tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

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samedi, janvier 08, 2011

Mythanalyse du bonheur


Nous comparons notre vie réelle avec ce que pourrait être le bonheur auquel nous aspirons. Mais il nous est difficile de définir ce que serait pour nous cette félicité. Nous imaginons avoir ce qui nous manque, par exemple beaucoup d’argent, la liberté de disposer de notre temps, la jeunesse, la santé, l’amour, la pleine jouissance sexuelle, le pouvoir sur les autres, politique, charismatique, magique, ou telle autre jouissance dont l’un ou l’autre se sent privé. Peut-être quelques-uns citeront-ils aussi la sagesse, mais ils seront rares, tant cette vertu nous paraît inaccessible, restrictive ou ennuyeuse. Notre souffrance sur terre serait un manque, un déficit, éventuellement dramatique, de cet accomplissement de l’être qui est au cœur de notre existence, comme je l’ai souligné dans CyberProméthée*. Nous naissons faibles et inachevés, nous expérimentons une frustration profonde d’être sur le dos comme une tortue sans autonomie, de dépendre entièrement de nos parents nourriciers et protecteurs, et cette situation d’infans, d’être incomplet, dépendant, impuissant, terriblement vulnérable, constitue un traumatisme définitif du nouveau-né qui motivera ses désirs pour toujours lorsqu’il deviendra adulte. Le bonheur sera d’être pleinement achevé en tant qu’être vivant, pourvu de ce qui nous a manqué existentiellement. Nous en rêvons tous et la constitution américaine l’a inscrit dans son préambule comme un droit élémentaire et universel de l’homme. Cela se comprend comme la réaction de ceux qui s’étaient exilés d’Europe pour échapper aux empêchements de vivre et persécutions que leur imposaient l’Eglise et l’aristocratie catholiques en leur refusant un statut de citoyen à part entière. Cela se comprend aussi dans un pays neuf, entièrement à construire, qui rêve d’accomplissement. Voilà le premier élément d'interprétation que suggère une mythanalyse du bonheur.
Mais la sagesse populaire nous rappelle aussi que l’argent ne fait pas le bonheur, que la politique est cruelle, que la gloire est une vanité éphémère, qu’on se lasse de faire l’amour, qu’on s’ennuie si on ne travaille pas, etc. Il est difficile de savoir combler sa vie. L’obsession demeure le plus souvent d’avoir plus, dans l’espoir d’être plus. Mais l’avoir ne remplace pas l’être. En fait, personne ne sait bien finalement ce que serait son bonheur personnel, une fois comblés les manques élémentaires de sa vie individuelle, tels que solitude, maladie, pauvreté, et nous avons encore plus de difficulté à concevoir le bonheur collectif.
La quête du bonheur semble aussi vieille que l’homme. Les mythes anciens l’évoquent sur le modèle d’un paradis terrestre originel perdu, ou d’un paradis final auprès de Dieu à atteindre par l’effort. Faut-il, pour jouir du plein bonheur, être ingénu et ignorant ? Oui, si l’on se réfère au récit biblique d’Adam et Eve chassés pour avoir mordu dans la pomme de la conscience et de la connaissance. Oui, si l’on en croit aussi le mythe du bon sauvage construit par Jacques Cartier de retour du Canada, Bougainville, Cook et quelques autres voyageurs en Polynésie ou au Brésil et discutés par Montaigne au XVIe siècle, puis Diderot et Rousseau au XVIIIe. Etonnamment, c’est en invoquant la nature plutôt que la civilisation, l’innocence quasi infantile plutôt que la connaissance et le progrès humain, que ce mythe du bonheur originel s’est construit. L’invention du bon sauvage constitue manifestement une actualisation non explicitée du mythe biblique du paradis terrestre originel antérieur au savoir et à la civilisation.Voilà le deuxième élément que souligne la mythanalyse.
Le bonheur dont nous rêvons aujourd’hui serait donc pour une part celui dont nous croyons qu’il est possible, puisqu’il a déjà existé à l’origine de l’humanité, dans une innocence primitive qui offrait l’harmonie, l’abondance, la plénitude humaine. Il est fondé sur la nostalgie de l’état de nature antérieur à la civilisation humaine, que la connaissance - celle de la pomme édénique - tendrait à détruire. D’où cette idée communément répandue que le bonheur est plutôt dans les choses simples, naturelles, dans les sentiments purs, l’amour familial, en marge des ambitions humaines sociales, professionnelles, technoscientifiques, etc. Le bonheur serait donc régressif. Cette interprétation trouve son origine dans le mythe biblique et l’invention du péché originel qui nous prive définitivement du bonheur sur terre. L’homme, définitivement vaincu par Dieu, est condamné à souffrir sur Terre et aux enfers, à moins qu’il mérite par sa pieuse soumission religieuse d’accéder au paradis de Dieu après la mort ou à la fin des temps.
L’autre option est celle que nous avons héritée du mythe grec prométhéen. Au lieu de se soumettre à Dieu, l’homme choisit la voie grecque, celle de la révolte de Prométhée, qui dérobe le feu de Zeus pour le donner aux hommes. Le feu est équivalent à la pomme édénique : il symbolise lui aussi la conscience et la connaissance qui permet à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition naturelle de soumission. Certes, Prométhée est puni, enchaîné et subit sans répit les agressions d’un aigle (symbole divin) qui lui dévore le foi (symbole de la connaissance). Mais un surhomme, Hercule, viendra le libérer de ses chaînes et le centaure Chiron lui donnera même l’éternité divine. A l’opposé du mythe biblique, nous sommes dans le mythe de la victoire de l’homme sur Dieu. L’humanité, par l’effort, le travail, la connaissance, la conscience qu’il développe tentera, de rivaliser avec les dieux et de réaliser le bonheur sur terre**.
L’Occident s’est fondé sur ces deux mythes contradictoires, le grec et le biblique. Et nous avons appris à vivre avec les deux, à aménager l’ambigüité qui en est résulté. Nous sommes à la fois nostalgiques du bonheur perdu et conquérant de notre bonheur à venir, doloristes et proactifs, pessimistes et optimistes, vaincus et vainqueurs. C’est sans doute à cette tension constante de notre imaginaire collectif que nous devons la voie originale de l’Occident, en comparaison des autres civilisations. C'est là le troisième élément d'une approche mythanalytique du bonheur.
Sommes-nous en Occident à ce point définitivement influencé, à notre corps défendant, par le mythe biblique? Aurions-nous pu y échapper ? De fait, il semble que l’imaginaire du bon sauvage soit le plus trompeur qui soit et que la souffrance inhérente à la condition humaine ait prévalu partout sur Terre. Les autres civilisations n’ont pas su faire mieux que nous. Elles ne semblent même pas avoir la même obsession du bonheur sur terre que la nôtre. L’animisme a abouti à de difficiles et incessantes tractations entre les vivants et les esprits. Il promet au mieux l’apaisement. Le bouddhisme est une tentative d’échapper à la souffrance terrestre en renonçant à soi-même et en se dissolvant dans le nirvana. Le confucianisme nous promet seulement la sagesse et la paix dans le respect des autres et la soumission aux rituels. Le taôisme invite au rejet des désirs et de l’action. Le syncrétisme hindou, trop complexe pour que nous le caractérisions en quelques mots, concilie le panthéisme et la réincarnation, une organisation sociale complexe très hiérarchisée et la maîtrise corporelle des fakirs. L’islam, qui fut une grande religion, ressemble de plus en plus dans ses dérives intégristes à un enfer sur terre qui menace de conquérir la planète par la violence.
Ce fut plutôt, semble-t-il un grand privilège pour l’Occident d’avoir célébré aussi le mythe de Prométhée. Une fois de plus, nous constatons ce que nous devons aux Grecs anciens. Certes, il nous semble que tous les efforts que nous mettrons à progresser sur la voie de la civilisation, de la connaissance, de la puissance, de la maîtrise médicale, sociale, psychologique et même éthique de notre avenir ne suffiront jamais à reconstituer ou remplacer le bonheur originel dont nous avons la nostalgie : voilà l’héritage biblique. Mais comme Sisyphe, nous continuons envers et contre tout à croire au progrès et à y investir tous nos efforts : voilà l’héritage grec. Bien étrange paradoxe que le nôtre, qui semble définir l’existence humaine.
Où en somme-nous donc aujourd’hui dans notre quête du bonheur en Occident? Nous constatons que notre civilisation, après avoir échoué lamentablement dans la voie des utopies socio-politiques du XIXe siècle, s’est tournée aujourd’hui vers le mirage d’un bonheur fondé sur la richesse, la consommation matérielle et sexuelle, et les promesses posthumanistes de l’utopie technoscientifique. Mais elle doute de cette voie, qui semble devoir nous décevoir toujours, au point de célébrer et nous vendre simultanément son contraire : le culte naturiste du corps, le paradis océanique du Club Méditerranée, les médecines douces et la nourriture biologique, la reconstitution de l’équilibre naturel des écosystèmes, voire l’émigration urbaine et le retour à la vie rurale. Le primitivisme tahitien de Paul Gauguin est devenu emblématique, mais le cybermonde aussi. Comme si nous étions convaincus que le numérique est notre potion magique ultime, notre poudre de Perlimpinpin. Enfin le bonheur grâce au numérique qui va nous permettre d’accéder à la béatitude intelligente du posthumanisme ! Impossible d’y croire ! Nous sommes toujours dans ce même paradoxe qui caractérise l’Occident.
En quittant le froid mois de janvier du Québec et en emportant ma tablette magique de Las Vegas à Tahiti j’aurai donc la nature et le numérique réunis sur un hamac branché sous un cocotier. Voilà ce à quoi nous aspirons : disposer de la puissance numérique la plus sophistiquée dans le paradis terrestre le plus naturel ou originel qui soit. Je devrais juste ignorer ou oublier que les populations de ces iles paradisiaques ont été déchirées par des guerres, que les colonisateurs y ont causé des maladies dévastatrices, que les missionnaires ont traité les indigènes de cannibales*** et les vahinés de prostituées pour justifier leurs conversions massives, que l’économie y est très difficile, que la France y a installé en 1963 le Centre d’expérimentation du Pacifique pour mener à termes ses essais de bombe atomique. Bref, il faut bien l’admettre, ce rêve de paradis terrestre qu’on nous vend avec les séductions d’un marketing savamment conçu, ne doit son succès qu’à notre nostalgie de bonheur naturel, qui compense nos difficultés existentielles réelles, mais il ne reflète pas la vie de ces populations prétendument privilégiée. Le paradis terrestre n’existe pas pour elles. Et il n’a jamais existé ailleurs que dans notre imagination.
En dehors de nos illusions de vacances, seul le mythe prométhéen de construction de notre condition humaine est valide et nous n’avons pas d’autre option. La mythanalyse n'est pas qu'une interprétation des mythes; elle prend aussi position, elle propose de choisir entre les mythes, car il y en a qui peuvent nous aider à vivre plus que d'autres et guider notre action, en fonction des valeurs que nous choisissons; Je l'ai toujours dit: la mythanalyse n'est pas une science, et quoiqu'il en soit de la mythanalyse, toutes les théories, selon elle, sont des fictions. La mythanalyse aussi, mais une fiction qui nous aide à être plus lucides et plus libres! Je n'ai ici aucune crainte des paradoxes, je les assume. La pensée créatrice est nécessairement paradoxale, comme la plupart des "vérités".
Hervé Fischer
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*CyberProméthée,éditions vlb, 2003
**Nous serons des dieux, éditions vlb, 2006
*** Il est vrai que le cannibalisme n'a été officiellement aboli aux îles Marquises qu'en 1867.

dimanche, février 01, 2009

Mythanalyse des liens - II

Nous pensons en liant des images. Il est impossible d’y échapper. Même pour diverger, nous délions des images et en lions d’autres (selon des liens inédits). Penser, c’est lier, délier, relier. Cette relation élémentaire, cette mise sous tension biologique, est la base de la structure, au nom de laquelle se construit la logique de la pensée, qu’elle soit agrégative comme dans les idéogrammes chinois, ou linéaire, comme dans la pensée alphabétique. Autant sociologique que biologique, notre logique sera à son tour la matrice des liens selon lesquels nous construirons notre image du monde, notre culture, notre conception de la politique et de l’art.
Ce lien familial élémentaire est la base de la magie, comme des mathématiques et de l’informatique. Il est le fondement de la cybernétique autant que de l’alchimie, de la psychanalyse autant que de la mécanique quantique, de la sociologie autant que de l’histoire, de la folie autant que du rationalisme.
Cette matrice élémentaire a donc varié considérablement selon les époques et les sociétés. On en retrouve tous les effets dans la diversité des politiques, des religions, des sciences et des arts. C’est à ce niveau de l’inconscient mythique de notre société, qu’on repère les liens fondamentaux de l’homme d’aujourd’hui avec le monde qu’il interprète. C’est dans l’analyse de ces mythes actualisés qu’on déchiffre les logiques de liens qui structurent notre image du monde. En ce sens, on pourrrait dire que Confucius a été le fondateur de la pensée chinoise, et Aristote celui de la pensée occidentale, l'un survalorisant les liens, l'autre les catégories. Il y a des résonances directes entre familles indivises, conjugales, éclatées, reconstituées, et nos cosmogonies, nos religions. La révolution copernicienne fut aussi une révolution politique. Le passage de la logique de participation (magique) à la logique identitaire (individualiste et rationnelle), puis è la dialectique, aux logiques quantitatives ou aux logiques floues d’aujourd’hui reflètent l’évolution historique de la matrice familiale. La relativité einsteinienne en est l’exemple par excellence.
C’est là qu’il faut chercher l’origine des polythéismes comme des monothéismes, de la magie comme de la science rationaliste, de la providence comme de la théorie des cordes en astronomie. Et la mise en évidence du type de lien invoqué est aussi sans doute le meilleur analyseur de l’histoire de la musique ou de l’architecture, de la peinture ou de la danse. Et il en est de même de l’évolution depuis nos astronomies centrées jusqu’à des astrophysiques éclatées, de notre hésitation entre un big bang unique et une multiplicité de big bangs de notre univers.
Les métaphores actuelles, qu’il s’agisse des réseaux numériques, des hyperliens, de l’hypertexte, de ce que j’appelle l’hyperweb ou l’hypernature, reposent sur un renouvellement et une célébration des liens. Dans La planète hyper, j’ai tenté d’analyser l’impact des changements de structures mentales, qui nous font passer de la pensée linéaire à la pensée en arabesque. J’ai fait le tour des diverses logiques, qui sont autant de systèmes institués pour gouverner les relations entre les objets et entre les êtres, et montré l’importance des nouvelles logiques des liens qui s’affirment aujourd’hui, y compris celles des chaos, de la sérendipité, de l’innovation, des masses ou du numérique, ou plus simplement des mœurs et de la politesse ordinaire. La mythanalyse - qui, à la différence de la mythologie, est l’analyse des mythes actuels – souligne le parallèle qu’on peut établir entre l’inconscient d’un individu et celui d’une société. L’inconscient individuel est une déclinaison de l’inconscient collectif, où il puise ses images et ses structures. On ne peut pas mettre une société sur le divan, mais on peut analyser son histoire, ses événements heureux et malheureux, ses désirs et ses frustrations, ses traumatismes, comme on analyse la biographie d’un patient individuel. L’inconscient d’un individu, tel que Freud a tenté d’en préciser la nature, demeure assez insaisissable et obscur. En revanche, le mythanalyste repère facilement, malgré le brouhaha médiatique, ou bruit social, les productions culturelles, les institutions religieuses et politiques, les idéologies providentialistes ou progressistes, qui sont l’expression même de l’inconscient d’une société. Il semble que la plupart des gens ne s’étonnent pas de l’étrangeté de ces mythes, qui déterminent leurs valeurs et leurs comportements. Par exemple, les croyants prennent leur imaginaire religieux pour la réalité. Ils jugent normal de voir des églises, de participer à des rituels. Ils sont inconscients que ces fabulations instituées par leur société relèveront un jour autant de la mythologie que les croyances et rites des Égyptiens ou des Grecs anciens, ou d’une société amazonienne qu’ils qualifient pourtant de « primitive ». Ils n’ont pas conscience que le progrès technologique, dont nous sommes aujourd’hui obsédés, relève du mythe grec de Prométhée, qu’il en est même l’actualisation forcenée. Ils ne voient pas la contradiction entre Prométhée et Dieu, les deux grands mythes fondateurs de l’Occident, qui suscitent encore d’immenses tensions dans nos sociétés actuelles. C’est au niveau de ces liens, que se situe l’inconscient d’une société, et donc l’origine de ses déséquilibres ou de ses forces créatrices. Je ne parle pas ici d’érudition mythologique, mais de nos imaginaires modernes, de nos débats de société actuels et de nos utopies les plus répandues.
Nous n’avons pas davantage conscience que nos mythes familiers sont des déclinaisons de la matrice familiale, que j’évoquais plus haut. Car toute mythologie ancienne, comme tout système de mythes actuel, est une histoire de famille, à laquelle nous adhérons d’autant plus qu’elle réactive inévitablement nos émotions d’origine, nos sentimentalités archaïques de nouveau-né. Prométhée évoque le conflit avec Zeus - le père –, dont il dérobe le feu pour le donner aux hommes. J’ai souligné dans CyberProméthée, l’instinct de puissance, que Prométhée est aussi important qu’Éros et Thanatos, analysés par Freud. Il exprime la victoire des hommes sur leur dieu. Inversement, la figure mythique du dieu biblique exprime une soumission totale au père, que l’homme se doit d’adorer, au nom duquel il s’accuse, se flagelle, s’agenouille, et dont il espère en retour de sa courtisanerie obséquieuse, le paradis éternel. Étrange calcul, pari fou, en fait assez douteux!
Hervé Fischer