonomie, de dépendre entièrement de nos parents nourriciers et protecteurs, et cette situation d’infans, d’être incomplet, dépendant, impuissant, terriblement vulnérable, constitue un traumatisme définitif du nouveau-né qui motivera ses désirs pour toujours lorsqu’il deviendra adulte. Le bonheur sera d’être pleinement achevé en tant qu’être vivant, pourvu de ce qui nous a manqué existentiellement. Nous en rêvons tous et la constitution américaine l’a inscrit dans son préambule comme un droit élémentaire et universel de l’homme. Cela se comprend comme la réaction de ceux qui s’étaient exilés d’Europe pour échapper aux empêchements de vivre et persécutions que leur imposaient l’Eglise et l’aristocratie catholiques en leur refusant un statut de citoyen à part entière. Cela se comprend aussi dans un pays neuf, entièrement à construire, qui rêve d’accomplissement. Voilà le premier élément d'interprétation que suggère une mythanalyse du bonheur.
Mais la sagesse populaire nous rappelle aussi que l’argent ne fait pas le bonheur, que la politique est cruelle, que la gloire est une vanité éphémère, qu’on se lasse de faire l’amour, qu’on s’ennuie si on ne travaille pas, etc. Il est difficile de savoir combler sa vie. L’obsession demeure le plus souvent d’avoir plus, dans l’espoir d’être plus. Mais l’avoir ne remplace pas l’être. En fait, personne ne sait bien finalement ce que serait son bonheur personnel, une fois comblés les manques élémentaires de sa vie individuelle, tels que solitude, maladie, pauvreté, et nous avons encore plus de difficulté à concevoir le bonheur collectif.
La quête du bonheur semble aussi vieille que l’homme. Les mythes anciens l’évoquent sur le modèle d’un paradis terrestre originel perdu, ou d’un paradis final auprès de Dieu à atteindre par l’effort. Faut-il, pour jouir du plein bonheur, être ingénu et ignorant ? Oui, si l’on se réfère au récit biblique d’Adam et Eve chassés pour avoir mordu dans la pomme de la conscience et de la connaissance. Oui, si l’on en croit aussi le mythe du bon sauvage construit par Jacques Cartier de retour du Canada, Bougainville, Cook et quelques autres voyageurs en Polynésie ou au Brésil et discutés par Montaigne au XVIe siècle, puis Diderot et Rousseau au XVIIIe. Etonnamment, c’est en invoquant la nature plutôt que la civilisation, l’innocence quasi infantile plutôt que la connaissance et le progrès humain, que ce mythe du bonheur originel s’est construit. L’invention du bon sauvage constitue manifestement une actualisation non explicitée du mythe biblique du paradis terrestre originel antérieur au savoir et à la civilisation.Voilà le deuxième élément que souligne la mythanalyse.
Le bonheur dont nous rêvons aujourd’hui serait donc pour une part celui dont nous croyons qu’il est possible, puisqu’il a déjà existé à l’origine de l’humanité, dans une innocence primitive qui offrait l’harmonie, l’abondance, la plénitude humaine. Il est fondé sur la nostalgie de l’état de nature antérieur à la civilisation humaine, que la connaissance - celle de la pomme édénique - tendrait à détruire. D’où cette idée communément répandue que le bonheur est plutôt dans les choses simples, naturelles, dans les sentiments purs, l’amour familial, en marge des ambitions humaines sociales, professionnelles, technoscientifiques, etc. Le bonheur serait donc régressif. Cette interprétation trouve son origine dans le mythe biblique et l’invention du péché originel qui nous prive définitivement du bonheur sur terre. L’homme, définitivement vaincu par Dieu, est condamné à souffrir sur Terre et aux enfers, à moins qu’il mérite par sa pieuse soumission religieuse d’accéder au paradis de Dieu après la mort ou à la fin des temps.
L’autre option est celle que nous avons héritée du mythe grec prométhéen. Au lieu de se soumettre à Dieu, l’homme choisit la voie grecque, celle de la révolte de Prométhée, qui dérobe le feu de Zeus pour le donner aux hommes. Le feu est équivalent à la pomme édénique : il symbolise lui aussi la conscience et la connaissance qui permet à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition naturelle de soumission. Certes, Prométhée est puni, enchaîné et subit sans répit les agressions d’un aigle (symbole divin) qui lui dévore le foi (symbole de la connaissance). Mais un surhomme, Hercule, viendra le libérer de ses chaînes et le centaure Chiron lui donnera même l’éternité divine. A l’opposé du mythe biblique, nous sommes dans le mythe de la victoire de l’homme sur Dieu. L’humanité, par l’effort, le travail, la connaissance, la conscience qu’il développe tentera, de rivaliser avec les dieux et de réaliser le bonheur sur terre**.
L’Occident s’est fondé sur ces deux mythes contradictoires, le grec et le biblique. Et nous avons appris à vivre avec les deux, à aménager l’ambigüité qui en est résulté. Nous sommes à la fois nostalgiques du bonheur perdu et conquérant de notre bonheur à venir, doloristes et proactifs, pessimistes et optimistes, vaincus et vainqueurs. C’est sans doute à cette tension constante de notre imaginaire collectif que nous devons la voie originale de l’Occident, en comparaison des autres civilisations. C'est là le troisième élément d'une approche mythanalytique du bonheur.
Sommes-nous en Occident à ce point définitivement influencé, à notre corps défendant, par le mythe biblique? Aurions-nous pu y échapper ? De fait, il semble que l’imaginaire du bon sauvage soit le plus trompeur qui soit et que la souffrance inhérente à la condition humaine ait prévalu partout sur Terre. Les autres civilisations n’ont pas su faire mieux que nous. Elles ne semblent même pas avoir la même obsession du bonheur sur terre que la nôtre. L’animisme a abouti à de difficiles et incessantes tractations entre les vivants et les esprits. Il promet au mieux l’apaisement. Le bouddhisme est une tentative d’échapper à la souffrance terrestre en renonçant à soi-même et en se dissolvant dans le nirvana. Le confucianisme nous promet seulement la sagesse et la paix dans le respect des autres et la soumission aux rituels. Le taôisme invite au rejet des désirs et de l’action. Le syncrétisme hindou, trop complexe pour que nous le caractérisions en quelques mots, concilie le panthéisme et la réincarnation, une organisation sociale complexe très hiérarchisée et la maîtrise corporelle des fakirs. L’islam, qui fut une grande religion, ressemble de plus en plus dans ses dérives intégristes à un enfer sur terre qui menace de conquérir la planète par la violence.
Ce fut plutôt, semble-t-il un grand privilège pour l’Occident d’avoir célébré aussi le mythe de Prométhée. Une fois de plus, nous constatons ce que nous devons aux Grecs anciens. Certes, il nous semble que tous les efforts que nous mettrons à progresser sur la voie de la civilisation, de la connaissance, de la puissance, de la maîtrise médicale, sociale, psychologique et même éthique de notre avenir ne suffiront jamais à reconstituer ou remplacer le bonheur originel dont nous avons la nostalgie : voilà l’héritage biblique. Mais comme Sisyphe, nous continuons envers et contre tout à croire au progrès et à y investir tous nos efforts : voilà l’héritage grec. Bien étrange paradoxe que le nôtre, qui semble définir l’existence humaine.
Où en somme-nous donc aujourd’hui dans notre quête du bonheur en Occident? Nous constatons que notre civilisation, après avoir échoué lamentablement dans la voie des utopies socio-politiques du XIXe siècle, s’est tournée aujourd’hui vers le mirage d’un bonheur fondé sur la richesse, la consommation matérielle et sexuelle, et les promesses posthumanistes de l’utopie technoscientifique. Mais elle doute de cette voie, qui semble devoir nous décevoir toujours, au point de célébrer et nous vendre simultanément son contraire : le culte naturiste du corps, le paradis océanique du Club Méditerranée, les médecines douces et la nourriture biologique, la reconstitution de l’équilibre naturel des écosystèmes, voire l’émigration urbaine et le retour à la vie rurale. Le primitivisme tahitien de Paul Gauguin est devenu emblématique, mais le cybermonde aussi. Comme si nous étions convaincus que le numérique est notre potion magique ultime, notre poudre de Perlimpinpin. Enfin le bonheur grâce au numérique qui va nous permettre d’accéder à la béatitude intelligente du posthumanisme ! Impossible d’y croire ! Nous sommes toujours dans ce même paradoxe qui caractérise l’Occident.
En quittant le froid mois de janvier du Québec et en emportant ma tablette magique de Las Vegas à Tahiti j’aurai donc la nature et le numérique réunis sur un hamac branché sous un cocotier. Voilà ce à quoi nous aspirons : disposer de la puissance numérique la plus sophistiquée dans le paradis terrestre le plus naturel ou originel qui soit. Je devrais juste ignorer ou oublier que les populations de ces iles paradisiaques ont été déchirées par des guerres, que les colonisateurs y ont causé des maladies dévastatrices, que les missionnaires ont traité les indigènes de cannibales*** et les vahinés de prostituées pour justifier leurs conversions massives, que l’économie y est très difficile, que la France y a installé en 1963 le Centre d’expérimentation du Pacifique pour mener à termes ses essais de bombe atomique. Bref, il faut bien l’admettre, ce rêve de paradis terrestre qu’on nous vend avec les séductions d’un marketing savamment conçu, ne doit son succès qu’à notre nostalgie de bonheur naturel, qui compense nos difficultés existentielles réelles, mais il ne reflète pas la vie de ces populations prétendument privilégiée. Le paradis terrestre n’existe pas pour elles. Et il n’a jamais existé ailleurs que dans notre imagination.
En dehors de nos illusions de vacances, seul le mythe prométhéen de construction de notre condition humaine est valide et nous n’avons pas d’autre option. La mythanalyse n'est pas qu'une interprétation des mythes; elle prend aussi position, elle propose de choisir entre les mythes, car il y en a qui peuvent nous aider à vivre plus que d'autres et guider notre action, en fonction des valeurs que nous choisissons; Je l'ai toujours dit: la mythanalyse n'est pas une science, et quoiqu'il en soit de la mythanalyse, toutes les théories, selon elle, sont des fictions. La mythanalyse aussi, mais une fiction qui nous aide à être plus lucides et plus libres! Je n'ai ici aucune crainte des paradoxes, je les assume. La pensée créatrice est nécessairement paradoxale, comme la plupart des "vérités".
Hervé Fischer
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*CyberProméthée,éditions vlb, 2003
**Nous serons des dieux, éditions vlb, 2006
*** Il est vrai que le cannibalisme n'a été officiellement aboli aux îles Marquises qu'en 1867.

jeudi, janvier 06, 2011

Agnosticisme et athéisme


Nombreux sont ceux, y compris des scientifiques*, qui se déclarent agnostiques et rejettent l’athéisme. Ils affirment qu’on ne peut pas savoir si Dieu n’existe pas, puisqu'on ne peut pas le démontrer scientifiquement et qu’il est donc exclu d’aller au-delà de leur principe de prudence sceptique. Plusieurs dénoncent même l’athéisme en le considérant comme une croyance équivalente et symétrique de la foi. Croire que Dieu existe, ou croire que Dieu n’existe pas, ce serait le même genre de croyance, dont tout scientifique doit s’abstenir, car la raison et la foi sont de nature exclusive l'une de l'autre.
Voilà bien une étonnante symétrie ! On ne peut pas démontrer davantage que le Père Noël ou les loups-garous n’existent pas. Et pourtant les scientifiques n’y croient pas ! L’athéisme n’est aucunement une croyance en la non-existence de Dieu : il est une absence de prise en compte de cette imagination qui n’explique finalement rien. Comme plusieurs l’ont souligné, Dieu est une hypothèse inutile**. La science n’en voit aucune preuve et n’y trouve aucune compréhension supplémentaire des questions qu’elle se pose sur l’univers. Autant croire que la couleur bleue explique l’origine de ce qui existe : après des siècles de théologie sur la couleur bleue, l’édification d’Eglises, la vénération du verre bleu ou de la Méditerranée ou du ciel, on ne serait pas rendu plus avant dans l’explication crédible de l’univers. Pire, on aurait perdu son temps et subit les effets terriblement pervers des martyres, des croisades, des intégrismes et des guerres de religion entre les croyants dans plusieurs nuances de bleu, entre les prosélytismes de plusieurs Eglises, et tout ce qu’implique le règne conquérant d’une superstition majeure.
C’est un pur sophisme que d’opposer comme deux croyances égales la foi en Dieu et l’athéisme, et de faire de l’athéisme une autre religion. Ses excès dans les pays sous dictature communiste sont déplorables, mais insignifiants en comparaison des terribles abus des religions. Et ils ont moins à voir avec l’athéisme qu’avec les effets de toute dictature qui veut contrôler les esprits sans partage, sans tolérer l’existence d’institutions non-étatiques dans l’Etat.
La pensée matérialiste, celle que doit avoir tout scientifique rigoureux dans ses hypothèses et ses méthodes, est nécessairement athée. A moins de n’avoir pas compris ce qu’est le matérialisme. Si, rejetant tout deus ex machina, qu’on l’appelle Dieu, le dessin intelligent ou la couleur bleue ou verte, on s’en tient à une recherche des lois physiques et chimiques du couple matière/énergie, incluant la recherche atomique, électromagnétique, génétique et leurs équilibres thermodynamiques, on exclut toute référence à Dieu, que ce soit pour ou contre, on ignore cette pensée. Voilà ce qu’est l’athéisme.
L'agnosticisme cache mal, selon moi,un sédiment inconscient de culture et de crainte religieuse. Nous avons encore du mal à oser être pleinement des animaux matérialistes.On ne peut pas non plus s'arranger de deux postures, l'une agnostique par raison, l'autre athée par sentiment*** ou conviction d'engagement idéologique. Ce genre d'ambiguïté trahit une mollesse de la pensée dont il faut se débarrasser. La pensée matérialiste pleinement assumée, autant que nous y parvenions malgré nos réflexes culturels déistes, qui resurgissent sans cesse, souvent à notre insu, est beaucoup plus porteuse de compréhension de l'univers et de liberté humaine. Voilà une résolution à prendre en ce début d'année!
Hervé Fischer
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* Je réponds ici notamment à Cyrille Barette, contributeur à "Heureux sans Dieu" et auteur de "Mystère sans magie", éditions Multimondes, Montréal,2006.
** C'est ce que souligne Yanick Villedieu, autre contributeur au même livre, "Heureux sans Dieu", où j'ai moi-même signé le chapitre "Mythanalyse de Dieu".
*** C'est le propos d'Yves Gingras dans ce même livre; on regrette qu'il ne l'ai pas davantage développé, ce qui aurait permis d'en venir à bout.

mercredi, janvier 05, 2011

Métaphore de l'embryologie dans ULYSSE de James JOYCE, par Daniel Becquemont

Nous avons le plaisir de vous informer de la suite du SÉMINAIRE DU CENTRE ALEXANDRE KOYRÉ, co-organisé par notre ami le Pr. Jean-Louis FISCHER, sur le thème des "REPRÉSENTATIONS DE L'EMBRYON ET DU FOETUS HUMAINS".
Le jeudi de 17H à 19H, Muséum National d'Histoire Naturelle, Pavillon Chevreul, 57 rue Cuvier, 75005 Paris.

Prochaine rencontre:

Jeudi 6 janvier: Pr. Daniel BECQUEMONT (Université de Lille), "Métaphore de l'embryologie dans ULYSSE de James JOYCE".

Bien cordialement.

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Christian LAVIGNE
Secrétaire Général d'ARS MATHEMATICA
Co-fondateur d'INTERSCULPT
http://www.arsmathematica.org
http://web.cast.free.fr

Présentation de Daniel Becquemont: http://www.dailymotion.com/video/x9vbid_daniel-becquemont-lille_news

Babel et Sisyphe

Le mythe de la Tour Babel a été toujours négativement interprété par les exégètes chrétiens, alors que j'y découvre l'expression du désir de l'humanité de s'élever. Une aspiration vers Dieu, comme dans la construction des cathédrales, ou une aspiration de l'humanité à s'élever avec ses propres forces vers un stade supérieur de son évolution, vers plus de puissance et pourquoi pas aussi vers plus d'intelligence et de sagesse, compte tenu de cette sorte de topologie verticale de notre imaginaire entre le haut et le bas, le supérieur et l'inférieur.
Je l'ai déjà souligné souvent aussi, le mythe de la Tour de Babel est le premier mythe de la communication, fondateur de notre société de l'information et des médias sociaux.
Et nous sommes conduits à y associer le mythe grec de Sisyphe, ce roi puni lui aussi, par Zeus, qui chaque matin remet sa lourde
charge sur ses épaules pour remonter la montagne dont la pente le fera retomber chaque soir à son pied. Sisyphe symbolise lui aussi notre désir humain d'élévation. Sisyphe est celui qui tente chaque jour de porter plus haut sur ses épaules une lourde pierre de l'édifice dont nous sommes les bâtisseurs: l'humanité.
Les théories sont des histoires fictives de désir et de peur qui nous apaisent provisoirement. Les mythes sont des récits explicatifs des origines et des fins de l’humanité.
Le mythe de la Tour de Babel qui mettait en scène l’éclatement d’une humanité punie pour son ambition à s’élever, ne fonde-t-il pas aujourd’hui la richesse créatrice de sa diversité? N’est-il pas le plus contemporain des mythes, celui qui nous invite à édifier le futur ?
Et n’exige-t-il pas alors paradoxalement de tisser les liens d’une solidarité planétaire pour reprendre ensemble, comme autant de Sisyphe, la construction de cette tour porteuse de nos espoirs ?
Hervé Fischer