tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

vendredi, juillet 25, 2014

Le stade chaotique


Il est plus qu'hypothétique de tenter d'imaginer ce que ressent le fœtus qui est accouché au terme d'un long cheminement étroit dans les entrailles de sa mère, qui déforme son corps et son crâne. Mais il est vraisemblable de penser que ce passage forcé à l'air extérieur est une torture, que le cri créé par les poumons qui s'emplissent d'air est un choc douloureux.On sait l'importance du pneuma dans les mythologies anciennes. Il est identifié chez les Grecs anciens à l'esprit, à la psyché, à l'âme, dans la Bible à l'Esprit Saint, qui est le souffle de Dieu. On voit ici d'où viennent ces fabulations mythiques parmi les plus fondamentales de l'Occident: de la sensation physiologique extrêmement intense du fœtus lorsqu'il est accouché, de cette première sensation physique, originelle lorsque le monde naît à lui. Le froid doit saisir son corps jusqu'alors accoutumé à une chaleur maternelle constante dans la douceur du liquide amniotique. La lumière soudaine, éblouissante, qui déchire la nuit utérine  est perçue comme intolérable, sans doute dans un contraste noir et blanc cinglant. Elle est aussi associé à l'expérience de l'origine du monde. Tout cela est physiologique et certainement inoubliable dans la mémoire inconsciente du fœtus. Le souffle, la lumière sont les douloureux traumatismes originels de l'inconscient humain, dans toutes les cultures. Au niveau physiologique ils sont universels. Mais leur interprétation mythique variera selon les contextes socio-historiques de ceux - les chamans, les poètes, les créateurs - qui en inventeront les récits à l'âge adulte.
Au-delà des contorsions, des pressions de l'accouchement, de la rupture du cordon ombilical, le monde qui se constitue dans la conscience de l'enfant  est sans doute d'une confusion totale, insaisissable et inquiétante, d'une totale étrangeté, qui évoque ce que nous appelons "le chaos".
Le chaos, c'est le premier état du monde qui naît à la conscience du nouveau-né, comme le répètent tous les mythes de l'origine de l'univers. L'infans, celui qui ne parle pas encore, n'est d'abord qu'une psyché chaotique qui agrège des sensations physiologiques incohérentes, mêlées de douleur, de peur et de désir, de manque ou de plénitude, qui ne permettent même pas au nouveau-né de distinguer son corps de l'environnement extérieur. Il ne conceptualise pas encore. La Bible le mentionne: c'est le Verbe de Dieu qui viendra mettre de l'ordre sur les flots de ce magma chaotique. Or l'infans n'a pas encore de mots pour désigner les sensations physiologiques, tactiles, visuelles, sonores, olfactives qui l'assaillent. Le chaos qui règne va donc durer longtemps, jusqu'à ce que les yeux s'ouvrent davantage, saisissent des formes, des couleurs et que le cerveau apprenne à reconnaître et, un jour, à distinguer et nommer les objets du monde qui s'organisera alors peu à peu. En attendant, au stade du chaos originel du monde, il en est réduit à fabuler confusément, à redouter la mort, à espérer que s'active le lien biologique avec la mère, qui rassure et qui nourrit. Aucun état n'est plus propice à cette fabulation mythique que ce chaos originel, menaçant, et qui n'a encore aucun sens.
Puis viendra le stade de la tortue sur le dos, qui exaspérera les attentes, les frustrations, les désirs du nouveau-né, animera cette interprétation imaginaire du monde de nouvelles émotions personnifiées par les figures principales de la matrice parentale qui a succédé à la matrice utérine.
Il est permis de formuler l'hypothèse que le mythe du chaos, qui semble universel est d'origine biologique. Il correspond à cette phase chaotique de l'accouchement douloureux du foetus et du monde incohérent qui naît à lui en dehors de l'uterus.

jeudi, juillet 24, 2014

Myth Art



Art is Myth, Myth is Art : same divinatory creation, same fabulatory praxis of humankind in search of itself. Art always invokes the supreme myth of creation or a range of its great human stories personifying it, whether it may be the celebration of founding myths of societies, of gods, man or nature, of realism, abstraction, cubism, suprematism, constructivism, surrealism, of inner necessity or digital magic, by the means of architecture, theatre, music, literature, philosophy, dance, performance or painting. And when it comes to question itself or the society which celebrates it, art becomes sociological or mythanalytical.

This is nothing new, as what I call myth/art seeks deeply into archeology of present as much as of future time. I already mentioned it in 1979 on the occasion of a performance at the Pompidou Centre, when l announced “the end of art History”.

mardi, juillet 22, 2014

Art is Myth, Myth is Art




Art is Myth, Myth is Art, même création divinatoire, même pratique fabulatoire de l’humanité en quête d’elle-même. Qu’il s’agisse de la célébration des mythes fondateurs d’une société, de dieux, de l'homme, de la nature,  de réalisme, abstraction, cubisme, suprématisme, constructivisme, surréalisme, nécessité intérieure ou magie numérique, qu'il s'exerce dans l'architecture, le théâtre, la musique, la littérature, la philosophie, la danse, la performance ou la peinture, l’art toujours invoque le mythe suprême de la création divine ou en décline les grands récits humains qui assurent l’incarner. Et lorsqu’il s’interroge lui-même et la société qui le célèbre, l’art sociologique devient mythanalytique. 

samedi, juillet 19, 2014

CyberTitans

Cyber-anthropométrie titanesque, acrylique sur toile, 180 x 180 cm, 2014

Ces nouveaux Titans, qu'ils soient construits avec le Lego ou qu'ils soient les héros de productions cinématographiques à grand spectacle, comme la série Transformer, ce sont les cyborgs de notre imaginaire numérique. Le bleu envahit la toile avec les mouvements libres et conquérants de la brosse du peintre. Voilà un thème que j'ai repris plusieurs fois avec le plus grand plaisir, je l'avoue. Instinct de puissance et virilité affichés ? La peinture n'est pas l'homme qui la peint. La peinture expose le temps dans lequel vit l'artiste. De l'immobilité des femmes bleues de Matisse au mouvement lent, performatif, de celles de Klein, nous sommes passés à une dynamique brutale, celle d'un monde en gestation. Les nouveaux Titans sont iconiques de l'âge du numérique émergeant. La peinture s'engage dans la sociologie de l'imaginaire collectif. Elle est mythanalytique. Elle explore aussi les ressources et les limites de la création picturale. Elle est un outil analytique, un mode de connaissance de la "raison sensible". C'est pourquoi je suis revenu à maintes reprises sur ce thème.

vendredi, juillet 18, 2014

Les deux mythes fondateurs de la femme en Occident

Ève rencontrant Pandore et comparant la pomme et la boite, acrylique sur toile, 102 x 102 cm, 2014

La liberté est donnée à l'artiste de réécrire les mythes, de les comparer, d'en créer de nouveaux. Dans cette rencontre des deux mythes fondateurs de la femme en Occident, le biblique et le grec, l'enjeu est de reconnaître ce que l'humanité doit à la transgression de la première femme, qui a donné à l'homme la conscience du bien et du mal et la liberté qui vient avec. Une comparaison plus approfondie des deux récits met en lumière l'interdit biblique et l'avertissement dont s'est contenté Zeus. Tandis que le dieu de la Bible condamne sans recours, le Zeus d' Homère laisse à Pandore la possibilité de sauver l'espérance. Certes, ces deux mythes expliquent l'origine de la souffrance et des maux qui vont frapper l'humanité, mais leurs perspectives sont divergentes: le grec est moins négatif et doloriste que le biblique, puisque l'espoir demeure, sur lequel nous fondons notre évolution.
Cette peinture-ci est d'un style que je dirai féminin (stéréotype), tandis que la suivante (dans mon prochain blog), évoque la puissance et la virilité titanesque (stéréotype masculin). On pourrait aussi parler d'une tessiture dramatique de la voix qui passe du soprano au baryton.

mercredi, juillet 16, 2014

C'est le monde qui vient à l'enfant

                           Le stade de la tortue sur le dos (tweet-art)

Contrairement à l'expression courante qui dit que l'enfant vient au monde, comme il est d'évidence pour les adultes qui assistent à l'accouchement, il est d'évidence aussi que pour le nouveau-né, c'est le monde qui accouche dans sa conscience.Le fœtus, déjà, dans la vie utérine interprétait sans doute confusément les impressions que ressentaient ses sens en formation, des bruits, notamment organiques du corps maternel, mais aussi  des mouvements mouvements, des bruits, voire de la musique, peut-être des lueurs à travers les membranes utérines, des satisfactions ou des douleurs physiologiques. Incapable d'en expliquer l'origine, il fabulait peut-être confusément, émotivement et n'était certainement pas capable de séparer ces sensations de son propre corps fœtal-maternel.
Après l'accouchement, ces sensations se multiplient et se diversifient. Les spécialistes nous disent qu'il n'est pas au début de sa vie extra-utérine capable de faire un net distinguo entre son corps et ces sensations extérieures. Il est ce qu'il ressent et perçoit. Ses sens eux-mêmes sont encore en formation et déterminent autant qu'ils sont déterminés par les percepts.
Au stade de la tortue sur le dos, il ne sait encore rien ou presque de ce qu'il est. Il en est réduit à l'exercice de ses instincts et à des émotions. Il voit peu à peu apparaître autour de lui des regards et des formes qu'il va progressivement interpréter selon des critères de satisfaction physiologique. Accouche autour de lui, vient à lui - et même au début confusément dans lui, mêlé à son propre corps, mêlé dans sa conscience, indistinct dans sa psyché, des signaux, des lumières, des mouvements, des couleurs, des sensations thermiques et tactiles qui sont les premiers signes du monde qui naît, du naît à lui, qui vient à l'infans.
Autrement dit, c'est le monde qui se crée avec et autour de lui. Un monde totalement nouveau, plus nouveau que le nouveau né, un monde ex-nihilo que l'infans va interpréter biologiquement et affectivement. Ces premières fabulations, ces premières interprétations sont plus imaginaires que réelles.
Et peu à peu, dans l'écosystème du carré familial, l'infans va progressivement construire des liens de fréquence, de promiscuité, de plaisir ou de peur, où la puissance des figures de la mère, du père, de l'Autre vont s'imposer, comme des pôles structurants de la psyché de l'infans. Il faudra des jours, des mois, des années et peut-être toute une vie n'y suffira-t-elle pas, pour interpréter le monde qui est né avec l'infans, articuler les fabulations, hiérarchiser les récits, la syntaxe des récits qui se mettent en place. L'enfant devenu adulte ne cessera jamais d'imaginer le monde, qui lui demeurera à jamais étrange, avant même d'y introduire des fabulations rationalistes, des théories scientifiques, des procédures instrumentales. Il; demeurera soumis à ses trois instincts primaires; l'instinct de plaisir qui naît des satisfactions qu'on veut répéter, Thanatos, qui veut détruire ce qui a fait peur, et Prométhée, l'instinct de puissance qui prend sa revanche sur l'impuissance angoissante et frustrante du stade prolongé de la tortue sur le dos.
C'est ainsi que nous expliquons la constitution des mythes, ces récits qui tendent à expliquer ce qu'est le monde, son origine et sa destinée. Les poètes, les peintres, les philosophes qui tenteront, adultes, de préciser ces récits mythiques fondateurs, lescélèbreront, transformeront, les inventerons, ou les rejetterons selon les besoins de leur propre psyché autant que de la conscience collective de leur société. Puis, lorsque la société évoluera et se centrera sur de nouveaux mythes, ceux auxquels elle croyait avant passeront au rayon des mythologies (décrédibilisées) et sédimenteront dans l'inconscient collectif sous les mythes nouveaux qu'on célèbre et que la mythanalyse explore dans leur actualité.

mardi, juillet 15, 2014

En quête de mythanalyse





LAST CALL FOR PAPERS :  EN QUÊTE DE MYTHANALYSE
Numéro monographique sous la direction de
Hervé Fischer
Artiste-Philosophe - Directeur de l’Observatoire international du
numérique, Université du Québec, Montréal

Problématique
La mythanalyse tente de repérer et de déchiffrer les mythes actuels présents dans nos inconscients collectifs, qui déterminent nos représentations du monde, nos valeurs, nos idéologies, nos projets communs, nos comportements, et qui, comme jadis au temps des Égyptiens ou des Grecs anciens constituent aujourd’hui les grands récits fondateurs de nos croyances sociales.
Au-delà de ce repérage, comment construire une théorie, une méthodologie de recherche, et même une pratique de la mythanalyse, qui nous permettent de montrer l’origine des grands mythes fondateurs
de nos imaginaires sociaux, leur gestation, leur configuration, d’articuler leur syntaxe et d’expliquer leur dynamique d’apparition, mutation, disparition. Comment situer la mythanalyse par rapport à la
postmodernité ? Comment lier mythanalyse et éthique de la responsabilité sociale ?

Pour entrer dans la thématique

Les mythes sont les récits explicatifs et imagés des origines de la destinée et des forces irrationnelles en présence dans le monde. Ils sont le plus souvent déjà là dans les mots, comme Heidegger nous invite à le
découvrir pas à pas. Ils sont largement exprimés dans les contes, légendes et religions, dans les structures de la langue, dans l’imagerie banale et les stéréotypes de la vie quotidienne, dans l’aménagement de l’espace public et privé, dans ce qui s’érige, circule, dans l’échange symbolique, dans les cultures populaires aussi bien que savantes, dans les sciences, dans le positivisme, dans la logique, dans l’imaginaire de la
technoscience et notamment numérique.
Les mythes ne sont pas pour autant explicités comme tels : ils nous déterminent à notre insu. Les mythes ont des transparences auxquelles nous sommes aveugles, même et surtout s’ils fonctionnent comme
références explicatives : Dieu, l’Homme, l’Histoire, la Société, le Progrès, la Raison, la Nation, l’Etat, la Nature, le Futur, le Destin, etc. nous sommes aveugles, même et surtout s’ils fonctionnent comme
références explicatives : Dieu, l’Homme, l’Histoire, la Société, le Progrès, la Raison, la Nation, l’Etat, la Nature, le Futur, le Destin, etc.
Nous invitons les auteurs à centrer leurs contributions notamment sur les questions suivantes : les mythes sont des productions de la fabulation sociale, mais pour les uns, ils relèvent d’archétypes éternels et universels, et pour les autres ils varient sociologiquement et historiquement avec les sociétés qui fondent sur eux leur rationalité, leur légitimité et leur futur.
Nous proposons donc à chaque contributeur de prendre position sur cette question fondamentale. Qui invente les mythes ? Nous connaissons des écrivains tels qu’Homère ou Hésiode qui ont mis en scène les
mythes grecs classiques, nous avons gardé la mémoire de mythologies, contes et légendes de différentes cultures, mais où situer l’origine de la pensée mythique ? Existe-t-il un ou des mythes élémentaires ? La
mythanalyse peut-elle prendre place parmi les sciences humaines, ou est-elle une théorie-fiction, relevant plutôt de la littérature ? Quels sont les mythes contemporains les plus actifs et significatifs (anciens,
actualisés, nouveaux) ? Comment définiriez-vous, en conséquence de vos réponses aux questions précédentes, ce que pourrait être la mythanalyse ? Ses domaines d’application ? Son usage social
épistémologique, culturel ou thérapeutique ?
Pour participer à ce numéro
1) Envoyez le titre, un résumé de votre article et une présentation de l’auteur, jusqu’au 15 juillet 2014, à la rédaction de la revue magma@analisiqualitativa.com.
2) La direction et le comité scientifique de la revue se prononceront avant le 30 juillet 2014.
3) En cas d’acceptation du résumé vous devrez nous faire parvenir votre article au plus tard le 30 septembre 2014.
info@analisiqualitativa.com - www.analisiqualitativa.com

vendredi, juillet 04, 2014

Variations sociologiques du concept de famille dans la mythanalyse


La mythanalyse prend en compte la géométrie variable du carré parental. D'une société à une autre, d'une époque à une autre, d'une civilisation à une autre, on observe des variations majeures de la structure familiale. La sociologie a significativement montré comment la famille a pu être identifiée à un clan dans les sociétés premières. Elle a développé le concept de famille indivise, regroupant un ensemble large du nucléus familial incluant les aïeux, enfants et petits enfants, mais aussi les oncles et tantes et accordant plus d'autorité à un parent qu'au géniteur même. Elle lui a opposé le concept moderne de famille conjugale, qui s'est développée avec la montée de l'individualisme, et se réduit aux parents immédiats, père, mère, enfants. Le concept même de famille peut ainsi être fondé sur une parenté fraternelle ou sur une consanguinité réduite. La "sainte famille" du Nouveau Testament constitue un cas significatif de cette parenté non sanguine. Michel Serres s'amuse à s'étonner de cette famille où Saint-Joseph, le père, ne l'est pas, puisque le Christ est le fils de Dieu et qu'il a été conçu par le Saint-Esprit, où la mère ne l'est pas, puisqu'elle est demeurée vierge, tout en étant devenue la mère de Dieu (Hominescence, 2001). Cette virtualité mythique qui élargit la famille aux "prochains" qu'il faut aimer comme soi-même fonde la chrétienté comme une grande famille, celle de l'Eglise catholique. L'idée même, qui a pris force sociale, élargit à l'humanité la notion de clan, alors même que naîtra bientôt, avec la Renaissance, la famille conjugale.
Et c'est sans compter avec les variations fondamentales que constituent le développement des pouvoirs matriarcal ou patriarcal, qui est incontestable dans l'histoire anthropologique de la conception de la famille.
C'est ce que signifie la présence de l'Autre dans le carré parental. Il incarne les variations sociogénétiques de la famille, dont l'impact est déterminant, non seulement quant à l'importance relative des géniteurs directs, mère et père, ainsi que des frères et sœurs, mais qui détermine aussi directement la géométrie et l'extension de la structure familiale.
Ces variations du carré parental génère à coup sûr des mutations majeures de la syntaxe mythologique, des rôles respectif de ses figures polaires; la mère, le père, l'infans, l'Autre, et des récits mythiques qui les mettent en scène : fratrie des Titans, la Grande mère Gaïa, les polythéismes et les monothéismes, l'Homme qui est le Fils, l'enfant-roi, l'Histoire, le Progrès, la Raison, etc. En découlent aussi les diversités dramatiques, tragiques, fatalistes ou optimistes.
C'est à cet égard que se mesure le plus l'importance de la sociologie dans la théorie mythanalytique.

jeudi, juillet 03, 2014

Famille,psychanalyse et mythanalyse




La mythanalyse situe l'origine des mythes dans les interprétations fabulatoires par le nouveau-né du nouveau monde qui naît à lui. Tout se passe dans le carré parental. De cette origine biologique constructiviste structurée par les acteurs présents, la mère, le père, l'infans et l'Autre, demeurera une mémoire inconsciente que la sociogénèse précisera et qui resurgira dans les récits des poètes pour répondre aux questions des adultes sur l'origine du monde.C'est ainsi que se constitue la psyché ou l'inconscient collectif d'une société.
La psychanalyse, de même, situe l'origine de l'inconscient individuel dans la matrice familiale. Freud la jugeait toxique et y voyait la source de tous les traumatismes qui allaient faire le malheur de chacun de nous.
Dans les deux cas, celui de la mythanalyse comme celui de la psychanalyse, c'est donc la famille qui est la matrice de l'inconscient, qu'il soit individuel ou collectif. Et dans les deux cas, la constitution de l'inconscient origine des fabulations humaines au stade de l'infans. Dans les deux cas, les grandes figures référentielles actives, leur structure familiale et la syntaxe des récits dans lesquels elles s'incarnent se constituent dans la matrice familiale, biologique et sociogénétique.
Les traumatismes freudiens s'inscrivent dans cette syntaxe familiale et  y puisent leur pouvoir originel qui pourra perdurer chez l'individu adulte. De les mythes sociaux développent le récit syntaxique du théâtre ou du roman familial originel qui sera adopté par la société adulte. Traumatismes et mythes sont des histoires dramatiques, en ce sens qu'ils comportent de l'action. Mais alors que tous les traumatismes que décrivent les psychanalystes semblent toxiques - pour Freud, la psyché est une sorte de maladie infantile inévitable sinon incurable, qui nous collera au corps toute la vie comme le péché originel, pour la mythanalyse, il y a de bons et de mauvais mythes, ceux qui expliquent tous nos malheurs et ceux qui nous promettent tous les bonheurs.
Le peintre Gustave Courbet a été d'une grande perspicacité lorsqu'il a peint le célèbre tableau d'une vulve qu'il a intitulé "L'origine du monde". Et Lacan, qui posséda le tableau, l'avait bien saisi.

dimanche, juin 29, 2014

Mythanalyse de la divergence


Ève et Pandore comparant la pomme et la boîte de la divergence




La répétition du même: voilà ce que refuse et brise la divergence. Elle casse le refrain de la causalité. Elle papillonne dans l'arabesque. Elle regarde de tous côtés, dans l'apesanteur. Elle s'aventure dans l'incertain. Et elle risque l'affirmation transgressive.
Pourquoi ce besoin fondamental d'échapper à la permanence, à la stabilité, à la sécurité physique et mentale, et d'opter pour la divergence, son incertitude, ses risques physiques et mentaux. Qu'en espère-t-on de plus? Faut-il que nous ayons une si forte frustration au cœur même de notre condition humaine? 
La divergence est emblématique de notre instinct de puissance sur le monde. Présente au sein même des mécanismes d'évolution de la nature, elle est devenue le moteur, le symbole de notre évolution humaine, qui repose beaucoup plus sur la divergence que sur la simple adaptation. 
C'est la divergence qui creuse l'écart entre l'animal humain et les autres espèces vivantes, beaucoup plus inertes et lentes que nous dans leur évolution. 
L'homme diverge parce qu'il n'est jamais satisfait. Il veut du nouveau, plus de puissance. Tel est le troisième instinct. Freud à l'époque où il a vécu, n'aurait pas dû se limiter à Éros et Thanatos. Prométhée compte autant qu'Éros et plus que Thanatos.
La divergence est résistance au pouvoir et à l'institué. Elle est délinquante. Elle est suraffirmation de liberté. Elle est la création. Et elle en assume le vertige fondateur.  Elle brise le monument et elle en lance les éclats dans un geste créatif recommencé. 

L’instinct de divergence qui anime l’être humain ne se manifeste qu’exceptionnellement dans l’espace public. Mais si l’on en cherche l’origine, on peut supposer que c’est dans le carré parental, lorsque le nouveau-né s’agite en tous sens comme une tortue sur le dos, lorsqu’il crie et rage d’impuissance, parfois pendant de longs moments, qu’il ressent ce besoin biologique de rébellion ou d’échappatoire. Fils ou fille, il s’inscrit en faux contre son sort et contre ceux dont il dépend et qui ne peuvent pas ou ne tentent pas de satisfaire à son besoin d’accéder à un autre monde.
On pourrait donc, si cette hypothèse est plausible, attribuer cet instinct de divergence, qui deviendra éventuellement instinct de création, à la révolte du fils contre le père, ou plus généralement pensé que selon ce schéma traditionnel de la psychanalyse freudienne, à la révolte de la fille ou du fils contre père ou mère ou contre les deux réunis. L’expression en est forte dans plusieurs mythologies, notamment grecque et biblique dans la civilisation occidentale. On constate même que ce sont des divergences radicalement dramatiques qui sont évoquées pour expliquer l’origine du monde tel qu’il est. Ainsi, c’est en tuant son père, le titan monstrueux Cronos, que Zeus imposa son pouvoir olympien. C’est en trompant Zeus pour lui voler le feu et le transmettre aux humains, que Prométhée put donner aux hommes un peu de la puissance et du savoir divins. C’est en ignorant les avertissements de Zeus que Pandore ouvrit la fameuse boîte de la conscience et de tous les maux qui viennent avec. Et c’est en désobéissant à Dieu qu’ Ève offrit la pomme de la connaissance à Adam et la partagea avec lui, au prix des grandes souffrances à venir. Prométhée fut puni cruellement par Zeus courroucé et Adam et Ève furent chassés du Paradis terrestre par un Dieu nom moins courroucé. Ce que nous disent ces mythes, c’est donc aussi que la divergence appelle la punition par les pères incarnant l'autorité et ne s’accomplit que dans la douleur. Il nous faut donc aujourd’hui réécrire ces mythes doloristes et réinterpréter positivement les figures non seulement de Prométhée, mais aussi d’Ève et de Pandore auxquelles nous devons la conscience et la liberté, en soulignant que la connaissance de notre sort n’implique pas nécessairement la fatalité tragique. A nous d’en transgresser la négativité pour affirmer notre pouvoir humain de création et de progrès. Il nous faut aujourd’hui réécrire nos vieux mythes ou en inventer de nouveaux, qui soient porteurs d’espoir. Et ne pas oublier que Pandore, précisément, avait pris soin de refermer la boîte avant que s’en échappe aussi l’espérance, qui nous demeure le plus précieux des biens. Elle picote Sisyphe, elle le bouscule lorsqu'il remet sa charge sur ses épaules, pour qu'il essaie un autre sentier d'escalade que les matins précédents.
Comme on peut le constater, ce sont des fils, Zeus et Prométhée, qui se sont révoltés contre le père, mais aussi des filles : Ève et Pandore, qui incarnent toutes deux le même rôle, l’une dans le mythe biblique, l’autre dans le mythe grec,  en faisant accéder la race humaine à la conscience.

Zeus ayant pleinement incarné son nouveau rôle patriarcal en se substituant à Cronos, il est permis de dire que ce sont le titan Prométhée et les deux premières femmes de la race humaine, Ève et Pandore, qui incarnent le mythe de la divergence dès l’origine du monde. Il et elles ont changé la fatalité et ouvert la voie de l’évolution humaine. 
Le mythe de la divergence se décline diversement dans l'histoire humaine, selon des moments d'extrême intensité sociale, comme la Révolution française (le roi paternaliste est guillotiné), ou selon des innovations sectorielles, en science, en philosophie, en art. 
Mais on attend encore que la psychanalyse freudienne, profondément machiste, consacre un nouveau chapitre de sa théorie à la révolte de la fille, alors que la mythanalyse nous impose immédiatement une nouvelle vision des rôles en explorant et soulignant l’importance première des mythes de la divergence.
Et face au misérabilisme freudien, il est permis d'opter pour une mythanalyse joyeuse. Bien sûr, l'inscription du droit au bonheur dans la constitution américaine n'est pas un gage de félicité pour tous, loin de là, comme on peut le constater tous les jours. Le choix du Bhoutan de substituer la célébration du "bonheur intérieur brut" - le BIB au Produit intérieur brut qui mesure la performance globale de l'économie de chaque pays, est un vœu pieux d'inspiration bouddhiste, encore qu'il prétende très rationnellement établir un indice plus inclusif de divers paramètres légitimes: lcroissance et le développement économiques, la conservation et promotion de la culture bhoutanaise, la sauvegarde de l'environnement et utilisation durable des ressources  et une bonne gouvernance responsable. Certes, ce pays est l'un des plus pauvres de la planète, mais du moins opte-t-il contre la fatalité pour une vision d'avenir optimiste. De la parole à l'action, le chemin peut-être un grand défi, mais que l'esprit positif de l'imaginaire collectif pourra inciter à relever.







samedi, juin 28, 2014

Les icônes identitaires


La nouvelle Victoire de Samothrace, anthropométrie acrylique sur toile, 153 x 92 cm, 2014

Après avoir peint cette anthropométrie acrylique sur toile de la Victoire de Samothrace dans la série des Titans du XXIe siècle sur laquelle je travaille actuellement, j'ai découvert qu'Yves Klein en avait déjà repris le thème en appliquant son célèbre ultrableu à une copie de la fameuse statue grecque. Cette oeuvre était peut-être demeurée dans ma mémoire sans que j'en aie conscience, ou la Victoire de Samothrace est-elle une figure si emblématique de notre culture occidentale qu'elle s'est imposée à moi en regardant le cyborg du film At the Edge of Tomorrow. Je ne saurais en décider, et cela importe relativement peu. Ce qui s'impose, c'est l'importance de la mémoire iconique des grandes œuvres de référence de la civilisation occidentale, comme la Joconde, Guernica, la Tour Eiffel, Tintin, etc. Nous avons en mémoire une sorte d'iconothèque que nous partageons tous et qui est devenue une racine identitaire distinctive par rapport au Bouddha asiatique, au masque africain ou aztèque, etc. La couleur bleue choisie par Yves Klein ou par Matisse pour ses papiers gouachés découpés est-elle même évocatrice d'une identité méditerranéenne.
Notre imaginaire collectif repose sur un fond identitaire iconique auquel nous nous rattachons et que nous célébrons spontanément, inconsciemment, et qui perdure avec les générations. L'hybridation culturelle du monde actuel ne met que davantage en référence distinctive, en dialogue ou en confrontation ces grandes figures qui deviennent mythiques par l'importance référentielle qu'elle nous impose ou par laquelle elle nous permet de nous situer dans le vaste monde.
Les musées tels que Le Louvre, où est exposée la sculpture grecque, les illustrations des livres d'école, les cartes postales, les guides de voyage, les timbres postes, Google et le cinéma qui y recourent constamment, comme dans le cas de ce film de science fiction dont j'ai repris la figure centrale et l'ai rapprochée spontanément de références de mon iconothèque occidentale, contribuent communément à la diffusion et à la célébration collective des ces icônes identitaires.
La petite expérience que je viens de vivre dans ma rencontre imprévue avec Yves Klein peut paraître anecdotique. Mais elle est hautement significative et me paraît modestement merveilleuse. C'est ainsi qu'émergent les mécanismes de nos appartenances identitaires. Chaque culture sélectionne, impose et célèbre ses icônes pour répondre au besoin d'appartenance que nous éprouvons dans le chaos des masses sociales. Ces icônes identitaires nous apparaissent d'autant plus belles. Elles sont valorisées collectivement et donc valorisantes individuellement. Notre pensée quotidienne elle aussi, comme notre imaginaire, se construit autour de figures de style, dispositifs linguistiques et syntaxiques, lieux communs, connaissances banalisées, réductrices, mais communément partagés, qui permettent  le vivre-ensemble de chaque communauté sociale, ainsi que le développement d'une conscience planétaire.

jeudi, juin 26, 2014

Sociogenèse des mythes


Ce sont les poètes, les historiens, les artistes, les cinéastes qui inventent, mettent en scène ou transforment les mythes. Ce sont eux et aussi les chefs militaires, religieux, politiques qui conçoivent les récits sur les quels nous fondons nos imaginaires collectifs. Ils gardent la mémoire ou ils redessinent l'existence des figures mythiques qui ont animé la construction du monde lorsque le nouveau-né fabule pour maîtriser le monde et le corps qui viennent à lui avec l'accouchement. Dès les premières émotions, craintes ou désirs qui envahissent la psyché du nouveau-né, sa conscience des acteurs du carré parental, mère, père et soi-même est déterminée par l'Autre (le contexte socio-historique) qui est présent aussi et qui lie ces premiers sentiments biologiques à la culture de la société où naissent conjointement le nouveau-né et le nouveau-monde.
La sociogenèse des mythes est ainsi marquée dès la naissance  par la forte influence de l'Autre dans le carré parental. Elle s'inscrit émotionnellement et durablement dans les circuits synaptiques encore plastiques du cerveau du nouveau-né. Elle fonde la logique des drames mythiques fondateurs de l'enfant qui tente d'interpréter le monde qui vient vers lui. Elle détermine la syntaxe des relations premières entre acteurs, actions et conséquences pour l'individu en gestation. Et c'est cette même appartenance culturelle et sociale qui déterminera sans interruption la psyché de chaque  être humain tout au long de sa vie, et qu'on retrouve dans les récits qu'en proposent les poètes et autres créateurs «professionnels» de mythes, les peintres, les écrivains qui en fixent les grands récits qu'adoptent et institutionnalisent les groupes sociaux.
Il n'y a donc pas d'invariants dans les imaginaires sociaux ou ce qu’on appelle les inconscients collectifs des sociétés. Il n’y a que la mémoire des récits mythiques, qui perdure, varie, est contredite ou rejetée et l'invention de nouveaux mythes en résonance avec l'évolution sociale. Ce qui peut créer l’illusion encore si répandue de ces invariants, qu'ils soient idéalistes (les archétypes de Jung) ou mathématiques (l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss), c’est seulement la répétition biologique de la naissance du nouveau-né et du nouveau-monde dans le carré familial. Une constante biologique qui est soumise au jeu des variations historiques et sociologiques dans ses représentations sociales.

Boko Haram: le nouvel enlèvement des Sabines


Sans doute le sunnite Boko Haram,qui sévit dans le nord-est du Nigéria, n'a pas lu Tite-Live et ne s'inspire pas de son récit célèbre qui décrit l'enlèvement des Sabines par les premiers Romains, avec à leur tête Romulus, en quête de femmes pour ses hommes afin de pérenniser la fondation de Rome. Mais il n'en actualise pas moins le mythe, pour donner des femmes à ses guerriers et renforcer la prédication et le djihad. Tite-Live ne traitait pas les premiers Romains de terroristes, puisqu'il célébrait la fondation de Rome et il manquera sans doute à Boko Haram un grand écrivain et historien pour légitimer et célébrer ses tristes exploits. Il est vrai que «Boko Haram» signifierait, selon les spécialistes: «l'éducation occidentale est un péché». Le mythe traverse les cultures et les religions.

Les nouveaux Titans sont les cyborgs

                                   



                                                 Cyborg anthropométrie, acrylique sur toile, 153 x 92 cm, 2014

Empowered figures of human beings.

Le cyborg,  icône de l'âge du numérique, de l'imaginaire des jeux vidéo,  de la technoscience, de l'empowerment (l'homme augmenté), prend la relève du nu féminin, si présent dans la peinture occidentale depuis la Renaissance, qui incarnait le désir incestueux de la mère. C'est le mythe de la puissance de l'homme, le fils du père, qui l'emporte sur celui de la mère, que célébraient encore les papiers gouachés en bleu et découpés de Matisse et les anthropométries bleues (les «pinceaux vivants» d'Yves Klein. Le cyborg a tué père et mère, Dieu et le nu féminin que décriaient déjà les peintres futuristes.  Sous la figure de l'homme hybride, le robot anthropoïde, le cyborg, emblématique du XXIe siècle, incarne le fils triomphant, les nouveaux Titans de notre temps. Le nu féminin n’apparaît plus  que sous les traits caricaturaux d'une poupée synthétique érotisée, un objet-jouet soumis aux caprices et  fantasme du cyborg. 
Matisse et Yves Klein ne peindraient plus aujourd’hui des nus féminins, mais des cyborgs post-humains. 

mercredi, juin 25, 2014

Le stade de la tortue sur le dos




Les mythes sont des drames, heureux ou malheureux, souvent tragiques, comme la vie des humains.Pandore, lorsqu'elle ouvre la boîte de tous les maux malgré les avertissements, ne nous condamne pas qu'au pire, car elle referme le couvercle à temps pour n'en pas laisser échapper l'espérance.
Lorsque le nouveau-né fabule en commençant à interpréter le monde qui est né à lui au moment de l'accouchement, il est réduit à l'impuissance, comme une tortue sur le dos, dépendant malgré tous ses efforts du bon vouloir de ceux qui l'entourent dans le carré familial. Réduit à gesticuler vainement, à crier, à hurler par moments pour se faire entendre et parvenir à ses fins, il est pris dans le drame, la crainte et l'espérance. Ce stade de la tortue sur le dos va durer plusieurs mois, entre sourire de séduction et cris de réclamation, animés par l'instinct de vie. Il lui faudra attendre longtemps pour acquérir un peu d'autonomie gestuelle et sortir de son impuissance passive. Il en tirera un désir de revanche et de puissance à la mesure de sa frustration et de son exaspération infantile, cet instinct de puissance que j'ai appelé Prométhée et attaché aux deux instincts freudiens, Éros et Thanatos.
Ce stade de la tortue sur le dos, exceptionnel dans le règne des mammifères, sera déterminant pour sa vie d'adulte. Il est partie constituante à l'origine des mythes.

Dramatisation mythique

                                 Anthropométrie d'un Titan, peinture électronique sur écran, 2014

La plupart des mythes, si non tous sont des récits dramatiques, qui éventuellement tournent même à la tragédie, lorsqu'ils nous annoncent, par exemple, la fin du monde, ou une malédiction fatale. Ainsi Orphée perd-il Eurydice, ainsi Adam et Ève sont-ils chassés du paradis. Ainsi va mourir Hector dans un combat avec Achille lors de la guerre de Troie. Mais Achille a aussi été averti qu'il mourra peu après avoir tué Hector. Ainsi Prométhée est-il condamné à la torture par Zeus furieux de s'être fait dérober le feu. De cette tonalité dramatique sombre et souvent fataliste, Gilbert Durand avait cru pouvoir déduire que les mythes sont des récits que les hommes inventent parce qu'ils se savent condamnés à mourir et en cherchent la raison. Mais il faut aussi souligner que beaucoup de mythes évoquent la création et le bonheur.
Dans le Bible, le Paradis terrestre est d'abord le mythe paradisiaque. Dans la mythologie grecque, Venus est le bonheur au féminin. L'amour est aussi célébrée par Psyché et Aphrodite. Et Éros est au rendez-vous. Sans compter Bacchus, les trois Grâces et la muse du poète. On compte sept divinités du bonheur dans la mythologie japonaise. En Chine, on célèbre les trois étoiles du bonheur, de la prospérité et de la longévité. Même l'époque moderne, qui naît en plein drame, celui de la Révolution française institue le mythe Progrès, qu'inscriront dans leur constitution les États-Unis et le Brésil.
Et le bonheur est devenu le mythe axial de la société occidentale actuelle de consommation, qui nous vend le bonheur sous toutes ses formes et élude la souffrance et la mort.

samedi, juin 14, 2014

Mythanalyse du faux





Alors qu’au début de sa commercialisation, le plastique était réservé aux ustensiles ordinaires et bon marché, sceaux, cuvettes, balais, éponges synthétiques, et qu’on jugea nécessaire de lui donner des teintes vives pour séduire les consommateurs (et pour le bonheur des «marchands de couleur») car il était perçu comme une matière laide, pauvre, sans texture, sans «vie», il a depuis fait une belle carrière. Le nylon a galbé les jambes féminines en les colorant de reflets soyeux. Puis le plastique a été ennobli par de grands artistes comme César, Niki de Saint Phalle, Dubuffet, Duane Hanson, Claes Oldenburg, etc. Et le design l’a adopté dans la création de meubles de style haut de gamme.
Les fausses couleurs d’aujourd’hui sont comme celles des masques indigènes de jadis  ou des peintures romanes : vives et codées pour évoquer les esprits ou les attributs de Dieu. La lumière électronique nous ouvre la voie vers le cybermonde, comme autrefois la lumière des vitraux nous appelait vers le monde religieux. Mais la symbolique a bien changé. La couleur est devenue laïque, certes, mais il ne faudrait pas en sous-estimer la dynamique énergétique, voire l’émotion, qui correspondent à ce nouvel ailleurs : le virtuel de nos écrans. Car à l’opposé du réalisme inventé par la Renaissance italienne, le monde numérique selon lequel nous interprétons, remodelons et transformons aujourd’hui le réel, relève d’une vision prométhéenne. Nos couleurs n’évoquent plus le mystère des esprits ou des dieux. Ce ne sont plus, non plus, les couleurs de la nature classique. Ce sont les couleurs des hommes qui croient désormais en leur pouvoir créateur et recolorent l’univers à leur goût, comme ils ont coloré le plastique. L’homme a pris en charge l’artifice de son environnement et de ses objets. Et il colore de couleurs flashantes ses vêtements, ses chaussures, voire sa chevelure ou ses ongles comme des desserts et des crèmes glacées. Toute une industrie des colorants omniprésents nous entraîne dans un « paradis artificiel » de couleurs acidulées, désormais plus attirant que le vieux réel du réalisme. Nous aimons cette bigarrure euphorisante.
Nous renouons avec la tradition  idéaliste et religieuse qui opposait le monde d’ici-bas, vallée de misères, de souffrance, d’erreurs et de frustrations à un monde supérieur, jadis divin, vrai, aujourd’hui artificiel, couleur bonbons, le monde numérique que nous programmons, où nous nous créons des milliers d’amis, où les ombres, la douleur et l’effort n’existent plus, où nous pouvons réaliser nos désirs de pouvoir, de statut social, satisfaire nos petits bonheurs et rencontrer l’amour. Un monde dont même la magie la plus puissante et la plus sophistiquée n’aurait pas osé rêver autrefois. Un monde intelligent, comme la lumière de Platon. Mais nous ne lui tournons plus le dos, enchaînés au fond de la caverne, car ce monde est là, dans la lumière de nos écrans, devant nos yeux, beaucoup plus riche en informations que le monde réel, beaucoup plus vrai et instrumental. C’est ici-bas désormais que se situent les erreurs de nos sens, les ombres et les illusions de nos perceptions. C’est dans le monde de la technoscience, que nous développons notre utopie actuelle de bonheur et d’aboutissement de notre aventure humaine. Les écrans cathodiques de tous nos instruments numériques sont les nouveaux vitraux de nos croyances et de nos espoirs.
Le mythe biblique nous dit que Dieu créa l’homme à son image. Mais c’est le mythe grec prométhéen qui l’emporte aujourd’hui sur le mythe biblique. Nous sommes les fils de Prométhée et nous créons un nouveau monde à notre image. Comme des dieux, nous assumons désormais notre pouvoir de création d’un monde humain à la mesure de notre intelligence artificielle. Nous en célébrons les artéfacts, les colorisations dynamiques, et nous l’appelons notre «nouvelle nature».

La mythanalyse de l’artifice dévoile un homme qui ne croit plus à la création de dieux, mais à celle de notre intelligence artificielle. C’est l’artifice qui devient réel, le faux qui devient vrai. Et pour faire bonne mesure, souvent nous en rajoutons, pour consolider notre nouvelle foi dans les simulacres, tant le vieux monde réel nous colle encore à la peau et à l’esprit. Il est souvent aussi difficile de croire dans nos illusions humaines créatrices du futur qu’en un dieu créateur des origines.

vendredi, juin 13, 2014

Les Titans du XXIe siècle


                    Cyberanthropométrie , acrylique sur toile, 153 x 92 cm, 2014

Le cyborg, icône de l'âge du numérique, de l'imaginaire des jeux vidéo, de la technoscience, de l'empowerment (l'homme augmenté), prend la relève du nu féminin, si présent dans la peinture occidentale depuis la Renaissance, qui incarnait le désir incestueux de la mère. C'est le mythe de la puissance de l'homme, le fils du père, qui l'emporte sur celui de la mère, que célébraient encore les papiers gouachés en bleu et découpés de Matisse et les anthropométries bleues (les «pinceaux vivants» d'Yves Klein. Le cyborg a tué père et mère, Dieu et le nu féminin que décriaient déjà les peintres futuristes. Sous la figure de l'homme hybride, le robot anthropoïde, le cyborg, emblématique du XXIe siècle, incarne le fils triomphant, le nouveau Titan de notre temps. Le nu féminin n'apparaît plus que sous les traits caricaturaux d'une poupée synthétique érotisée, un objet-jouet soumis aux caprices et fantasme du cyborg. 

jeudi, juin 12, 2014

Actualité d'un mythe: le «bovarysme» selon Georges Lewi

                                                              Georges Lewi

Vous vous déclarez "mythologue". Y-a-t-il une différence, selon vous entre un mythologue et un mythanalyste?
Question piège, venant du « pape » de la mythanalyse. Pour moi, je me contenterai de me dire « mythologue », ce qui, déjà, dans le monde actuel qui se veut tourné vers l’avenir et la construction d’un « âge numérique » prête souvent au sourire. En annonçant le « grand retour » du mythe, disons que je me situe, le plus modestement possible, dans les pas des C. Levi-Strauss,  JP.Vernant, R. Barthes, J.Campbell… de ceux qui ont considéré qu’il existe des invariants qui structurent la pensée humaine depuis la nuit des temps. Un mythologue est donc quelqu’un qui regarde le monde avec les yeux de la continuité alors qu’on n’entend partout  que le mot « rupture ». Certes on ne peut nier les ruptures technologiques mais on ne peut nier la continuité des représentations.

Dans votre livre "Les Nouveaux Bovary. Génération Facebook, l'illusion de vivre autrement" (Pearson, 2012), vous actualisez le "bovarisme". Pensez-vous que Gustave Flaubert a ainsi, en tant qu'écrivain, inventé un mythe? Le mythe de l’illusion? Ou bien quel en serait l'expression plus ancienne, qu'on trouverait déjà dans des mythologies antiques?
Le « Bovarysme » est la propension de l’être humain à « se croire autre qu’il n’est ». C’est la définition même du rêve et sans doute de l’humain. Sans rêve de dépassement, sans rêve d’aller au-delà, de métamorphose et finalement …de progrès. Flaubert focalise au travers de l’histoire de cette « petite bourgeoise », féministe avant la lettre, l’aspiration féminine à soulever les chaines, à dénoncer la lâcheté des hommes, à se « prendre pour un mec », à se croire autre qu’elle n’est. Elle échoue mais crée un mythe, celui de la liberté au féminin, capable de mourir pour revendiquer cette égalité. Son illustre « modèle mythologique » est Pandore, la première femme selon la mythologie grecque, qu’épouse le frère de Prométhée, le sauveur de l’humanité. Elle ouvre la jarre interdite et laisse échapper tous les maux mais conserve pour l’humanité l’espoir. Elle offre l’espérance aux hommes, folle espérance d’Emma Bovary, de Christophe Colomb,  ou sage espérance du chercheur en biologie qui va trouver la parade à un virus mortel. Sans vouloir de parallèle inutile, tant cette « fable » est forte, Eve dans la Bible offre à l’humanité la même perspective en allant chercher le « fruit de la connaissance du bien et du mal », de l’interdit et de la possibilité de transgression… Flaubert a mis en notes  musicales du XIXe siècle le mythe de la « sortie du cadre » et de l’espoir du mieux, de l’extraordinaire au-delà…

Pouvez-vous préciser pourquoi et comment la génération Facebook a-t-elle actualisé ce mythe, et quelles sont, selon vous, les éventuelles différences de cette actualisation avec le mythe de Madame Bovary (ennui, frustration, irréalisme, aspiration à un autre statut social) ? D'ailleurs, que pensez-vous de Facebook?
Emma Bovary est morte de solitude. Devant ses appels au secours, personne ne s’est déplacé. Elle avait connu l’ennui, le pire des maux selon Baudelaire et l’aspiration à une vie trépidante que ne lui permettait pas sa condition de femme de médecin de campagne. Facebook est la réponse, trop facile,  mercantile à cette espérance légitime d’avoir des amis, d’éviter l’ennui. Les réseaux sociaux et Facebook en particulier peuvent apporter en plus une dose de voyeurisme (dès l’origine au sein du campus d’Harvard), ce qui pimente le tout. Mais comme cette angoisse d’être seul est immense, insondable, même une approche partielle, comble déjà une partie de cette frustration majeure. Facebook surfe sur le mythe de la rencontre, de l’autre, indispensable, « qui enfin nous comprendrait », ce mythe qui liait aussi Montaigne et La Boétie. Comme notre époque est assez quantitativiste, les réseaux sociaux en jouent et nous « scorent » selon le nombre d’amis, de fans, qui nous suivent et nous « aiment ».

Ce mythe vous paraît suffisamment actuel pour que vous ayez poursuivi son déchiffrage avec Bovary21 (François Bourin éditions, 2013), qui est aussi votre premier roman. Vous vous lancez à cette occasion dans une "écriture transmedia". Qu'entendez-vous par là?
La forme romanesque permet infiniment plus de liberté dans l’explication d’un concept que la forme traditionnelle de l’essai. Une héroïne de roman est une singularité qui peut (veut) prétendre à l’universel. Mon héroïne, Bovary21, est une bloggeuse qui dénonce les tendances et cependant travaille dans l’univers du marketing. Dans ma vie professionnelle, j’ai rencontré de nombreuses jeunes femmes assez schizophrènes qui font « admirablement leur job » et vivent en a-marketing absolu. Expliquer cela dans un essai nécessite d’aller étayer le raisonnement par des pourcentages qui n’existent nulle part. Le personnage de roman prend, quant à lui, un relief digne du symbole. Bovary21 fait du marketing, le dénonce  et rêve, pour elle-même d’un monde d’innocence. Cette histoire extraordinaire, celle de nos contradictions, mérite d’être traitée sous toutes les formes narratives possibles, ce qu’on nomme le transmédia. Il y un essai sur cette génération, un blog Bovary21, il y aura une pièce de théâtre…Le mythe m’habite.

Dans Bovary21, vous semblez très critique par rapport au marketing qui semble avoir imposé sa loi dans la société actuelle? Pourquoi?
 A dire vrai, j’aime beaucoup le marketing, du moins son essence : offrir au consommateur des produits et des services qui lui conviennent plutôt que des produits mal adaptés mais que l’entreprise a l’habitude « faire comme ça ». Ce qui ne va pas, c’est le passage du produit adapté au «produit qu’il faut avoir », c’est-à-dire du marketing d’étude au marketing dit opérationnel, celui de la publicité et de la promotion à outrance. Le passage du marketing aux techniques de marketing, c’est-à-dire à l’usage répété de recettes qui « marchent bien », est une pollution visuelle, auditive et intellectuelle.
J’ai une grande bienveillance pour les gens qui travaillent dans le marketing, en entreprises, car ils sont soumis à d’énormes contraintes et la plupart du temps, telle ma Bovary21, ils essayent de trouver une voie acceptable entre l’objectif financier de l’entreprise et leur propre éthique.

Ces deux livres successifs donnent le sentiment d'un profond pessimisme par rapport à notre époque. Votre Bovary21 (21 pour XXIe siècle) se termine aussi mal que le roman de Flaubert. Est-ce votre position personnelle? Seriez-vous postmoderne pessimiste et pourtant bon vivant, comme vos amis vous perçoivent? Que faudrait-il entendre par là?
 Je ne suis pas du tout pessimiste. Comme auteur, il m’a semblé que ma Bovary21 ne pouvait pas « bien finir ». Le mythe est trop pesant. Dans l’essai, « les Nouveaux Bovary » sur la génération des réseaux sociaux,  ma « prédiction » est que cette génération va s’en sortir. Grâce à l’amitié, en particulier. Elle est en train de construire, une société à côté, une société en rhizomes qui nous surprend sans cesse.

Quel sera votre prochain livre?

Dans le monde professionnel du « branding » (le mien), en septembre un ouvrage sur le storytelling qui s’appuie dans la méthode sur les « mythèmes » évoqués par C. Lévi-Strauss. Je travaille, par ailleurs sur un roman sur le mythe du leader. Mais chut ! Il est vraiment difficile à écrire, celui-là !


*Georges Lewi est mythologue, spécialiste des marques.
Directeur de la collection « Le Mythologue » chez François Bourin Editeur.  
Derniers ouvrages de Georges Lewi :
Roman « Bovary21 » (François Bourin éditeur). Septembre 2013.
E-branding : Stratégies de marques sur internet . Novembre 2013.
Europe, bon mythe, mauvaise marque. Mai 2014. (F. Bourin)


mardi, juin 10, 2014

Sisyphe au pied de la Tour de Babel, acrylique sur toile, 180 x 180 cm, 2014

La vérité est dans le puits, au fond de l'eau matricielle de la naissance de la vie, qu'il faut explorer. Sisyphe est résiliant, la Tour se perd dans le ciel. C'est le privilège du peintre de repeindre les mythes sous un nouveau jour, avec une nouvelle signification, en faveur de la diversité linguistique et culturelle avec une persévérance pacifique, telle que la célèbre la déclaration de l'UNESCO. Un espoir à réanimer chaque jour.

dimanche, mai 25, 2014

Réécrire les mythes: Sisyphe escaladant la Tour de Babel


Voilà deux mythes qui disent le malheur des hommes.
Le biblique évoque l'arrogance humaine à la conquête du ciel, punie par Dieu qui leur lance la malédiction de l'incommunicabilité en remplaçant la langue universelle adamique par la diversité linguistique. Incapables désormais de s'entendre, les hommes sont ainsi condamnés à renoncer à leur projet commun et à demeurer ici-bas dans leur s disputes et leur misère.
Le mythe grec décrit la persévérance vaine de Sisyphe qui reprend chaque matin sa lourde charge pour la remonter vers le sommet, d'où il sait d'avance qu'elle retombera le soir-même, lui échappant des mains, en bas de la montagne. Sisyphe allie l'espoir toujours déçu et la volonté acharnée de réussir quand même. C'est sa souffrance, car il n'y a pas d'espoir sans souffrance.
Mais les mythes n'expriment que les fatalités auxquelles les hommes consentent. Ce sont les hommes qui inventent les mythes, et leurs raffinements de douleurs ou leurs espoirs naïfs. Pourquoi devrions-nous nous résigner à tant de malheur ? Il n'existe pas de dieu pour nous condamner et ce sont les hommes eux-mêmes qui déclarent ainsi se punir. Se punir de quoi? Se condamner a priori pourquoi?
Pourquoi ne pourrions-nous pas réaffirmer l'espoir d'un monde meilleur et, associant les deux mythes dans un récit nouveau, cette fois porteur de nos espérances, voir Sisyphe s'attaquer à l'escalade de la Tour de Babel pour monter à son sommet les pierres nouvelles de sa construction poursuivie envers et contre tout? Pour qu'à la fin triomphe la diversité humaine comme une valeur nouvelle que nous célébrons et avec l'espoir de reprendre l'édification d'une humanité qui progresse vers son accomplissement.
Il existe de bons mythes et de mauvais, de bonnes et de mauvaises interprétations de nos récits imaginaires dans lesquels se condensent nos inconscients collectifs. Il faut oser rejeter les mythes toxiques, les réécrire, en inventer de nouveaux qui nous conduisent vers un futur meilleur.

jeudi, mai 22, 2014

Nous devenons des dieux



Nous interprétons désormais le monde non plus à partir du couple matière/énergie, mais selon des algorithmes, comme si l’univers et la vie étaient d’immenses hypertextes dont nous explorons les liens qui configurent des phénomènes, des lois, des dynamiques et des inerties.
Et dans cet ensemble qui nous englobe, tout est devenu information : des informations que nous déchiffrons, des informations que nous constituons et des informations que nous associons de façon inédite.
Pourquoi alors nous étonner encore des fleurs naturelles colorées artificiellement comme des cornets de crème glacée, des maquillages en tous genres, des lèvres noires ou violettes, des faux ongles, des faux cils, des perruques ou des faux seins. Nous fabriquons aussi bien du sérum et du sang artificiels, des os et de la peau de synthèse, des aortes et des cœurs en plastique, que des textiles en fibre de lait pour les gilets pare-balles, des alliages ultralégers et performants pour l’aéronautique. Nous manipulons les gènes, les chromosomes et les cellules souches. Avec la chirurgie esthétique un énorme marché est apparu, tant sont nombreuses les femmes qui se font remodeler le corps selon les critères esthétiques à la mode. Les opérations de cataracte consistent désormais à implanter des cristallins de plastique dans les yeux.  Nous prétendons ajouter dans les crèmes de beauté des nano particules de tout ce qui peut séduire les consommatrices, et que les prospectus publicitaires déclarent rajeunissants, bioénergétiques, en quelque sorte «magiques».
Le vivant, le réel et l’artificiel se déclinent désormais sans discontinuité, sans  frontière discernable, selon tous les algorithmes des industries militaires, agroalimentaires, manufacturières et culturelles que nous décidons de programmer. C’est ce que j’ai appelé le «nouveau naturalisme». Nous travaillons même dans les laboratoires à synthétiser la vie. Les mutations les plus emblématiques de cette hybridation entre ce que nous nommions il y a encore peu de temps «le réel» et opposions à «l’artificiel» sont certainement celles qui transforment le vivant. Elles transgressent des conceptions et des valeurs qui relevaient de croyances religieuses. Elles s’imposent rapidement, même s’il existe encore des sectes archaïsantes, telles que les Amish qui s’en tiennent à «la vielle nature» et interdisent même les bicyclettes, voire qui refusent les vaccinations et les médicaments industrialisés.
Nous pouvons alors qualifier de «nouvelle nature» cet arrimage étroit dans lequel les éléments dits artificiels, interventions, implants, ajouts, hybridations et synthèses prétendent s’intégrer en douceur à la nature dite originelle, comme une valeur ajoutée et non comme une négation.
Il existe aussi dans l’utopie technoscientifique actuelle une tendance à déclarer obsolète l’écosystème dit naturel, pour lui substituer une combinaison nouvelle, qui relèverait non plus du carbone, mais du silicium et de l’intelligence artificielle. Le cyborg en est la figure cinématographique. Mi chair mi artifice, ce successeur anthropologique de l’homme actuel, doté de nouveaux pouvoirs, nous ferait passer dans une ère totalement artificielle, où la valeur de l’authentique perdrait tout sens et toute réalité, si non pour désigner une lointaine période archaïque de l’évolution humaine.
Nous serions alors des êtres de synthèse dans un univers de synthèse. La «vieille nature» aurait disparu,  ou serait classée «réserve naturelle»,  comme dans «Le meilleur des mondes» d’Aldous Huxley, et peut-être gardée secrète, comme dans le film «Soleil vert» de Richard Fleischer, inspiré du roman éponyme de Harry Harrison (1974). Nous ne serions même plus «biodégradables», comme l’imagine encore le film éponyme du réalisateur de République dominicaine Juan Basanta (2013).
Nous devenons des dieux, ni meilleurs, ni pires que ceux de l'Olympe. Et c'est là une étape qu'il nous faudra dépasser, au niveau de l'éthique.


mercredi, mai 21, 2014

Le vertige de l'illogisme





«Si ce n’est pas vrai, c’est donc faux» affirmait Socrate. Et il obligeait son esclave de service à l’admettre impérativement. Pourtant, les écrivains ont toujours ignoré la rigueur conceptuelle socratique et fait appel à l’imagination, qui est foisonnante et prend le risque de nous tromper pour nous ouvrir l’esprit. A commencer par Platon lui-même, le disciple de Socrate, pourfendeur des «tromperies» des poètes et des peintres, mais qui s’est lui-même rendu célèbre par la métaphore de la caverne. Les poètes ne craignent pas d’évoquer une «présence absence», un «clair-obscur» ou une «obscure clarté», une «pesante légèreté», un «vrai mensonge», sans oublier les «morts-vivants», etc. Même un sociologue comme Michel Maffesoli nous propose le concept de «raison sensible». L’association directe de deux mots contradictoires semble créatrice de sens et évoquer des sensations. Car la réalité et la vérité ne sont pas binaires, quoiqu’en ait pu dire Socrate. Les bons écrivains en jouent savamment. Ils ne craignent pas d’enchaîner deux contradictions et d’en tirer un bel effet. Les cuisiniers aussi, qui nous préparent des sauces «aigres-douces». Dans un domaine aussi tranché que l’opposition sociale des sexes, nous admettons maintenant que la biologie des trans-genres n’est plus contestable et devra donc être socialement admise. Et plus anecdotiquement, nous savons qu’il faut se protéger des «chauds-froids» pour ne pas s’enrhumer, ou que la glace peut brûler la peau. C’est même une thérapie couramment utilisée par les dermatologues.
Si nous poussons l’exercice à sa limite en annonçant une «ontologie du faux plastique»,  la machine à raisonner résonne creux : l’esprit perd pied, si je puis dire, et nous tombons dans le vertige de l’illogisme. Nous sommes nous laissés prendre par un faux concept ?  Nous pourrions bien sûr en fabriquer en quantité, parler de «glace chaude», d’«eau sèche», de «dictature démocratique» et en faire un jeu de société. Le «faux plastique» a cette vertu supplémentaire que le plastique étant associé à l’idée d’imitation, il nous choque moins immédiatement qu’une «vitesse lente» ou une «beauté laide». Le surréalisme et la pataphysique  sont passés maîtres dans ce genre de confusion créatrice. Est-il donc possible de se jouer ainsi du vrai et du réel avec les mots qu’ils prétendent désigner? Est-il prudent de bafouer la logique sur un ton si anodin? Tout pourrait-il alors être faux, du moins dans les associations de mots pour en parler? Ou faut-il dénoncer des erreurs de l’esprit, un galimatias, qui ne sauraient remettre en questions les vertus de la logique ? Nous savons que dans la pensée magique une chose peut en être une autre, tandis que la logique binaire du rationalisme classique fonde précisément sa vertu sur le principe d’exclusion de telles confusions.
En fait, l’opposition entre le vrai et le faux, le naturel et l’artificiel, l’authentique et l’imitation est de moins en moins évidente, de moins en moins légitime et encore moins instrumentale. Nous sommes demeurés trop longtemps soumis à la pensée binaire et réductrice de Socrate. Elle a eu le mérite en son temps de nous libérer de la pensée magique et des superstitions qui dominaient l’Occident. Mais elle est insuffisante, voire trompeuse aujourd’hui.

La science contemporaine elle-même nous invite par son exemple à sortir de la citadelle du rationalisme classique et à oser recourir à des logiques floues pour mieux embrasser une réalité complexe que le principe simpliste de la non contradiction ne saurait suffire à interpréter. La postmodernité nous a conduit à un postrationalisme qui ne permet plus de nous en tenir à des oppositions ingénues entre le vrai et le faux, le réel et l’artificiel. Et c’est ainsi l’épistémologie elle-même qui est en mutation, non seulement au niveau de la logique réductrice qui la fondait, mais de la science elle-même.

samedi, mai 17, 2014

Le yoyo cosmique


Nous voici dans l'âge du numérique. L'opposition entre le monde d’ici-bas que nous dévalorisons une fois de plus  et celui d’en haut que nous survalorisons plus que jamais nous replonge dans le mouvement de balancier cyclique de nos interprétations de l’univers. Dans un premier temps, qu’on a appelé « primitif », le monde animiste était d’une seule pièce. Les hommes faisaient partie de la nature dont ils célébraient les esprits. Puis cette unité a été déchirée par Platon, qui nous voyait ici-bas dans la pénombre d’une caverne, enchaînés par des simulacres et des ombres trompeuses, sans pouvoir nous retourner vers la pure lumière de la vraie réalité qui resplendissait là-haut, dans le ciel des idées, et que seul le sage voyait. Le christianisme a renforcé cette opposition, qualifiant de vallée des douleurs et de péché la Terre d’ici-bas et glorifiant la lumière pure et l’infinie sagesse et connaissance de Dieu pour nous inviter à sacrifier nos vies terrestres et mériter le ciel.
Puis, cette curieuse topologie a été inversée par les hommes de la Renaissance qui ont substitué la trilogie de l’humanisme, du rationalisme et du réalisme d’ici-bas à celle du Dieu du ciel incarnant le vrai, le bien et le beau.  Revalorisant la vie terrestre et contestant la théologie sacrificielle de l’Église, on a dénoncé de plus en plus l’obscurantisme du Moyen-âge. La science expérimentale nous libérés de la superstition et s’est affairée à représenter, explorer et transformer la réalité matérielle d’ici-bas. Nous étions enfin des hommes à part entière, les pieds sur Terre.
Mais après avoir bâti pendant cinq siècles, un réalisme qui semblait répondre à nos exigences rationalistes et humanistes, c’est la science elle-même qui a décrédibilisé ce réalisme si difficilement conquis. Elle n’y croit plus. Elle a abandonné l’observation expérimentale et opté pour la modélisation numérique. Elle s’est rapprochée de l’imaginaire de la science fiction et explore des hypothèses instrumentales de plus en plus idéelles. Elle s’est dématérialisée. Elle flirte avec les chimères.
Cette perte de substance du réalisme, que nous devons donc paradoxalement à la science contemporaine, s’est conjuguée en un moment historique fort avec la mort de Dieu tant clamée depuis Nietzsche. Et cette disparition simultanée de la foi dans le réel et en Dieu a ouvert un grand vide dans notre imaginaire et dans notre besoin de croyance, laissant le champ libre au «numérisme», qui s’y est engouffré, tout  la fois comme une nouvelle réalité, plus intelligente et plus instrumentale, donc supérieure, et comme un nouvel ailleurs plus prometteur, plus spirituel, et inclusif comme une nouvelle Église. L’effacement concomitant  de la réalité et de la figure divine a créé le momentum d’un nouvel essor de l’imaginaire collectif. Avec l’émergence de l’âge du numérique, notre cosmogonie s’inverse donc encore une fois. Nous revenons à  une sorte d’idéalisme platonicien. Nous déprécions  à nouveau la réalité d’ici-bas, ce monde trivial de nos sens, pauvre en informations, qui n’intéresse plus la science, tournée désormais vers l’exploration des complexités invisibles qu’elle modélise numériquement. Nous le quittons aussi parce qu’il nous résiste, nous déçoit et nous frustre dans nos désirs, en comparaison de l’ailleurs numérique qui nous attire, qui nous fascine, qui nous hypnotise, parce qu’il nous promet l’intelligence et la puissance d’une nouvelle étape de notre évolution humaine, et qu’individuellement nous avons le sentiment d’y accéder à une existence plus gratifiante et plus réelle. 

jeudi, mai 15, 2014

Ontologie du faux plastique





L'énoncé même de ce titre sonne faux. Par définition doublement faux. Les philosophes, en successeurs imbus des théologiens, nous ont enseigné qu’il ne peut exister d’ontologie du faux, mais seulement de l’être réel. Quant au plastique, conçu comme une pseudo matière, il ne saurait être déclaré faux, puisqu’il se veut tel. Artificiel, il ne peut être imité par des matières naturelles, ni s’imiter lui-même. Je peux voir du faux bois ou du faux marbre, les produire et les décrire : ils existent. Mais le concept de «faux plastique» est si contradictoire qu’il ne peut être pensé, ni même imaginé. Il suffit de s’essayer pour en convenir. Mais est-ce si sûr ? La nature a beaucoup changé ces derniers temps. L’ontologie aussi. Et elle va devoir se renier pour s’accommoder du faux et de l’imaginaire qui constituent de plus en plus notre environnement réel, notre nouvelle nature. Elle va même devoir céder la place à la mythanalyse qui déchiffre les mythes actuels.