tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
lundi, février 17, 2014
L'art sociologique comme pratique de la mythanalyse
L'hygiène de l'art, les travaux socio-pédagogiques, la Pharmacie Fischer, le bureau d'identité imaginaire, les signalisations imaginaires, rurales et urbaines, la déchirure des œuvres d'art, les performances questionnant l'idéologie avant-gardiste, l'Ecole sociologique interrogative, les enquêtes sur l'identité réelle et imaginaire, sur l'Outaouais et sur le Québec, le questionnement populaire des habitants de Mexico sur leur musée d'art contemporain et sur leur société (La calle Adonde llega?), de façon générale la démarche interrogative de l'art sociologique, que je poursuis depuis 1999 avec la peinture des icônes de l'âge du numérique, c'est ce qui a constitué ma pratique de la mythanalyse, paradoxalement une thérapie personnelle, qui fut lente, mais finalement extrêmement libératrice pour moi, et une pratique sociologique dans laquelle j'ai largement fondé ma théorie de la mythanalyse et qui l'a aussi fondamentalement inspirée.
Je n'osais pas l'affirmer au début en m'y essayant dans la plus grande incertitude, mais je peux aujourd'hui, quarante cinq ans plus tard, en déclarer le bien-fondé et la pertinence. En intitulant mon livre La société sur le divan (vlb, 2006), je voulais faire image. Mais l'art sociologique a été et demeure une démarche clinique, une thérapie mythanalytique qui a fonctionné pour moi. Au-delà se pose la question d'une thérapie mythanalytique collective. A la question "l'art change-t-il le monde", je réponds oui. Mais je ne nie pas que cette réponse doive nécessairement demeurer hypothétique. Faute de quoi nous tomberions dans un épouvantable positivisme idéologique et psychique, pire que tous les progrès thérapeutiques auxquels on puisse prétendre. La posture interrogative doit demeurer de part en part de toute lucidité.
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démarche interrogative,
lucidité,
positivisme psychique,
pratique clinique,
thérapie
samedi, février 15, 2014
L'art comme pratique de la mythanalyse
Art et mythe, avec triangle jaune demandant de prendre des gants et des lunettes de protection, 50 panneaux de signalisation imaginaire à la Documenta 7 devant le Fredericianum et dans la ville de Kassel, en 1982.
(Extraits d'après un entretien de Michel Cazenave avec Hervé Fischer diffusé sur France Culture le samedi 28 mai 1983, dans la série« Recherches et pensées contemporaines » sur le thème «Société, art et mythe ».)
Michel Cazenave. Vous êtes tout à la fois artiste, sociologue et vous tentez d'élaborer une
« mythanalyse ». Que faut-il entendre par là ?
Hervé Fischer. Je le vis comme une aventure théorique, à laquelle je suis lié existentiellement, de plus en plus. Il s'agit principalement d'une interrogation sur moi-même, en tant qu'animai social. Dans une époque de communication médiatisée, où le social est devenu le fait fondamental, je tente à travers l'art sociologique d'élaborer une sociologie interrogative. En tant qu'artiste, j'essaie de travailler aussi en dehors du micromilieu spécialisé, en songeant souvent aux sociétés ethnologiques {j'emploie cette expression pour échapper aux mots « primitif », « archaïque », etc.). Dans une société africaine traditionnelle, il y a bien une activité esthétique ou artistique, dont la pratique est communautaire et renvoie à l'image du monde ; c'est une relation de célébration du groupe social avec lui-même, avec l'imaginaire, qui s'accomplit avec des objets, des rituels, des danses, des maquillages, des scénographies. De nos jours encore, dans de nombreuses sociétés, l'art se développe de toute autre façon que ce que nous connaissons dans les pays industrialisés avec ce statut de marchandise de l'œuvre d'art, cette fétichisation dans les musées. Il est clair qu'il y a beaucoup de sociétés où il n'y a ni musées, ni galeries. N'y-a-t-il donc pas d'art dans ces sociétés là ? Ou bien est-ce que l'art n'y est pas positionné, vécu autrement? Cela me suggère que la tendance actuelle dans les sociétés à musées et galeries n'est pas irréversible. Il pourrait s'y produire aussi des événements artistiques, qui seraient liés aux rites sociaux, aux rythmes, à l'imaginaire, à la cosmogonie, mais par d'autres voies que la production de peinture et de sculpture, de Beaux-arts. D'autres part j'ai été très lecteur de McLuhan et de la « Galaxie Gutenberg » ; ce qui m'a donné le sentiment que la réduction de l'art aux Beaux-arts, c'est-à-dire à une production visuelle d'arts plastiques, avec des codes d'ailleurs très restrictifs, correspondant à peu près à l'époque de la Galaxie Gutenberg, c'est-à-dire au développement de la communication écrite et surtout imprimée. Probablement les sociétés antérieures, par exemple du Moyen-âge, secrétaient une relation à l'image du monde beaucoup plus plurisensorielle, plus événementielle, plus liée aux rites communautaires. Cette époque tend aujourd'hui à s'effacer devant l'essor de la communication électronique, davantage pluri-sensorielle, plus simultanée, plus intégratrice de la communauté sociale. Il y a probablement place désormais pour une autre forme d'art que le système des Beaux-arts, dans le sens de l'ouverture que propose l'art sociologique, comme interrogation sur l'image du monde contemporain, tentant de faire appel plus largement à la créativité de la communauté sociale. C'est aussi ce qu'impliquent les nouvelles techniques de communication ; et en un sens, nous renouons avec la fonction sociale traditionnelle de l'art. Nous voulons nous libérer d'un système des arts visuels qui s'est étriqué, refermé sur lui-même.
Michel Cazenave. Dans les sociétés que vous appelez« ethnologiques », l'art ne semble pas avoir une place à part. Dans les sociétés du Moyen-âge, le sculpteur produit une objet qui renvoie à autre chose que lui-même ; il ne semble pas y avoir d'art en tant qu'art, d'art en tant que discipline spécifique et séparée. Dans notre société occidentale contemporaine, il semble que s'est instaurée une distance de l'art par rapport à l'explication globale du monde, généralement religieuse, qu'on trouvait dans les sociétés traditionnelles, de sorte que les concepts mêmes d'art et d'Histoire de l'art sont historiquement liés à une certaine forme d'athéisme, en même temps qu'à une certaine destruction de l'image globale. Ce qui semble intéressant, c'est qu'à travers l'art sociologique, vous essayez de retrouver une fonction de l'art, même si celle-ci, dans la société contemporaine, dont vous tenez particulièrement compte, ne peut plus être la même que dans les sociétés traditionnelles. Vous la retrouvez comme force du message social et en même temps comme reflet social, mais d'une manière dubitative, comme interrogation critique, puisque cet art ne peut plus s'appuyer sur une cosmogonie qui soit reconnue par l'ensemble de la société.
Hervé Fischer. Je crois qu'il y a eu souvent déjà dans l'art moderne, depuis la Renaissance, des tendances à la remise en question, à la rupture, à la contestation. Mais ce ne fut pas le langage principal de l'art. Cet art a généralement été utilisé pour défendre et illustrer ceux qui étaient au pouvoir. Il y a eu une compromission historique de l'art avec les classes dominantes. Auparavant, l'art jouait sans doute un rôle de relation avec les Autorités de l'au-delà, et donc un rôle de légitimation du sens dominant de la communauté sociale, de ses actes individuels et collectifs. Il n'y avait pas en effet cette rupture, cette séparation, ce doute contemporains. Il y avait - probablement, car je n'y étais pas - une adhésion, une légitimité instituées. Nous sommes aujourd'hui dans une société divisée, où l'art est en relation avec la classe dominante qui le consacre. Cela remettait pour moi fondamentalement en cause le système des Beaux-arts de l'avant-garde ; car je ne voulais pas travailler dans le sens de la légitimité du pouvoir d'une classe dominante.
Le rapport de l'art à la philosophie me paraît dès lors devoir être souligné. L'art sociologique veut mettre en question et l'art et la sociologie conventionnels. Mais il me semble aussi que la philosophie contemporaine s'est séparée de la société, comme l'art d'avant-garde. Comme lui, elle est devenue scholastique, commentaire d'elle-même par elle-même. Elle ne parle pas du monde contemporain. J'ai cherché à développer l'art sociologique comme pratique philosophique, afin qu'elle soit liée à la vie et interroge le sens du monde où nous vivons, de nos actes, de nos finalités, de nos valeurs. Non pas à partir des livres et des notes de bas-de-page, mais à partir de l'objection que nous fait le monde réel, quand on se confronte à lui, quand on se risque par rapport à lui, par rapport à l’Autre, dans une relation existentielle interrogative.
« Pourquoi notre société est-elle monothéiste? ».Voilà, par exemple une question qui m'intéresse.« Pourquoi est-il impensable qu'il y ait deux Etats dans un pays? » « Pourquoi rejette-t-on systématiquement l'autogestion, qui supposerait une multiplication des sources de pouvoir, et qui renverrait à un polythéisme? » « Pourquoi croit-on qu'il ne peut y avoir qu'Une Vérité ? », Ces question intéressent, à travers la philosophie, notre imaginaire, notre image du monde, le mythe, par exemple, de l'unicité, et donc appellent l'élaboration d'une mythanalyse.
«Pourquoi est-ce que l'art d'avant-garde a été monothéiste? En ce sens qu'il ne peut y avoir qu'un original, que chaque artiste doit être créateur unique et premier, le suiveur n'étant jamais qu'un imitateur, un faux dieu, qui ne vaudra pas sur le marché. »
Encore une question qui met sur la scène les déterminants mythiques de l'art. La pratique de l'art conduit donc inévitablement au questionnement de la mythanalyse celui qui a une exigence quant à la forme, au contenu et à la communication de sa pratique d'artiste. Et je ferai remarquer que ce n'est pas par des détails sophistiqués, initiatiques ou ésotériques, du genre de ce qu'on lit dans la mauvaise littérature avant-gardiste parisienne pendant les années 60- 70, que j'en viens à ces questions si essentielles ; mais simplement en essayant de regarder l'art en face, sans tricher, et du dehors de ce micromilieu privilégié ; en écoutant les objections de l'homme de la rue, ce prétendu « primitif » de notre société de classe.
En tant qu'artiste, je ne produis donc pas beaucoup d'images, si ce n'est comme matériel visuel des dispositifs de questionnement, quand besoin est. Je ne produis pas d'objet fétiche, pas d'art-marchandise. J'essaie de créer des événements de communication interrogative, qui vivent par la participation de tous ceux avec lesquels la rencontre se fait, et qui m'interrogent moi-même. Car je dois être le premier à être mis en question dans cette pratique.
Il me semble qu'aujourd'hui cette recherche est essentielle face à la crise de représentation du monde - une crise complète du sens de ce que l'on fait. L'Etat n'a plus de légitimité parce qu'il n'est plus lié à un sens évident, auquel nous puissions tous adhérer. Gérer les impôts et ramasser les chiens crevés au fil de l'eau, c'est une légitimité insuffisante pour un Etat, même lorsqu'il est incarné par le suffrage universel.
Il me semble qu'une société qui n'a plus d'image crédible du monde - religieuse, scientifique, magique ou morale -, qui vit donc elle-même dans un doute complet, risque sa perte, si elle ne requestionne pas complètement, dans toutes leurs conséquences, les raisons de cet état de crise. li y a urgence philosophique.
Michel Cazenave. Faire porter l'interrogation sur le monde, ou sur elle-même? Il me semble que dans cette multiplicité de sens que vous évoquez, dans cette idée d'autogestion (multiplication des centres de pouvoir et de sens) que vous opposez à notre culte hégélien de l'Etat, vous induisez en fait une certaine vision globale du monde. En affirmant la valeur du multiple par rapport à l'unicité, ne fondez-vous pas un sens ?
Hervé Fischer. Pour moi, l'art sociologique, c'est l'art de poser les questions, et non pas de donner les réponses. Une pédagogie négative, comme celle suggérée par l'Ecole de Francfort, qui rebondit sur le questionnement de la question, suppose aussi une méthodologie. L'idéal utopique en serait une mobilité incessante de l'esprit. Etre nomade dans ma propre pensée, triangulant toujours d'un point de vue à un autre, sans me fixer nulle part. Ce serait une bonne méthodologie. Mais je sais aussi que l'art sociologique est déterminé idéologiquement par le moment de la société où je l'ai élaboré (en particulier je vois bien les affiliations avec mai 1968), et à mon insu je suis inévitablement déterminé dans le choix des questions que je pose, dans les réponses implicites que je véhicule et auxquelles j'adhère à mon insu. Cela dit, je crois que nous mourons de monothéisme, et qu'il s'agit aujourd'hui de rouvrir la question du polythéisme, ou de la multiplication des sources de sens et de pouvoir. Si nous crevions de polythéisme, il serait intéressant peut-être de reposer la question de l'unicité. Ce serait même certainement nécessaire. Je suis sûr que ce serait nécessaire. Et il est difficile de penser un 3e terme. J'essaie seulement. De même que par rapport à l'art, les jugements que nous portons sont si souvent idéalistes - si fortement présente est l'origine sacrée de l'art dans notre idéologie - que même Marx, quand il écrit sur l'art, est idéaliste. Il me paraît donc nécessaire de penser l'art en matérialiste ; pour tenter de se libérer des systèmes de pensées toutes faites, des stéréotypes de notre pensée. Mais si nous étions dans une idéologie dominante matérialiste, j'essaierais de réfléchir comme un idéaliste. J'essaierais là aussi de trouver un 3e terme (encore le mythe triangulaire du 3). La difficulté, c'est que le doigt ne peut pas se montrer lui-même, et que nous ne pouvons pas échapper au système au milieu duquel nous sommes.
La seule chose à laquelle je crois - puisque je ne crois pas à grand-chose actuellement, si ce n'est à une exigence-, c'est donc à la méthodologie de la mobilité. Quelque chose comme la volonté de liberté. Se déplacer constamment. Et c'est pour cela que j'essaie de devenir nomade dans ma vie même, c'est-à-dire de voyager, de vivre dans d'autres sociétés que la société française, pour y découvrir d'autre rationalités, d'autres mythes, d'autres justifications de la vie collective, qui vont peut-être me permettre de débloquer le système de pensée où je suis. Débloquer le fer croisé qui est dans notre béton idéologique, et qui nous empêche de découvrir la relativité de nos façons de penser.
Je ne crois à presque rien, mais je suis optimiste fondamentalement. Je suis vitaliste. La vie me fascine. Il faut certainement que dans l'énergie de la vie, nous trouvions le moyen de sortir de nos barreaux idéologiques actuels. C'est en ce sens que je crois à cette philosophie interrogative, à ce nomadisme intellectuel.
Michel Cazenave. Est-ce que ce flux de la vie n'impliquerait pas alors une logique du contradictoire ? On devrait être capable d'être à la fois idéaliste et matérialiste, polythéiste et monothéiste, oriental et occidental, sans choix exclusif l'un de l'autre. Et qu'est ce que cela veut dire, sinon qu'il n'existerait pas de vérité intrinsèque, mais que toute vérité n'est que relative à une autre vérité ?
Surgit alors le hasard, qui enfin règne et nous donne un espace de liberté, un espace de jeu. N'est-ce pas là, finalement, que la créativité peut prendre sa véritable dimension? Car peut-il y avoir justement une créativité sans cet espace de liberté qui est donné ainsi à l'homme dans cette sorte de rétroflexion sur lui-même ?
Hervé Fischer. Oui, nous sommes devant une clef de notre problématique. Mais cela devient très difficile à penser. C'est la critique de l'idéologie de l'avant-garde qui m'a conduit à cette interrogation.
Dans l'art, on trouve souvent une sorte de tabernacle idéologique, où se condensent secrètement les valeurs fondamentales d'une société. Il y a là une sorte de reliquaire de la représentation religieuse et des valeurs qu'une idéologie sociale consacre. Dans une société athéiste, c'est dans l'art que l'analyse idéologique est la plus éclairante des fondements de légitimité mythique qui opèrent réellement.
Par exemple, on y découvre la logique de la linéarité, sur laquelle se sont fondés les concepts de Raison, d'Histoire, de Progrès liés à l'avant-gardisme. Cette linéarité est beaucoup plus déterminante et significative de la rationalité occidentale du XIXe - et du XXe siècle - que tous les effets secondaires qu'on en trouve dans les textes philosophiques de la même époque, dans l'art, la science etc. Oui - sauf que nous ne savons guère penser autrement. .. De même que nous échappons difficilement au schématisme spatial dans notre pensée. Nous ne savons pas penser le temps. Serait-ce parce que nous lions aussi le temps à la mort, tandis que l'espace est le lieu où l'on s'étend, c'est-à-dire où nous exerçons un pouvoir ? L'espace est-il le contraire du temps ? Dans l'astrophysique actuelle, nous reposons le problème. Voilà une question essentielle et qui doit être prise en compte, traitée, dans une production artistique. Ces questions relèvent de ce que j'appelle la mythanalyse. Si on s'y aventure, ce n'est plus la sociologie conventionnelle (qui analyse les institutions et l'idéologie politique), qui pourra nous aider - outre que la sociologie s'est trop réduite à gérer les électeurs, les consommateurs et les anomies sociales. La sociologie interrogative doit interroger d'abord ses propres concepts, sa logique, son modèle d'explication, la sémiotique de son récit, la mise en scène de l'explication.
Il faut essayer de repérer, d'aborder, de déchiffrer, de mettre en question l'imaginaire mythique qui fonde nos représentations, qui légitime à notre insu nos adhésions intellectuelles, rationnelles, voire affectives, qui nourrit d'efficace poétique (irrationnelle) nos concepts dits opératoires institués comme les plus rationnels, qui soutient nos institutions mêmes. La rnythanalyse est une tentative extrême - et exténuante - d'élucidation - et le mot « élucider » lui-même nous renvoie à l'image mythique de la lumière : c'est dire nos li-mythes !
La psychanalyse travaille sur les biographies individuelles ; une psychanalyse de la société est impossible - on s'en est rendu compte depuis les tentatives de Freud. Il faut partir de la dimension sociale elle-même. Et la mythanalyse essaie d'analyser les représentations inconscientes de la société à partir des « histoires qu'on raconte », des structures de la pensée, du langage social, des valeurs idéologiques instituées. La mythanalyse est certainement la science humaine la plus importante aujourd'hui. Sauf qu'elle balbutie à peine. Et que c'est dans d'infinies difficultés que j'y travaille depuis cinq ans. On ne sait pas par quel bout la prendre. Nous sommes tellement immergés dans nos représentations mythiques, que nous y sommes aveugles. C'est à proprement parler une tentative impossible, comme si Je marteau devait se frapper lui-même : c'est avec des images que nous devons déchiffrer des images, puisque tous nos concepts sont des concepts-images.
Et tant que la mythanalyse ne peut pas nous aider de façon suffisante dans notre recherche d'élucidation de notre image du monde, - je ne dirai pas « nous guider », parce que Dieu nous en garde ... - nous devons choisir, décider, inventer un sens. Le seul fondement sur lequel nous pouvons nous appuyer provisoirement est l'éthique. Parce que quels que soient les doutes que je puisse avoir sur Dieu, sur la Raison, sur l'Etat, sur l'origine et sur la finalité, je ne peux pas accepter le fait qu'un homme soit torturé dans une prison, qu'un individu meure de faim tandis que je suis à table. Je ne peux pas accepter un certain nombre de scandales moraux, que je connais un petit peu à travers les mass media. Un petit peu seulement, mais suffisamment pour que le scandale advienne, à un niveau que j'appellerai : ontologique. C'est l'être même de l'homme, qui est remis en cause, qui est nié. Et la légitimité d'Amnisty International montre bien l'accord assez général sur cette morale provisoire. Je crois profondément que l'éthique est le seul absolu sur lequel nous puissions encore nous appuyer, dans l'urgence où nous sommes pour décider de la suite des événements sociaux.
Michel Cazenave. Vous parlez de cette exigence éthique et je me demande si nous ne nous trouvons pas là devant ce que j'appellerai un stade bien repéré de tout acte de refondation, ou de réflexion philosophique générale. Je veux dire par là qu'à partir du moment où on est bien obligé de révoquer en doute un certain nombre de choses, on est bien obligé d'accepter une morale, je dirai forcément provisoire dans la mesure où on ne peut pas la fonder en absolu, et où pourtant elle est d'autant plus absolue que provisoire : une rampe à laquelle on s'accroche pour avancer. Resterait à voir si les choix moraux que l'on fait ne sont pas gouvernés aussi par un certain nombre de configurations mythiques auxquelles on se réfère inconsciemment. Et plus profondément, il faut se poser la question - et c'est là où nous rejoignons cette problématique de la mythanalyse que vous avez esquissée - si, dans n'importe quel choix que nous sommes amenés à faire, il n'y a pas une configuration mythique qui est en jeu, en travail en nous. J'aimerais que vous expliquiez plus précisément ce qu'est cette mythalanyse que vous vous employez à constituer. Comment peut-on procéder à cette investigation de l'imaginaire social et de notre propre imaginaire dans la mesure où il est redevable à cet imaginaire social? Dans quelle mesure n'y aurait-il pas de grandes configurations propres à l'imaginaire collectif? Cela me paraît d'autant plus important que l'on sait que la mythologie a toujours été pluraliste : un ensemble d'histoires qui jouent les unes avec les autres, nous renvoyant au polythéisme.
Hervé Fischer. Ce qui est extraordinaire et exaltant dans la situation contemporaine, c'est que nous sommes condamnés à être créatifs, créateurs de notre propre sens, de notre propre ludisme, comme de notre propre sérieux, de notre monde même avec une responsabilité immédiate - je veux dire : on n'a pas le temps de se retourner, si il a été appuyé sur le petit bouton rouge ; nous sommes capables en même temps de créer .l'apocalypse immédiate, et d'inventer notre monde. Et il est fort significatif que l'histoire idéologique récente associe de plus en plus, dans une sorte d'équivalence mythique, psychanalytique, et même logique, les concepts de création et de destruction.
C'est en ce sens, que je crois que les questions que je me pose relèvent directement de l'art, comme les plus essentielles, et impliquent nécessairement la participation et donc la responsabilité collective. Le seul choix possible - exigence éthique, mais 'aussi nécessité politique évidente-, c'est de croire à la créativité de chacun, et de favoriser la conscience que tout un chacun aura de sa capacité de créativité et de responsabilité dans l'aventure d'aujourd'hui.
Or le paradoxe par rapport à cette situation exaltante et un peu utopique, c'est que dans la réalité, plus que jamais, l'ensemble des mass média favorise une vaste opération d'uniformisation et de conditionnement de l'individu, tant dans sa pensée que dans ses gestes, qui pourraient être créateurs et qui ne sont que stéréotypés. Plus que jamais, il y a réduction de cette créativité individuelle par l'institution de la communication sociale et par le caractère abstrait de la vie urbaine, où les échanges symboliques éliminent les référents concrets. Nous vivons de façon abstraite et cette abstraction favorise sans doute les manipulations idéologiques, mais dans un stade ultérieur, elle peut permettre aussi une liberté et une créativité plus grande. C'est l'actuelle société de réponses toutes faites que j'ai caricaturée il y a quelques années avec la performance de la « pharmacie idéologique », où je donnais en échange d'entretiens avec les gens de la rue, des pilules plastiques pour croire, pour avoir des idées originales, pour être intelligent, pour voter, pour être riche, pour supporter le violon, etc., c'est-à-dire pour toutes les situations de la vie, pour toutes les pensées, tous les désirs qu'on pourrait avoir. Puisqu'aussi bien le système mass-médiatisé des réponses toutes faites nous dit où passer nos vacances, comment être amoureux ou romantique, comment être beau et intelligent, comment penser !
Cette situation là nécessite que l'art sociologique soit contestataire et subversif vis-à-vis de l'institution culturelle et sociale; que l'art sociologique soit autogestionnaire. C'est une subversion contre la pensée aliénée et stéréotypée, au moment où nous croyons à la possibilité et à la nécessité d'être des intervenants créatifs dans l'invention de notre destin.
La mythanalyse nous suggère qu'une des façons de se libérer de cet abus d'autorité lié à l'Etat, c'est-à-dire à des représentations du Père, du mythe paternel, c'est d'aller puiser du côté du mythe maternel, de la Grande Mère ; je dirai mieux : à côté du féminin. C'est une méthodologie de la pensée et une stratégie de l'action que d'échapper à un mythe en recourant à un autre. Puisque de toute façon, nous sommes immergés dans des illusions mythiques, que faire d'autre, que d'essayer de se libérer de l'abus de l'institution de l'un en se servant de l'autre? Donc j'ai en effet beaucoup cherché à repenser mes propres questions en me servant du mythe féminin. Je crois que les femmes peuvent beaucoup nous aider à remettre en question le monde, en mettant en doute les représentations masculines, les valeurs, jusque y compris dans les sciences. Peut-être certains pensent-ils que nous vivons un drame épouvantable, au tournant de deux mondes, et que nous sommes plongés dans une angoisse existentielle atroce ; je ne dis pas que cela n'existe pas ; je crois que chacun de nous connaît cela. Mais il me semble que la critique par la mythanalyse des excès de la croyance rationaliste devrait aussi nous inciter à être plus relativiste et à rééquilibrer la hiérarchie de nos valeurs, entre le mental, le sensuel, l'affectif, l'imaginaire. Une pensée qui ne permet pas de vivre réconcilié avec soi-même, avec sa tête et avec son corps, avec l'autre autant qu'avec soi-même, une pensée qui n'a pas la capacité de nous rendre joyeux, est certainement une pensée fausse. Il faut essayer de vivre réconcilié avec la vie, même dans le malheur, ce qui est difficile pour nous autres judéo-chrétiens marqués par le mythe culpabilisant du péché originel, dans une société déchirée par les conflits de classe. Mais il faut retrouver certainement - et là je fais appel au mythe de l'unité - une réconciliation des éléments qui sont en nous : le sensuel et le mental. Je sais que les grandes névroses ont produit de grandes pensées, mais cela ne peut pas être un but ! Il me semble important, dans le contexte de division psychologique, de déchirure d'avec le monde, que je me fixe comme but de me réconcilier avec moi-même, avec ma pensée, avec le monde. C'est une hypothèse et une expérience qu'il faut mener le plus loin possible, pour voir ... et pour échapper à l'excès inverse actuel.
Je veux une pensée joyeuse. II me semble que l'art de vivre, c'est plus que les Beaux-arts, c'est plus que l'art sociologique. C'est la philosophie, telle que certaines traditions de l’Antiquité nous la proposent. Je ne crois pas qu'il faille séparer trop la pensée de la vie.
Michel Cazenave. Vous semblez dire que l'abstraction ne doit pas se fonder sur elle-même, que l'abstraction n'est que l'étape de réflexion sur un vécu. Vous pensez donc qu'il n'y a pas de philosophie en dehors de l'expérience vécue qui l'indexe et sur laquelle elle s'indexe. C'est là que je voudrais revenir à votre pratique comme artiste. Comment ce type de pensée s'incarne-t-il dans votre pratique artistique ?
Hervé Fischer. Vécu, art et pensée doivent être mêlés, pour échapper à la schizophrénie chronique occidentale, qui est douloureuse à vivre, et pour renouveler notre image du monde. Les expériences dans lesquelles je me suis lancé se situent habituellement entre l'utopie sociale et la communication collective. C'étaient des expériences aussi dans le sens où leur résultat n'était pas très prévisible à l'avance et dans le fait aussi que je m'y risquais moi-même existentiellement. Aucune d'entre elles ne peut sans doute être jugée pleinement réussie, mais chaque fois j'y ai vécu l'intensité et l'urgence d'un événement. Il me semble que les situationnistes ont très bien souligné la valeur de l'urgence. Elle ne permet pas de se réfugier dans des comportements ou des pensées stéréotypés. L'urgence implique la créativité, la responsabilité, elle implique que la pensée se lie au vécu, et que la culture ne soit plus seulement un bazar d'accessoires interchangeables, mais soit liée au corps, au temps immédiat, à l'existence.
Je parlerai de l'expérience la plus récente, celle menée au Québec de 81 à 83. J'y ai· travaillé sur deux questions, très socratiques : « Qui pensez-vous être ? - Qui voudriez-vous être ? », à partir d'une installation sur le thème du conditionnement de l'individu par la société, que j'avais réalisée au Musée d'art contemporain de Montréal, mais cette fois à travers des interviews dans la rue, dans le métro, dans les écoles, à travers la radio, la télévision et surtout la presse. J'ai assemblé les 8.000 réponses reçues en une sorte de miroir questionnant, sous la forme d'un « roman sociologique »,
L'Oiseau-chat, qui se lit comme une aventure de questionnement de soi-même à travers les réponses des autres. On découvre dans cette identité imaginaire québécoise la force toujours actuelle du mythe du « nouveau monde » à travers des désirs de voyage, des désirs de transformer la société, des identifications aux oiseaux, etc.
Ce questionnement, qui s'est un peu répandu comme une rumeur dans la communauté québécoise, est en même temps collectif par son extension mass-médiatisée et très narcissique dans le temps de réflexion intimiste que chaque répondant y a consacré. Voilà donc une exemple de pratique d'art sociologique, comme dispositif de questionnement individuel à travers la dimension collective, et qui interroge l'imaginaire québécois et ses mythes. Vous retrouveriez les mêmes principes méthodologiques dans les questionnements réalisés sur le thème de la vie quotidienne à Amsterdam en 78, ou sur le thème de l'imagination du futur à Guebwiller en 79, ou sur les images de la société mexicaine dans l'expérience que j'ai entreprise actuellement à Mexico. A Kassel lors de la Documenta 7 en 1982 ou à Lyon, avec des signalétiques imaginaires dans les centres-villes, je me suis engagé dans une enquête sur « ce qu'il y a dans la tête des gens vis-à-vis de l'art d'aujourd'hui » qui m'a révélé de nombreux aspects du mythe de la création sur lequel se fondent les idéologies de l'art. ( ... )
Pour moi, la pratique de l'art est liée à une exigence de liberté et de connaissance, à une intensité existentielle, qui s'interroge non pas à travers le petit trou du nombril, mais à travers les représentations collectives. ·
Il ne s'agit pas de jouer les provocateurs-amuseurs de la communication sociale, ni d'ajouter de la fausse communication à l'excès de communication qui nous abêtit. Il faudrait être capable de rencontrer chacun réellement, confidentiellement, dans le champ de la communication collective. Et l'autre que je cherche intensément, c'est bien entendu aussi moi-même, tel que je le rencontre dans les événements d'art sociologique, dans le miroir collectif qui est dressé. Un miroir questionnant qui reflète aussi la société, le monde : un miroir imaginaire.
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1983,
Documenta 1982,
France Culture,
Kunst,
Michel Cazenave,
Mythos
mardi, février 11, 2014
Mythanalyse de Facebook (1)
Ce
sentiment océanique qui nous berce aujourd’hui tient à la sensation conviviale
et affective que nous procure le web, tel un liquide nourricier, doux et tiède, où nous évoluons
sans effort. C’est à se demander si la couleur de la prochaine génération de
nos écrans cathodiques ne va pas virer du bleu azuré au rose chair de la
tendresse. Les adolescents demandent de l’amour et sont en recherche
d’identité. Ils retrouvent sur Facebook et bien d’autres réseaux sociaux des
« amis » qui passent leur temps à cliquer obsessionnellement l like comme autant de demandes de caresses.
Facebook, c’est de l’eau sucrée qui ruisselle de la «montagne de sucre» (ainsi
se traduit le nom de son fondateur Zuckerberg, qui l’a ainsi inconsciemment
programmé, aurait dit Lacan). Une eau sucrée dont nous nous nourrissons, que
nous suçons, que nous tétons Nous nous y confions, photographies de notre vie
privée à l’appui. Les adolescents aiment cette intimité numérique. Les
utilisateurs, qui étaient au début des receveurs passifs, sont devenus
proactifs ; ils y investissent de la créativité, donc de l’énergie. L’interactivité
et le frottement des messages créent la chaleur des échanges humains. La
métaphore thermique célébrée par McLuhan pour caractériser les médias
électriques persiste dans l’humanité du numérique. La grande célébration de
l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours, l’emphase mise sur le
web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de messages correspondent
manifestement à des utilités, mais aussi à une survalorisation imaginaire de la
chimie virale des échanges. Nous sommes transportés par une nouvelle
sensibilité, celle du contact tactile numérique, de l’expérience virtuelle ou
virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une intensité de l’esprit et de
la peau – la peau électronique que
décrit Derrick de Kerckhove. L’interactivité crée de l’émotion, des sentiments,
de la fébrilité qui excitent les utilisateurs, rapprochent les amis, fidélisent
les abonnés.
Il ne faut pas chercher ailleurs le succès de Facebook, qui
est avant tout psychique, quasi biologique. Nous sommes rendus à une pratique
sociale où l’important n’est pas d’avoir quelque chose à dire, mais de
communiquer – d’avoir l’illusion de communiquer, d’être en contact, de coller.
Là encore, McLuhan semble avoir été malheureusement trop perspicace.
lundi, février 10, 2014
La vie n'est pas un jeu vidéo
Signalisation imaginaire - 50 panneaux dans la ville de Montauban en 1982
Nous ne pouvons pas nous abandonner à l’agitation
brownienne de l’humanité. Le temps n’est plus de cultiver le fatalisme comme
dans la tragédie grecque ou dans l’Islam. La vie n’est pas non plus un jeu
vidéo où tout serait permis et tout serait indifférent. On ne peut pas
recommencer plusieurs fois la partie pour s’amuser. Nous ne jouons qu’une fois
et il faut gagner.
Nous ne pouvons pas persévérer dans la crise postmoderne et
le désenchantement cynique qu’elle a provoqué, comme si c’était désormais une
base permanente de notre évolution. Nous ne pouvons pas nous résigner
seulement à célébrer notre intelligence
démystificatrice. Nous ne pouvons pas opter seulement pour la lucidité. Il nous
faut adopter des croyances. On pourra les juger ingénues, simplistes
d’optimisme confit, mais nous n’irons nulle part, comme s’y résignent les
postmodernes, si nous ne commençons pas par croire en nous-mêmes. Serons-nous
capables d’opter ingénument et en assez grand nombre, pour construire le
progrès humain?
Le temps n’est plus de jouer au magicien, ni de se prendre
pour des chamans, ni d’épater le public avec des jeux de cartes truqués, ou
même avec un ordinateur. Il faut en finir avec les illusions et avec
l’illusionnisme, qu’il soit archaïque ou numérique. A quoi cela servirait-il de
repérer et d’élucider les grands mythes du numérisme, d’en décrire la puissance
magique, encore plus grande que celle des anciens chamans, à quoi cela
servirait-il, si la mythanalyse n’avait qu’un but théorique de
démystification ? La mythanalyse est aussi une pratique dénonciatrice, qui
exige l’engagement éthique et l’action.
Libellés :
art sociologique,
futur,
Montauban
samedi, février 08, 2014
Matérialisme et dématérialisation
Paysage numérique QR, peinture acrylique sur toile, 2009
Nous avons délaissé progressivement
à l’époque de la Renaissance en Occident le symbolisme magique et religieux
pour nous lancer dans la conquête du réel. Nous avons inventé le réalisme de
l’espace géométrique, des visages, des ombres et de la couleur locale. Nous
avons réactivé le rationalisme inventé par les Grecs anciens. Nous avons créé
l’humanisme. Nous avons construit des machines pour transformer le monde, nous
avons valorisé le travail, l’observation et la science expérimentale, célébré
l’individualisme, osé l’athéisme et survalorisé le réel par rapport à
l’ailleurs divin qui dominait les siècles précédents. Cette célébration du réel
a duré un demi-millénaire. Jusqu’à ce que la science du XXe siècle, par un
développement paradoxal qui renouait avec le symbolisme de jadis, dématérialise
ses objets d’étude, les construise en fichiers numériques, et que tout un
chacun se jette dans un monde virtuel, plus intelligent, plus instrumental,
plus prometteur, et plus doux aux mains que la dure réalité.
Les vapeurs toxiques du numérique
On ne saurait échapper aux mythes,
qui structurent et imagent notre pensée. Mais il faut choisir les bons mythes,
porteurs d’espoirs ici-bas, et repousser les mythes destructeurs. Quant à moi, ne
me suis-je pas laissé contaminer par les vertus magiques, mais aussi par les
vapeurs toxiques du numérique ? Je suis encore capable de me plonger dans
le silence et la blancheur des forêts hivernales du Québec, où j’ai choisi de
vivre, et de ramasser une feuille morte sur la neige, sans entendre mon
téléphone me rappeler à la nouvelle réalité.
dimanche, février 02, 2014
L'amour Facebook et la chaleur foetale
L’illusion
qui nous berce aujourd’hui tient à la sensation conviviale et affective que
nous procure le web, tel un liquide
nourricier, doux et tiède, où nous évoluons sans effort. C’est à se
demander si la couleur de la prochaine génération de nos écrans cathodiques ne
va pas virer du bleu azuré au rose chair de la tendresse. Nous y retrouvons des
« amis », nous y attirons des « abonnés », les membres de
Facebook passent leur temps à cliquer obsessionnellement l like comme autant de caresses pour se faire aimer. Nous nous y
confions, photographies de notre vie privée à l’appui. Les adolescents aiment
cette intimité numérique. L’interactivité crée la chaleur des échanges humains
et du frottement des messages. Les utilisateurs, qui étaient au début des
receveurs passifs, sont devenus proactifs ; ils y investissent de la
créativité, donc de l’énergie. La métaphore thermique célébrée par McLuhan pour
caractériser les médias électriques persiste dans l’humanité du numérique. La
grande célébration de l’interactivité à laquelle nous assistons de nos jours,
l’emphase mise sur le web 2.0 et sur l’idée de l’utilisateur-producteur de
messages correspondent manifestement à des utilités, mais aussi à une
survalorisation imaginaire de la chimie virale des échanges. Nous sommes
transportés par une nouvelle sensibilité, celle du contact tactile numérique,
de l’expérience virtuelle ou virtuexpérience : le biovirtuel vécu comme une
intensité de l’esprit et de la peau – la peau
électronique que décrit Derrick de Kerckhove. L’interactivité crée de
l’émotion, des sentiments, de la fébrilité qui excitent les utilisateurs,
rapprochent les amis, fidélisent les abonnés.
Il
ne faut pas chercher ailleurs le succès de Facebook, qui est avant tout
psychique, presque biologique. Nous sommes rendus à une pratique sociale où
l’important n’est pas d’avoir quelque chose à dire, mais de communiquer – d’avoir
l’illusion de communiquer, d’être en contact, de coller. Là encore, McLuhan
semble avoir été malheureusement trop perspicace.
La
puissance imaginaire du numérique tient au mythe de l’abondance communicationnelle,
de la fluidité des liens et de l’échange fusionnel qu’il exploite. Cette
technologie, qui est capable de réactiver, voir de bouleverser intimement nos
vies, est décidément sentimentale. Les liens interindividuels que nous
développons si facilement grâce à l’internet nous offrent l’euphorie d’un
échange ombilical de fluides; ils nous rassurent en nous reconnectant au corps
maternel de la société. Nous pouvons désormais clavarder en temps réel à
distance, nous croire en téléprésence, ou nous rencontrer à travers nos avatars
dans un espace collaboratif de jeu ou de vie artificielle tel que Second Life, et nous activer sur des
plateformes numériques de socialisation comme Facebook, Google + et tant
d’autres plus explicites de rencontre, d’échanges intimes, voyeuristes et
sexuels. Sommes-nous dans la vie réelle en manque de cette Seconde Vie que nous offrent les jeux multi-usagers de rôles et de
compensations ? Il semble bien que oui. Ces nouvelles possibilités interpellent
évidemment les philosophes, les psychologues, les psychanalystes, les
sociologues et les phénoménologues : toutes les sciences humaines. Et plus
que tous, les artistes, qui créent ces espaces virtuels, leur donnent forme et
les animent. Dans tous les cas, nous voilà dans ce qu’il faut bien appeler le web amniotique, ou dans cet utérus
numérique qu’on a appelé La matrice
et qui a donné son nom à la célèbre production cinématographique et de jeux
vidéo des frères Andy et Larry Wachowski (1999-2003).
Economisme et numérisme
Beaucoup dénoncent les excès de l’économie
dans le monde actuel. Mais c’est l’informatique qui est hégémonique, plus encore
que l’économie qu’elle domine d’ailleurs aujourd’hui, au point de l’avoir dématérialisée.
Après la conquête de l’Ouest, puis celle de l’espace, c’est cette exploration
ascensionnelle de la technoscience qui est devenue la nouvelle frontière
américaine : un mythe diversement partagé ou rejeté dans les autres
cultures. À elles deux l’informatique et l’économie ont conquis la planète
Terre, comme une déesse-mère pluripotente à deux têtes. Elles sont pour nous
tout à la fois maternelles et redoutables, omniprésentes et anonymes,
intimement proches et lointaines, visibles et occultes comme toutes les
divinités que l’on redoute et que l’on prie tout à la fois. Et elles ont toutes
deux leurs prosélytes et leurs intégristes, comme toutes les religions qui
tentent de nous imposer leur vérité totalitaire.
L’économie nous terrifie. Les crises se
succèdent et s’aggravent, désespérant des millions d’êtres humains, qui perdent
leur travail, leur dignité et l’espoir. La Bourse rythme le quotidien de nos sociétés Le calendrier
financier a pris la relève du religieux. Le
vendredi était traditionnellement "jour maigre". On faisait
pénitence. Maintenant, le vendredi, on rend gorge. Certes, heureusement, tous
les vendredis ne sont pas noirs, ni les lundis non plus. Mais comment en
sommes-nous arrivés à dépendre à ce point du jeu des spéculateurs ? Quel
étrange phénomène anthropologique que cette nouvelle religion de l'argent, dont
le Vatican est aujourd’hui à New-York et sera demain sans doute à
Hong-Kong ! Voilà un nouveau veau d’or dont
les méfaits, la violence, le cynisme, l’exploitation humaine et les crises très
réelles qu’il déchaîne dépasse les effets pervers de toutes les superstitions
et religions précédentes.
Mais ne dramatisons pas. L’économie se
limite à une vision quantitative de la planète Terre. Le numérique, lui, va
beaucoup plus loin. Il nous impose un simulacre extensif, diversifié et total
de l'univers. Un pansimulacre qui prétend remplacer le réel, parce qu’il nous
semble plus vrai (précis, informatif, interprétatif), plus instrumental (contrôlable et efficace),
infiniment plus grand, petit ou détaillé selon les besoins, illusionniste
(trompe l'œil), séducteur, excitant et immersif que notre quotidien
traditionnel. Un pansimulacre dangereux, parce qu’il se présente à nous comme
une technoscience mathématique et donc objective, anonyme et universelle, atopique,
alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde tout à la fois trivial et
hallucinatoire, tant les rationalisations de détail déshumanisées d’un
imaginaire exalté nous surplombent.
jeudi, janvier 30, 2014
Une nouvelle sorcellerie
Les buts de la sorcellerie, ses
mentalités, les instincts qui l’animent, ses imaginaires, ses mythes et ses
faux-semblants ont moins changé aujourd’hui par rapport à ses origines
ancestrales que les techniques qu’elle met désormais en œuvre. La sorcellerie
est devenue numérique et plus répandue, plus populaire, plus puissante que
jamais. Comme tous les mondes primitifs,
les mondes virtuels actuels, qu’éclaire une lumière clinique irréelle, exposent
des êtres et des objets sans ombres. Et les nouvelles technologies numériques
qui les secrètent hantent tout autant le réel que l’irréel, comme jadis les
esprits animistes, les dieux, ou même aujourd’hui la présence invisible des
dieux monothéistes. Les technologies numériques président à des rites et des
magies de la vie et de la mort omniprésents. C’est bien un nouveau monde
primitif qui émerge aujourd’hui devant nos yeux, et qui nous engloutit dans ses
arcanes magiques.
Magical times – Temps
magiques : c’est le nom anglais que s’est donné une compagnie chinoise de
technologies numériques à Fuzhou, en Chine. Faudrait-il n’y voir qu’un slogan
publicitaire pour une expertise en effets spéciaux par ordinateur ? Comme
beaucoup d’autres, elle exploite notre attraction éternelle pour des pouvoirs
surnaturels. Les hommes ont toujours
rêvé d’avoir des pouvoirs magiques, surnaturels. Ils ont inventé des anneaux,
des baguettes, des philtres, des potions, des formules, des gri-gri pour agir à
distance, s’allier des esprits, communiquer avec les morts, harceler des
ennemis, se protéger des mauvais sorts, guérir des proches, gagner des guerres,
séduire des cœurs : il n’y a rien que la magie ne pouvait changer. Le
numérique est aussi extensif, dans
toutes nos activités humaines, les plus élevées comme les plus quotidiennes,
les plus collectives comme les plus individuelles. Et il est aussi procédurier,
aussi mystérieux, aussi irréel. Comme la magie, il nous donne d’étonnants
pouvoirs à distance, mais qui sont encore plus grands. Il excite CyberProméthée. Il flatte nos
pulsions de puissance.
jeudi, janvier 23, 2014
L'âge du numérique
Après l’âge du feu, voici
venir l’âge du numérique, dont la nouveauté radicale, puis l’accélération exponentielle
ont été stupéfiants. Médias, technoscience, structures sociales, politique,
économie, finances, écologie, biologie, éducation,
médecine, culture : rien n’échappe, tant à l’échelle mondiale que dans le
détail de nos vies individuelles, au Choc
du numérique (édition vlb, 2001). Avec
le tournant du millénaire, le monde réel semble avoir basculé dans le virtuel.
L’économie imaginaire a entraîné l’économie réelle avec elle dans une crise
mondiale dévastatrice. La bioinformatique déchiffre et manipule audacieusement nos
gênes. L’astrophysique n’affiche plus sur nos écrans que des fichiers
numériques en fausses couleurs, mais explore les confins de notre galaxie et découvre
la lumière du big bang. La mécanique quantique et les nanotechnologies sont devenues
fabulatoires. Les nouvelles générations s’évadent dans les médias sociaux avec
le sentiment d’y accéder à une existence plus supérieure que ce qu’on appelle
encore la réalité.
Cette
opposition entre le monde d’ici-bas que nous dévalorisons une fois de plus et celui d’en haut que nous survalorisons plus
que jamais nous replonge dans le mouvement de balance cyclique de nos
interprétations de l’univers. Dans un premier temps, qu’on a appelé
« primitif », le monde animiste était d’une seule pièce. Les hommes
faisaient partie de la nature dont ils célébraient les esprits. Puis cette
unité a été déchirée par Platon, qui nous voyait ici-bas dans la pénombre d’une
caverne, enchaînés par des simulacres et des ombres trompeuses, sans pouvoir
nous retourner vers la pure lumière de la vraie réalité qui resplendissait là-haut,
dans le ciel des idées, et que seul le sage voyait. Le christianisme a renforcé
cette opposition, qualifiant de vallée des douleurs et de péché la Terre
d’ici-bas et glorifiant la lumière pure et l’infinie sagesse et connaissance de
Dieu pour nous inviter à sacrifier nos vies terrestres et mériter le ciel.
samedi, janvier 18, 2014
MYHTANALYSE DU NUMERIQUE (2)
Une configuration mythique fascinante
La langue populaire appelle « mythe » une
rumeur ou une affirmation courante dont on veut souligner la fausseté et la crédulité.
Ainsi, ce serait un mythe que de prétendre qu’un verre de vin ou une cuillérée
de miel gelée royale par jour permettrait de vivre plus vieux. Ou que la corne
de rhinocéros est un aphrodisiaque. Peut-être cet usage péjoratif du mot
vient-il de ce que nous considérons les mythologies anciennes comme des
fabulations sans fondement. Roland Barthe, dans Mythologies (1957) ironisait sur des tendances et fausses croyances
de notre temps, au demeurant assez superficielles ou anecdotiques, telles que
le volume du cerveau d’Einstein, le vin rouge, les poudres détergentes ou les
stéréotypes concernant le sport ou les automobiles. Mais les mythes ne sont pas
un bêtisier social. La mythanalyse accorde au contraire aux mythes un rôle
fondateur dans notre interprétation du monde et nos imaginaires sociaux.
Les mythes ne sont aucunement archaïques au sens de
mythologies qui renverraient à un passé révolu, mais qui auraient gardé un
pouvoir actif dans un inconscient collectif pérenne, comme ces archétypes
inventés par Jung et repris notamment par Gilbert Durand, qui traverseraient
les siècles et seraient universels. Les mythes sont nécessairement actuels,
faute de quoi ils n’auraient pas le pouvoir déterminant sur nos imaginaires
sociaux que nous leur reconnaissons. Ils expliquent la création du monde, tel
qu’il apparaît à chaque humain naissant, dans son étrangeté, comme un agrégat
de sensations inconnues qui émergent chaotiquement, qui s’imposent, se
solidifient autour de lui, et prennent dans son imaginaire vie et force selon
ses émotions, peurs et désirs liés aux figures matricielles du carré parental –
la mère, le père, le naissant, les frères, les sœurs, les proches, l’autre (la
société). Les mythes sont donc, du fait de leur contexte de gestation,
familiaux/familiers. Ils ne sont pas archaïques, mais infantiles, c’est-à-dire
créés par l’in-fans – celui qui ne
parle pas encore, ne comprend pas encore, l’immature - celui qui est assailli
par le monde qui-naît et tente difficilement de l’interpréter. Le monde est ainsi
recréé à chaque naissance, par chaque homme naissant. Ce qui est biologiquement
- relativement – universel, c’est le carré parental, la configuration de la
mère, du père, du naissant, de l’autre, même si les rôles varient d’une société
à une autre, d’une époque à une autre, selon, par exemple que la société est
matriarcale, patriarcale, indivise ou conjugale, etc. Les archétypes évoluent
donc considérablement.
Nous sommes dès lors aussi en total désaccord avec
cette idée si répandue, adoptée notamment par Gilbert Durand, selon laquelle
les mythes seraient des histoires que les hommes se racontent, de siècle en
siècle et partout dans le monde, pour apaiser leur anxiété face à inéluctabilité universelle de la mort : Ainsi, l'origine de l'imaginaire est une
réponse à l'angoisse existentielle liée à l'expérience "négative" du
"Temps". L'être humain sait qu'il mourra un jour car le Temps le fait
passer de la naissance à la mort. De cette angoisse existentielle et
universelle naîtrait l'imaginaire (Structures
anthropologiques de l’imaginaire). Tout au contraire, la gestation des mythes
est coexistentielle au processus de la naissance du monde-qui-vient-à-l’enfant.
Le mythe central, élémentaire ou fondateur de tous les autres n’est pas la
mort, mais la création, qui demeure dans toutes les mythologies primordiales
par rapport à la mort ou à la fin du monde quelles qu’en soient les
déclinaisons sociales et historiques, animistes, polythéistes, prométhéennes,
monothéistes ou athées. C’est ce qui explique aussi que l’art soit la
célébration toujours répétée de la création.
Et lorsqu’on étudie l’imaginaire de l’âge du
numérique, on découvre que c’est encore la nostalgie de la naissance qui fonde
la configuration mythique fascinante de cette nouvelle aventure de l’humanité à
la conquête du bleu cathodique : La
vie amniotique
-
Le corps de
l’hyperhumanité
-
Le cerveau de
l’hyperhumanité
-
La psyché numérique
-
La transcendance
-
La puissance
-
La face obscure
-
Une nouvelle forme
élémentaire de la vie religieuse
Nous allons donc
évoquer chacune de ces composantes mythiques de notre imaginaire et montrer
pourquoi le numérique nous semble satisfaire à notre aspiration au plus- et au
mieux être.
L'origine des mythes
Le numérique est une technologie
prodigieuse, mais il ne faut pas en faire une religion et une Église ! Et
c’est pourtant ce que nous faisons de plus en plus. Pourquoi ?
L’efficacité ne suffit pas à l’expliquer. Nous croyons au numérique comme à une
nouvelle promesse, comme à un mythe salvateur. Et c’est cet imaginaire
qu’exalte le numérique que nous devons
tenter de déchiffrer. Non seulement pour en comprendre le succès, mais aussi
pour nous comprendre nous-mêmes. Et c’est ce que nous tentons ici. Car le
mirage du numérique est un révélateur étonnant de notre évolution, tant de la
pérennité de nos archaïsmes que de la divergence radicale du futur que nous
inventons.
Nous
allons donc explorer les imaginaires sociaux de cet âge du numérique émergent.
Nous pensions qu’il s’agissait d’une révolution technologique et scientifique,
mais nous y découvrons paradoxalement des croyances, des
espoirs, des peurs et des émotions des vieux mythes des origines et du futur que nous pensions dépassés, mais que réactive spectaculairement le code binaire : la lumière, l'unité universelle,
la puissance créatrice humaine (CyberProméthée,
vlb, 2003), et ceux, futuristes et spirituels, de la noosphère teilhardienne et
de son point Omega d'achèvement de notre évolution. La mythanalyse se distingue
de la mythocritique que Gilbert
Durand a développée dans Les structures
anthropologiques de l’imaginaire (1960), qui désigne l’histoire érudite et
l’analyse des mythologies anciennes. La mythanalyse, telle que je la conçois (L’Histoire de l’art est terminée
(1980), Mythanalyse du futur (2000) et La
société sur le divan. Éléments de mythanalyse (2006), travaille sur les
sociétés contemporaines. Elle consiste
dans le repérage et le déchiffrement de nos mythes actuels. Elle souligne que
c’est le monde qui vient au nouveau-né et non pas le contraire, comme l’affirme
le langage courant. Le nouveau-né construit imaginairement son interprétation
de ce monde qui l’enserre selon les quatre figures du carré parental : la
mère, le père, lui et l’autre (au sens lacanien : le langage et la culture
de la société qui va formater sa psyché, sa structure mentale et ses valeurs).
C’est dans le carré parental, dans l’état d’impuissance et d’émotion prolongées
auquel il est réduit, les pattes en l’air, sur le dos, que le nouveau-né va
fabuler, former ses désirs et ses peurs,
et les incarner dans les figures mythiques de la société qu’il habite.
C’est dans le carré parental que chaque nouveau-né répète, sous l’influence familiale
déterminante de l’autre (la société), la
gestation des mythes interprétatifs du monde étrange qui vient à lui, et qu’il y adhère psychiquement. Ce sont
les grandes figures du carré familial : la mère, le père, l’autre, et les
principaux événements de sa vie fœtale et postnatale qui s’inscriront et
s’incarneront dans l’imaginaire mythique qu’il partagera avec sa société de
naissance. C’est la structure familiale du carré parental qui formate durablement
sinon pour toujours les principaux circuits synaptiques de son cerveau encore
plastique, au point que cette logique familière lui deviendra naturelle, et qu’il en oubliera la gestation sociobiologique
même On le voit bien : la
mythanalyse embrasse bien plus que le numérique. Mais le numérique s'offre à
nous comme un champ d'analyse étonnamment significatif et démonstratif de notre
conception de la mythanalyse. Il constitue notre nouvel Olympe et nous y
retrouvons les figures mythiques centrales de la fabulation du nouveau-né dans
le carré parental. Nous pensons que le rationalisme nous a permis de nous
« démytifier ». C’est notre plus grande illusion que de nous croire
libérés des superstitions et autres mythes infantiles. Nous adhérons aujourd’hui encore, à l’âge du
numérique, de l’exploration de l’espace et des nanotechnologies, à autant de
mythes que les Égyptiens ou les Vikings. Et nous sommes confrontés pour une large
part à ces mêmes croyances archaïques, même lorsqu’elles se personnifient
autrement. Ces mythes demeurent d'origine bio-familiale, quelles qu’en soient
les actualisations sociales. Pas plus que les Grecs ou les Incas nous ne savons
que nos croyances actuelles sont mythiques, sans doute parce qu'elles s'expriment
autrement, moins selon les figures anthropomorphiques des mythologies anciennes
(des dieux et des déesses), mais davantage en concepts abstraits, tels que le
Progrès, l’Histoire, la Raison, le Travail, le Futur qui nous ont dominés
depuis le XIXe siècle, puis dans les grands acteurs sociaux de notre imaginaire
contemporain ; la Technoscience, l’Économie, l’Écologie, et plus
précisément aujourd’hui le Numérique et ses prodiges vis-à-vis desquels nous
développons une immense dépendance et dont nous célébrons la pensée magique, les rituels, les
malins génies et les démons, qui semblent réveiller des sorcelleries
primitives.
mercredi, décembre 18, 2013
Conférence sur la mythanalyse à la Sorbonne
Dans le cadre du séminaire de Michel Maffesoli, du CEAQ, le 3 décembre, salle des thèses, j'ai eu le plaisir de présenter ma conception de la mythanalyse, puis d'en débattre avec un auditoire choisi. La photo est de Bernard Platel, que je remercie pour ce joli montage. Cela m'a rappelé le bon vieux temps des cours que je donnais chaque semaine dans l'un ou l'autre des amphithéâtres de la Sorbonne. Mais c'était, je crois, la première fois qu'était donnée dans cette auguste Sorbonne une conférence sur la mythanalyse. Cela faisait quelque trente ans que je n'y avais pas remis les pieds, sauf pour m'y perdre une fois, à la recherche d'un séminaire de Michel Maffesoli, qui est arrivé à la Sorbonne comme professeur peu de temps avant que je décide d'émigrer au Québec, puis, donc, de démissionner de mon poste de maître de conférences. Et il y a maintenant des projecteurs vidéo qui permettent d'appuyer le propos sur un powerpoint, ce dont j'ai tiré une jouissance nouvelle.
Je devrais donner d'autres conférences sur la mythanalyse. Cela aiderait à animer un débat international nécessaire, et qui tarde à s'actualiser. La nature sera-t-elle au rendez-vous pour me donner l'énergie nécessaire? Il est permis d'en douter.
dimanche, août 18, 2013
mythanalyse de la science
Le développement de la science dans sa forme rationaliste, d'observation et expérimentale, avec ses critères rigoureux de méthodologie et sa recherche incessante de la vérité est propre à l'Occident. Non pas que la Chine ou l'Egypte anciennes et plusieurs autres grandes civilisations n'y aient pas contribué remarquablement, mais nous parlons ici la la science moderne née en Grèce antique et relancée avec la Renaissance.
C'est aussi de la théologie occidentale que la science a repris et développé dans son idéologie des valeurs très spécifiques telles que l'unicité, l'universalité et le totalitarisme de la vérité, qui sont autant d'attributs du dieu monothéiste, qu'il soit chrétien, juif ou islamique. La vérité scientifique est unique et s'impose à tous sans qu'on ait le droit de la nier, moins encore dans les débats scientifiques que dans les études théologiques. Elle est éternelle, elle est bonne, elle est belle, comme la trilogie divine du Bien, du Beau et du Vrai.
La science fondamentale ne se soucie pas de la technologies et de ses applications. Elle est la recherche de la vérité en soi et pour soi, avec son éthique monacale, son austérité, sa pureté, son exigence absolutiste de vérité.
Le philosophe Karl Jaspers, parmi d'autres, a bien souligné cette relation de descendance étroite entre la théologie monothéiste et la science moderne. Certes, l'Eglise a entretenu longtemps une grande méfiance envers la science, qui remettait en question certains de ses dogmes créationnistes les plus fondamentaux. Elle a eu du mal à s'accommoder de Galilée, de Darwin, de Teilhard de Chardin, etc. Mais beaucoup de ses prêtres et de ses moines ont été de grands chercheurs. Et si la science s'est aujourd'hui laïcisée, elle n'en a pas moins gardé des valeurs fondamentales directement héritées de la théologie, y compris dans ses rituels académiques. La science, comme la philosophie occidentales sont demeurées monothéistes. Le chercheur scientifique, même le plus athée, a la rigueur intellectuelle absolutiste et monothéiste du prêtre. Un prêtre qui ne croit plus en Dieu, mais en la Science.
La même recherche de La Vérité qui était celle de la foi religieuse demeure au cœur de la science. Et la célébration de la diversité culturelle a bien du mal à remettre en question le monothéisme de la science occidentale. Même la mécanique quantique, les logiques floues, les lois du chaos, le principe d'incertitude ne renouent pas avec le polythéisme. Si un électron peut être simultanément en deux endroits différents, si a peut être occasionnellement à la fois a et b, cela ne remet pas en question l'unicité apodictique de la loi scientifique qui en rend compte. Il ne s'agit pas là de contradiction, ou de diversité de la foi, mais seulement de la prise en compte d'une plus grande complexité. Même lorsque Ilya Prigogine introduit la flèche du temps dans la science, contre la notion consacrée de l'éternité de la vérité, il demeure attaché à l'unicité de la vérité dans son actualité. Il ne fait pas éclater la science, mais célèbre l'évolution de sa quête de Vérité. La vérité scientifique ne se relativise pas. Elle est un Absolu - un absolu provisoire, certes, nous l'admettons aujourd'hui - mais en tant que quête incessante, infatigable de la Vérité absolue.
La mythanalyse de la science occidentale met en évidence le mythe du dieu monothéiste au cœur de la foi scientifique, et de ce qu'il faut bien appeler l'Eglise universelle de la Science.
La mythanalyse elle-même, dans sa quête de lucidité critique, n'y échappe pas, quand bien même elle démystifie, relativise et sociologise les structures et l'idéologie même des mathématiques, le fondement universel de toute science.
Libellés :
éthique,
foi,
monothéisme,
totalitarisme,
universalisme
vendredi, juillet 05, 2013
Inverser le mythe cosmogonique
Nous le savons aujourd’hui : nous, les hommes, ne sommes pas descendus du ciel, mais des arbres. Au cours d’une lente évolution, devenus animaux parmi ceux qui se redressent, par un extraordinaire accomplissement, nous avons réussi à prendre position en tête de la nature. Et un jour, un lointain jour du futur, nous deviendrons des dieux. D’abord des dieux semblables à ceux qu’avaient inventés les Grecs anciens, encore régis par Prométhée, Eros et Thanatos. Puis des dieux accomplis, qui honorerons l’éthique. C’est alors, alors seulement, que nous serons de vrais dieux. Pas des dieux éternels, car nous ne compterons plus les millénaires, mais des dieux qui se reproduiront et se répandront dans l’univers sans le détruire, l’honorant comme nous-mêmes. Nous aurons apaisé nos désirs, empli nos manques d’hommes. Nous serons l’univers. Mais nous aurons encore la tâche incessante, par une ultime divergence à peine imaginable, d’y ajouter la justice préventive et compensatoire qui fait si cruellement défaut à la violence de sa nature. Nous ne pourrons plus dire comme Spinoza : c’est ainsi. Il faudra aller encore plus loin dans l’éthique. Et lorsque nous y parviendrons, nous aurons achevé le long cheminement de toutes les divergences du futur, jusqu’à l’origine des temps.
lundi, mai 27, 2013
Soleil noir - soleil nocturne
Le numérisme est devenue une sorte de religion pour les uns, une drogue pour d'autres, un outil trivial, mais magique pour les presqu'athées. Et pour les païens une technologie prométhéenne. Ce serait pour les Incas l'effet même du dieu Soleil. Il réchauffe nos psychés, ou les désole s'il ne se manifeste pas sur nos écrans fidèles et impatients. Nous sommes devenus une planète du Soleil numérique: e-earth, comme nous appellent les prêtres de cette nouvelle foi. Notre Voie lactée ruisselle d'étoiles numériques que guettent les orpailleurs.
Soleil d'or? Soleil bleu ? Soleil dont l'éclat noir nous aveugle? Soleil sinistre qui annonce notre catastrophe finale? Soleil de la magie noire dont nous manigançons quotidiennement les algorithmes? Soleil de Faust?
Soleil nocturne? Celui de nos angoisses, de nos rêves, de nos cauchemars et de nos insomnies?
Lorsque les hommes créent un dieu, c'est qu'ils en attendent quelque chose. Quelque chose d'important, de fondamental, qui concerne leur origine ou leur destin. De ce nouvel astre divin, nous, les païens, attendons la réalisation de notre instinct de puissance. Pour recréer le monde à notre image. Les monothéistes lui délèguent leur intelligence, leur âme et en attendent leur salut personnel et des promesses de paradis dans l'autre monde, le virtuel, comme ils ont toujours fait. Les postmodernes, qui ne croient plus à rien, n'en attendent que jouissance immédiate ou résignation.
L'astrophysicien-poète Hubert Reeves dit que nous sommes "fils des étoiles". Homines numerici. Mais ce soleil qui brille dans notre nuit n'est que notre création humaine, notre reflet, le porteur de nos espoirs, de nos cupidités, de notre instinct de plaisir et de mort. Eros - Thanatos -Prométhée. Et ce n'est que le début d'une puissante mutation binaire qui nous entraînera au-delà de toutes nos prévisions, vers des divergences encore impensables.
La mythanalyse du numérique est un grand sujet d'analyse des paramètres de l'aventure humaine. Elle n'est qu'un chapitre actuel de la mythanalyse de la magie.
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samedi, mai 25, 2013
mythanalyse du logo de Apple
La célèbre pomme Macintosh qui est devenu le logo de Apple porte la marque de la morsure d'Adam. Nous sommes tous des Adam, séduits par la femme qui nous offre la pomme de la connaissance. Pourquoi demeurerions-nous de stupides décérébrés dans un paradis terrestre assurément ennuyeux, où rien ne peut arriver, des innocents soumis à un dieu qui nous interdit d'évoluer, de savoir, d'agir pour aménager ce paradis terrestre selon nos propres désirs. Satan a tout expliqué à Ève. Et bien sûr, j'aurais mordu la pomme! Et si c'était à recommencer, je le referais. Le prix à payer est immense: travail, souffrances, injustice, violence, et même la mort, chacun son tour.
Mais tout plutôt que l'ennui éternel et la décérébration. Le "fruit interdit'" ce n'est que la connaissance, celle à laquelle nous aspirons tous, celle dont nous célébrons l'obligation scolaire, et dont la quête incessante est le fondement de la dignité humaine. Il faut être un dieu archaïque et buté pour vouloir nous l'interdire. Nous sommes fiers de porter le "péché originel", sans lequel nous ne serions que des innocents stupides. Aujourd'hui comme hier, l'homme rêve de sa propre puissance, il veut devenir un dieu lui aussi. Goethe a génialement mis en scène ce rêve éternel dans son Faust.
Appel réactualise donc ce vieux mythe biblique de la pomme de la connaissance et il n'est pas logo plus vendeur qu'on puisse imaginer. Le vieux mythe n'a rien perdu de sa puissance de séduction.
Le mythologue Georges Lewi a exploré ces imaginaires collectifs qui supportent l'énergie publicitaire des nouveaux Titan du commerce. Il faut lire son "Mythologie des marques"(édition Pearson, 2009). Et aussi son dernier livre: "Les nouveaux Bovary, Génération Facebook, l'illusion de vivre autrement" (Pearson 2012).
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vendredi, mai 24, 2013
La nouvelle boîte de Pandore
La mythanalyse du numérique n'en finit pas de repérer et déchiffrer les archaïsmes de nos imaginations collectives les plus actuelles. L'ordinateur est désormais entre toutes les mains, du moins dans celles des privilégiés de notre XXIe siècle. La tentation est grande d'y reconnaître une nouvelle déclinaison de la fameuse boîte de Pandore du vieux mythe grec. Pandore était la sœur de Prométhée et savait qu’il ne faut pas ouvrir cette boîte, sous peine de libérer le mal. La conscience et tous les maux qui viennent avec elle.
Ève était la femme d'Adam. Et lorsqu'elle lui offre la pomme de la connaissance, elle savait de Satan que cette pomme déliait aussi la conscience, la connaissance et tous les péchés du monde. Au paradis terrestre, Adam et Ève étaient deux innocents, décérébrés. Une situation bienheureuse, mais humiliante. La pomme d'Adam, la pomme de la connaissance interdite permettrait de rivaliser avec Dieu. C'est ce que Satan lui avait confié. Comment résister!
Ainsi donc Appel a donc choisi pour son logo de réactiver ce vieux mythe biblique de la pomme. Elle porte la marque de la morsure du premier homme. Bravo à Appel pour ce logo génial! Aujourd'hui, Le choc du numérique excite les uns, déclenche de nouvelles prophéties de puissance humaine, de posthumanisme, accompagnées de leur foules de désirs et de peurs. Le Satanford Institude est occupé, non sans délices démoniaques, à démêler le meilleur et le pire de notre avenir. La puissance informatique de Apple, et sa séduction insistante, se retrouve bien dans le fameux logo. Mais on ne saurait ignorer l’attraction de Google, avec ses moteurs de recherche dans dans tous les champs de la connaissance, qui devient un nouveau Titan ou Prométhée de notre cosmogonie numérique, ni les chimères et les démons de l’intelligence artificielle, qui nous poussent peut-être dans les bras de l’enfer, s’ils ne nous ouvrent pas les portes du paradis.
Nous nous croyons modernes? Oui, mais en réactivant les vieilles figures de nos mythologies occidentales: Satan et Prométhée, la pomme de la connaissance et la boîte de Pandore. Les hommes recherchent toujours plus de puissance et en prennent les risques, aujourd’hui comme dans les premiers temps.
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