tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.

vendredi, juillet 27, 2018

Le langage est métaphorique et ne met en scène que notre image du monde


Paul Ricoeur, l'un de nos philosophes phénoménologistes reconnus, distingue les mots identitaires qui désignent les objets de notre monde et les mots métaphoriques (les mots-images). Ainsi, un chat serait le mot signe codé qui désigne le chat. Ricoeur s'appuie sur la Rhétorique d'Aristote et base ses distinctions sur l'écart entre entre ces deux catégories de langage, reprenant donc à son compte l'opposition classique entre le logos, qui dirait les vraies choses et le mythos qui est une fabulation.
Cette distinction est fondamentale dans la tradition philosophique occidentale. Elle constitue une condition sine qua non de la pensée philosophique. Platon le souligne: les philosophes sont le contraire des poètes. Il s'agirait donc en philosophie de s'en tenir au langage conceptuel descriptif et à la logique stricte, alors que la rhétorique pécherait par ses stratégies de persuasion, ses effets langagiers visant le pouvoir plutôt que la description de ce qui est vrai. Ricoeur note qu'on oppose donc ainsi la légitimité des  mots qui assurent la force du discours "d'identité sémantique" et que "c'est cette identité que la métaphore altère". (*)
Du point de vue de la mythanalyse, cette distinction est d'une grande illusion. La métaphore naît avant le mot, contrairement à ce qu'écrit Paul Ricoeur: "La métaphore est quelque chose qui arrive au nom." (**) Pourtant Ricoeur écrit, comme nous le postulons nous-mêmes, qu'"il n'y a pas de lieu non métaphorique d'où l'on pourrait considérer la métaphore..." (***) Cette affirmation contredit sa propre idée selon laquelle la métaphore n'est "qu'une extension du mot"et qu'on peut donc philosopher sémantiquement avec des mots sur les métaphores. Il est vrai que les analyses de Paul Ricoeur à partir d'Aristote, de Jakobson, de Benvéiste, de Derrida et de cent autres ressemblent à un effort inextinguible de métaphysique linguistique dans lequel il est permis de se perdre et qui raisonne dans le vide. Je n'y vois qu'une fabulation théorique obsessionnelle qui se répand bien loin de la critique phénoménologiste que nous sommes en droit d'attendre de lui.
Reprenons donc nos esprits après ce moment de vertige d'érudition scolastique:  pour le mythanalyste que je suis, le mot n'est qu'une réduction de la métaphore, de plus en plus abstrait au fur et à mesure que la métaphore devenue opérationnelle s'use et se réduit à "un signe dans le code lexical". Tous les mots ont une origine idéographique et imaginaire, même lorsqu'ils semblent zippés dans une stricte fonction opératoire loin de toute ressemblance avec la réalité qu'ils désignent. Leur étymologie nous le révèle souvent. Et lorsqu'elle semble perdue, "morte", comme dans l'exemple du mot chat, notre ignorance ne saurait garantir que ce mot nous ait été révélé ou imposé par un dieu ou ait son origine pure d'essence de chat dans la lumière idéaliste platonicienne. 
Contrairement à la tradition idéaliste, la mythanalyse ne fait aucune distinction de nature entre logos et mythos: le logos origine toujours du mythos, c'est-à-dire du récit fabulatoire de notre rapport au monde. Paradoxalement, les métaphysiques qui prétendent désigner les vrais attributs de Dieu en sont un exemple particulièrement significatif! Kant l'a souligné en les récusant toutes. 
La prétention métaphysique de la philosophie est extraordinairement intéressante aux yeux de la mythanalyse comme exemple de fabulation de premier degré, dont l'illusion extrême démontre notre besoin humain de croire à nos fabulations, faute de mieux certes, mais sans même avoir conscience de notre naïveté philosophique., en ayant perdu tout sens critique. Et c'est alors que nous argumentons le plus sérieusement du monde sur le sexe des anges. C'est alors que les sectes religieuses s'entretuent.
Nous ne saurions interpréter le monde avec d'autres mots que métaphoriques, des mots-images. Nous n'avons pas d'autre langage qui serait plus vrai, plus directement ressemblant dans une identité essentielle entre le mot et la chose qu'il désigne (mimesis). Mais nous ne savons rien de cet écart, de cette distorsion ou de son degré d'adéquation.
Il y a une sorte de buée trouble, rose ou grise entre le monde réel et ce que nous en savons. Cette buée qui zoome, qui cache, qui change les apparences de l'espace et du temps, qui dépend de nos intentions, de nos émotions face au réel, c'est ce qui intéresse la phénoménologie. C'est d'elle que nous parlent Husserl, Ricoeur, Merleau-Ponty, dont nous ne savons pas si elle est translucide, déformante ou discriminante ou aussi artificielle que les algorithmes avec lesquels nous créons les effets spéciaux et les illusions réalistes des mondes virtuels de nos ordinateurs. Cette buée, c'est le langage que nous avons créé, qu'il soit visuel, comme nous le montre l'histoire de la peinture ou langagier. Sonore, tactile ou olfactif, il devient la conscience informative d'un de nos cinq sens, essentiel chez l'animal, aiguisé chez un aveugle, dominant chez l'animal. 



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(*) Paul Ricoeur, La métaphore vive, p. 8-9, Seuil-Points, Paris, 1975.
(**) Ibid. p. 23.
(***). Ibid. p. 25.

jeudi, juillet 26, 2018

Mythanalyse et neurosciences II: le vieillissement de l'inconscient



Les experts en neurosciences soulignent tous que à la naissance l'in-fans dispose déjà de son capital biologique d'une centaine de milliards de neurones, dont les réseaux - ce qu'ils appellent "la circuiterie nerveuse" est encore immature, donc plastique, tandis qu'en vieillissant le cerveau s'architecture, se stabilise, puis se rigidifie. Ce vieillissement normal comporte une perte de neurones (notamment ceux qui ne sont jamais ou rarement utilisés), qui peut d'ailleurs évoluer en pathologies, en sénilités mentales, voire des dégénérescences telles que l'Alzheimer, la maladie de Parkinson ou  la chorée de Huntington.  
Un cerveau adulte nous montre des réseaux synaptiques matures et clairement identifiables selon des regroupements fonctionnels stabilisées. Marc Peschanski décrit des ensembles de neurones, des noyaux "caractérisés par l'association de plusieurs familles de neurones suivant une architecture très précise. (...) Chaque noyau est en fait organisé comme une étape dans le transfert et l'intégration des messages nerveux, une plate-forme dans l'ascension de ces messages depuis la périphérie jusqu'aux centres cérébraux réalisant les opérations les plus sophistiquées; puis en sens inverse, par l'intermédiaire d'autres noyaux, jusqu'aux effecteurs périphériques du système nerveux." (*) 
Le cerveau adulte n'est plus en construction, mais structuré en circuits fonctionnels correspondant aux modes de vie, de pensée, d'opération usuels dans le rapport au monde familier de chaque individu. Les experts ne disent pas que la plasticité du cerveau a disparu. Elle se manifeste encore dans des "autoréparations" lentes mais possibles du cerveau par lui-même à la suite par exemple d'un accident cardiovasculaire ou psychique;  mais elle diminue fortement. Elle se réduit principalement à l'utilisation de neurones disponibles pour prendre le relais de fonctions nerveusement compromises, mais déjà établies, beaucoup plus que par des modifications substantielles d'architectures neuronales.
Jean Costentin, l'un des experts les plus reconnus dans ce domaine, note: : "Le vieillissement cérébral normal réalise une perte de neurones alors que les neurones survivants ont de moins en moins la capacité de suppléer ceux qui disparaissent. Le cerveau voit se réduire son extraordinaire plasticité. (...) Rançon sans doute de leur extrême perfectionnement, les neurones n'ont pas la faculté de se multiplier. Ils suppléent cette incapacité de diverses façons, qui constituent autant d'attributs de ce qu'on convient d'appeler la plasticité neuronale. Ils peuvent ramifier davantage leur axone. C'est le sprouting, qui permet d'accroître le nombre de leurs contacts synaptiques avec les neurones du voisinage, remplaçant les contacts que n'assurent évidemment plus les neurones disparus. Ils peuvent encore accroître au niveau de ces jonctions synaptiques l'intensité de la transmission."(**)
Cette perte de plasticité neuronale ne favorise pas, mais n'exclut pas non plus, des changements d'idées, de comportements, de valeurs, d'interprétations de notre rapport au monde. Mais elle rend plus difficiles les thérapies psychanalytiques ou mythanalytiques. Faire changer d'idée un patient devient plus improbable. L'inciter efficacement à substituer un mythe nouveau à un ancien, un mythe bienfaisant à un mythe toxique, prend plus de temps ou demeure incertain. En cure psychanalytique, lui faire prendre conscience d'un traumatisme d'enfance et l'amener à en maîtriser les effets pervers demeurés inscrits dans ses réseaux synaptiques précoces, devient une entreprise de longue haleine, exigeant éventuellement des années de cure, sans garantie de succès, comme on l'observe fréquemment.
Il faut alors que le mythanalyste dispose dans sa boîte à outils de mythes suffisamment puissants et convaincants pour négocier avec son patient de nouvelles croyances qui pourront prendre l'avantage sur les anciennes et déclasser ou marginaliser les circuits neuronaux qui y correspondaient, pour en construire de  nouveaux. Cela est possible, mais c'est un long travail (comme on en parle dans l'accouchement). On observe que c'est le plus souvent dans leurs jeunes années que les chercheurs et les créateurs font leurs plus grandes découvertes, conçoivent leurs plus grandes inventions. Plus tard, les routines du cerveau et de la vie seront plus difficiles à modifier. L'énergie vitale qui serait capable de déstabiliser et bousculer des équilibres inscrits durablement dans les réseaux neuronaux pour se lancer dans de nouvelles aventures à risque, diminue avec l'âge, au profit d'un besoin de sécurité psychique, dans le cadre de l'idéologie et des institutions dominantes de la société dans laquelle on vit.
Autrement dit, l'horizon des fabulations créatrices se rétrécit. L'inscription sociale, idéologique, culturelle, familiale, fonctionnelle, professionnelle prend la relève des inscriptions neuronales fabulatoires de l'enfance. Et elle tend elle aussi, comme la structure neuronale du cerveau, à se rigidifier avec l'âge. On craint davantage les ruptures, les divergences, en un mot les changements. L'esprit devient plus conservateur, comme le cerveau.
Il ne faut surtout pas croire comme la psychanalyse le fait implicitement - inconsciemment? - que l'inconscient demeure en nous comme une grosse valise dans la cave, qui ne change plus et dont on peut seulement ouvrir le couvercle et consulter les papiers. Il se constitue dans nos années précoces et il évolue avec les stades du développement fabulatoire. Au stade de la conscience augmentée, il a accumulé bien des feuillets, construit et stabilisé ses références, ses circuits neuronaux, il en dispose tranquillement au lieu de s'affairer à les développer. Il prend éventuellement du recul, éventuellement se questionne sur la vie, son accomplissement, son sens, la mort qui se rapproche. Il analyse davantage les multiples informations planétaires qu'il capte en temps réel; il modifie conséquemment son rapport fabulatoire au monde. Mais il n'est plus capable de changer radicalement ses références, ses croyances, ses valeurs. Il est plutôt en phase de maturité de sa vie.
Nous évoquons ici la majorité des évolutions, aussi bien sociales qu'humaines, institutionnelles et idéologiques que neuronales. On le sait, c'est la divergence qui fait évoluer la nature, l'histoire sociale, la création culturelle. C'est la divergence qui inspire les créateurs. Et il faut espérer qu'elle demeure toujours possible, dans la nature comme dans la société comme chez l'individu, à tout moment de son évolution, de son histoire, de sa vie. 

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(*) Marc Peschanski, Le cerveau réparé? p. 283-284, Plon, Paris, 1989.
(**) Jean Costentin, Les médicaments du cerveau, p. 95-97, éditions Odile Jacob, Paris, 1993.

mardi, juillet 17, 2018

Mythanalyse et neurosciences I: la plasticité du cerveau et de l'inconscient



Alain Prochiantz, assurément l'un des plus remarquables et prudents neurobiologistes de notre temps écrit: 
"Je ne suis pas compétent pour vous dire ce que c'est que l'inconscient." Mais il ajoute: "Je suis convaincu qu'il y a dans la construction du système nerveux quelque chose qui est de l'ordre de l'"empreinte" de l'histoire des individus." (*)
Pour la mythanalyse telle que je la théorise, cette "empreinte", c'est celle des stades fabulatoires de l'être humain dès la stade foetal, avant même qu'il puisse nommer ses fabulations (il est in-fans), puis au fil des stades successifs. 
Alain Prochiantz le rappelle, "les synapses se font, se défont, les neurones meurent, repoussent..." "À sa naissance, le système nerveux n'est en effet pas encore totalement développé. Si la quasi-totalité des neurones est née et à déjà migré, la différentiation dendritique et la croissance axonale commencent à peine. (...) La construction est en cours." (**) Cette plasticité du cerveau, nous le savons maintenant, est totale chez le nouveau-né et demeure active toute notre vie.
Alain Prochiantz résume ainsi l'état des connaissances: "La structure même du cerveau est donc largement le produit de notre éducation au sens large d'environnement social et culturel. C'est pourquoi deux individus, aussi identiques soient-ils sur le plan génétique, seront des individus différents avec des cerveaux différents." (***) Cet environnement comprend évidemment l'histoire émotive, affective de chaque individu, selon les modifications de son rapport imaginaire au monde à chaque phase successive de son développement fabulatoire.
Philippe Boulu (****) écrit de même: "Se souvenir, c'est faire resurgir, le moment venu, des informations passées acquises depuis plus ou moins longtemps. Cela implique qu'elles aient été stockées d'une façon stable, en d'autres termes que des transformations durables de la matière cérébrale soient intervenues. Ce phénomène fait appel à deux mécanismes non exclusifs: la création de nouveaux circuits par la naissance de nouvelles connexions neuronales, et la modification des propriétés intrinsèques surtout membranaires des cellules cérébrales."
Il ajoute: "Tous les neurones peuvent apprendre et adapter leur activité en fonction des événements passés. Ils sont capables d'emmagasiner des informations visuelles, auditives, motrices, par transformation de l'influx électrique qui leur parvient des traces mnésiques codées sous forme de protéines. Les messages chimiques ainsi fabriqués pourront, au moment voulu, être délivrés et donner naissance à la restitution du souvenir. Des neuromédiateurs comme l'acétylcholine et l'acide glutamique, des protéines spécifiques sont indispensables à l'élaboration de ce processus."
Il souligne le rôle clé de l'hippocampe dans cet enregistrement et insiste: "Les acquis chargés d'affectivité, d'émotions sont ceux qui seront le mieux et le plus longtemps retenus." Cela confirme l'hypothèse de la mythanalyse selon laquelle ce sont des affects, des émotions, des sensations physiologiques qui inscrivent dans les réseaux synaptiques immatures le plus durablement les interprétations fabulatoires de l'in-fans dans son rapport au monde. Et cette inscription neuronale est d'autant plus forte que le nouveau-né dort beaucoup: "Pour passer de la mémoire des faits à la mémoire à long terme, le sommeil joue un rôle important. La consolidation des traces mnésiques est le fait d'un stade précis du sommeil, appelé paradoxal, qui survient vingt minutes en moyenne toutes les heures et demie." Cette plasticité neuronale d'un cerveau encore vierge est la clé de l'architecture cérébrale qui constituera des matrices de fabulation persistantes chez l'adulte, réactivées émotionnellement. 
Ces données neuroscientifiques ont été établies et développées depuis maintenant 30 et 40 ans. Elles sont solides. La mythanalyse peut s'y référer et y confirmer ses propres hypothèses.
Alain Prochiantz a aussi le grand mérite de rappeler qu'avant d'être une accumulation de résultats de recherches expérimentales, "une science est avant tout une théorie", donc une construction abstraite. Celle-ci est selon nous aussi imaginaire que conceptuelle, c'est-à-dire, selon nous, entièrement fabulatoire, les expériences n'étant constituées qu'en fonction d'hypothèses imaginées et formulées strictement en fonction de la théorie, en fonction de ce que l'on cherche, c'est-à-dire en fonction d'une intentionnalité, d'une finalité, d'une affirmation théorique.
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(*) Alain Prochiantz, La forme des neurones, p. 129-138, in Le cerveau dans tous ses étatsEntretiens avec Monique Sicard, Presses du CNRS, Paris, 1991.
(**) Alain Prochiantz, Le cerveau réparé? p. 183, Plon, Paris 1989.
(***) Alain Prochiantz, Le développement du système nerveux, in La fabrique de la pensée, p. 266, édition de La Cité des sciences de La Villette, Paris, 1990.
(****) Philippe Boulu, La dynamique du cerveau, p. 62-66, Payot, Paris, 1991.

samedi, juillet 14, 2018

L'inconscient est un concept d'inspiration typiquement romantique


Avec le recul du temps, la psychanalyse se présente à nous comme un chef d'oeuvre du romantisme européen. Freud n'est pas l'héritier du Siècle des lumières, de Voltaire, Diderot, Rousseau, Condorcet. Il est l'héritier des "Souffrances du jeune Werther", et du "Faust" de Goethe, de l'onirisme de Novalis, du mythologisme grec de Hölderlin, des nuits de clair de lune et des mélancolies de Lamartine et Lord Byron, du mal d'être de Musset, des  grottes, cavernes et forêts sombres de tant d'autres romantiques émotifs et malheureux. Il est nourri par la "philosophie de la nature" de nombreux auteurs allemands du XIXe, qui croyaient à une réalité spirituelle invisible liant notre psychisme à la nature, à commencer par Schelling ("La Nature, c'est l'Esprit invisible; l'Esprit, c'est la Nature invisible"). L'inconscient a tous les traits d'une quête romantique: l'archaïsme, le flou ténébreux des Elfes et autres forces secrètes, parfois maléfiques, le côté maladif, les malédictions mystérieuses qui s'emparent de l'esprit, voire la possession. Il exige les exorcismes du magicien analyste.




La psychanalyse se nourrit des états d'âme romantiques: les tourments, la maladie, le fantastique, le mystère, "l'inquiétante étrangeté" (Freud), les angoisses, les passions et les pulsions du Sturm und Drang, " l'être troublé par les passions qui peuvent obscurcir l'esprit de l'homme" de Goethe. Il adopte à son tour la tendance au symbolisme du romantisme. Il explore le culte bourgeois de l'individualisme, il reprend dans sa pratique thérapeutique les Confessions d'un enfant du siècle de Musset. Il invente des fables moyenâgeuses: L'Homme aux rats, l'Homme aux loups. Jung lui-même affectionnait de se retirer dans une tour moyenâgeuse au bord du lac de Zürich pour mieux se disposer à explorer l'archaïsme de l'inconscient. Freud est l'héritier de Charcot; il analyse l'hypnose, les hallucinations, le "Malaise dans la civilisation". Estimant que nous souffrons tous de pathologies mentales, de névrose, il assume la vision tragique du romantisme.
Les sources romantiques si évidentes de la "découverte" freudienne nous montrent que l'inconscient n'est pas le résultat expérimental d'une recherche d"ordre scientifique, mais une production idéologique typique de la littérature philosophique du XIXe siècle. D'ailleurs dans cette quête incessante à prétention médicale Freud ne se limite pas à une prudente pratique clinique, il ne craint pas de fausser ses résultats, il se contente de quelques cas singuliers pour généraliser ses écrits. Il se révèle comme un écrivain pris dans le mal d'être de la condition humaine, dédié à l'analyse des rêves et des souffrances de l'homme. Fabulateur de génie, il  est  un médecin-psychologie-écrivain qui s'inscrit la tradition romantique du XIXe siècle.
La psychanalyse qu'il a développée est demeurée une démarche romantique dans toutes ses dérives, ses malaises de sectes opposées, sa conception pessimiste et tragique de l'homme, ses nombreuses oeuvres littéraires, les excentricités lacaniennes. C'est en cela que la psychanalyse nous intéresse toujours, qu'elle fascine les créateurs, les intellectuels et même les neurologues qui n'y croient pas. Freud est l'inventeur d'un mythe, l'inconscient, dont le récit est la psychanalyse. Ses héritiers célèbrent légitimement son génie, comme les prêtres étudient respectueusement la Bible et en débattent théologiquement. La psychanalyse synthétise le mythe romantique pour longtemps, car elle en est l'expression la plus accomplie et le malaise humain et l'évasion onirique qu'elle met en scène ne sont pas prêts de disparaître.

vendredi, juillet 13, 2018

Freud, un génie fabulateur


Il faut le souligner, Freud n'a jamais tenté de situer topologiquement dans le cerveau ni le psychisme, ni l'inconscient. Il aurait eu bien du mal à y parvenir. Aujourd'hui encore, aucun neurologue, aucun spécialiste du cerveau ne sait où les situer. Il est descendu dans "la cave" avec une "psychologie des profondeurs" qui confine à l'obscurantisme. Il affirme l'existence de l'inconscient parce qu'il croit en déceler les effets réels (réels parce que le patient souffre "réellement"). Et c'est une grande découverte: je suis de ceux qui en reconnaissent l'existence et lui attribuent un pouvoir déterminant dans notre rapport au monde.
Cette douleur réelle qui naît de l'inconscient  est bien réelle, parfois tragique. Freud en a fait un récit, qui raconte une souffrance liée à des méchants (père, mère, amant(e) qui ont peuplé la biographie du "malade". Et Freud, recourant lui-même aux récits mythiques des Anciens Grecs, fait entrer sur scène Eros, Thanatos, Oedipe, Narcisse et d'autres qui nous malmènent, nous rendent malades. Avec Freud, nous sommes tous des malades. Il analyse la fiction du patient avec des mythes qu'il interprète d'ailleurs fort librement. Et-ce que cela peut guérir? J'en doute.  

Mais il arrive qu'en prenant conscience d'un mythe, dont il découvre grâce à l'analyse être personnellement victime, le patient change de récit et se sente mieux. Ou au contraire que cette fabulation supposée curative proposée par l'analyste au patient aggrave sa pathologie. 
La mythanalyse souligne la distinction qu'il faut faire entre mythes bienfaisants et mythes toxiques. Or tous les mythes mis en scène par Freud sont toxiques, ou du moins sont interprétés par Freud comme des récits emblématiques de pathologies. La mythanalyse, au contraire, recherche et promeut les mythes bienfaisants au niveau collectif, mais aussi individuel.
Se présentant comme un clinicien, un médecin des âmes, voire un biologiste, Freud est en fait le plus ingénieux des fabulateurs. Toute son architecture psychique, ou, comme on dit, son "économie psychique", est une invention littéraire et mythique. Elle est sans rapport avec aucune réalité neuroscientifique. Du moins même les experts en neurologie qui croient à la psychanalyse - ils sont très rares, il est vrai - n'ont jamais pu la préciser. 

C'est pourtant la mythanalyse, telle que je la conçois, qui explique et situe la relation étroite entre inconscient, fabulation et cerveau. La mythanalyse postule que nous naissons "homo fabulator" et le demeurerons toute notre vie parce que ces fabulations définissent notre rapport au monde d'infans dès avant notre naissance, dès avant toute conceptualisation langagière, et s'inscrivent neurologiquement dans la plasticité de nos réseaux synaptiques de nouveau-né, puis au fil des stades successifs de notre développement biologique et fabulatoire. Ces matrices fabulatoires existent: elles sont nos réseaux neuronaux originels, les plus déterminants de nos fabulations à venir. Et seules de nouvelles fabulations de l'âge adulte - celles des récits mythiques dominants de notre culture d'appartenance - pourront éventuellement les modifier, à moins qu'elles ne les renforcent.
Freud a eu le génie de comprendre que notre rapport au monde est fabulatoire, y compris la cure psychanalytique. La mythanalyse ne dit pas autre chose. 
Et elle relie ces fabulations aux sciences neurologiques, sans en nier la recherche de cohérence propre, ni la puissance médicale éventuelle. Car il ne suffit pas de découvrir des zones spécifiques du cerveau pour les émotions, la mémoire, le langage ou le raisonnement. Ce ne sont pas davantage des processeurs ou des récepteurs d'influx nerveux et chimiques qui pourront expliquer la nature de notre rapport au monde. Celui-ci est fort différent chez le rat et chez l'homme, bien qu'ils aient des cerveaux semblables à 2% prêt, d'après les spécialistes, ou chez les Égyptiens anciens et les new-yorkais actuels, qui disposent pourtant des mêmes cerveaux. Les uns comme les autres fabulent, quoique fort différemment, parce qu'ils en sont réduits à imaginer le monde, les uns comme les autres, mais dans des contextes sociologiques différents. C'est la sociologie qui détermine nos fabulations. La philosophie, la phénoménologie, l'anthropologie nous démontrent que nous ne pouvons avoir du monde qu'une connaissance imaginaire, même si personne ne niera que le monde existe. Encore que cette fabulation ait elle aussi un sens. Le succès  de la série de films Matrix en témoigne.

Il faut donc reconnaître le génie fabulatoire de Freud, même si l'on peut détester son orgueil, son obsession sexuelle, son machisme, son manque d'éthique. Ce sont certes des points critiquables de ses fabulations, mais qui ont cependant contribué à sa puissance mythique. Il a été typiquement un inventeur de mythes: la psychanalyse.
La fabulation lacanienne est certes moins puissante, mais elle a le mérite de situer la psychanalyse au niveau de son exercice réel: psychanalyse et inconscient ne sont que du langage, des accidents de langage, des rencontres malheureuses ou curatives de discours. Quant au personnage de Lacan lui-même, il n'est guère plus convaincant que celui de Freud. Il est celui d'un psychiatre qui se prend pour un gourou et joue du langage comme d'un instrument de pouvoir savamment construit et exploité. Je l'ai écouté et vu faire son show à Normale Sup entre 1964 et 1969, avant qu'il en soit interdit pour "obscurantisme".


mercredi, juillet 11, 2018

Automatisme neuronal émotif et conceptuel


La puissance des matrices neuronales originelles de notre enfance (biologiques) ou de l'âge adulte (idéologiques et culturelles) leur assure un automatisme qui nous apparaît comme d'évidence ou naturel, tant dans le domaine de nos émotions spontanées que de nos croyances et de nos raisonnements. 
C'est de cette fausse apparence naturelle qu'il faut se défaire pour se libérer de nos chaînes en reprogrammant ces matrices, pour  maîtriser ou modifier nos émotions, pour questionner les évidences, pour créer et diverger (art, science, pensée politique). 
C'est de cette fausse apparence naturelle et toxique, que le thérapeute, psychanalyste ou mythanalyste, essaiera d'aider son patient à se libérer, à partir d'une prise de conscience verbale et ou mythique, pour qu'il puisse coder de nouvelles matrices neuronales porteuses de mythes bénéfiques inspirant de nouveaux comportements positifs susceptibles de favoriser un nouveau rapport au monde (à soi et aux autres), intégrateur ou divergeant.

mardi, juillet 10, 2018

Plasticité neuronale et encodage programmatique



Les experts en neurosciences nous disent, depuis longtemps maintenant, que le sommeil paradoxal durant lequel le cerveau connaît une intense activité métabolique, pourrait constituer une période privilégiée de remodelage synaptique et que le rêve pourrait être le moment d'un processus actif de désapprentissage (reverse learning ou unlearling). Ils soulignent la plasticité synaptique qui permet de créer de nouvelles synapses et à en éliminer d'autres. Ils observent la conversion d'un codage reposant sur le transfert électrique de messages dans un circuit neuronal en une mémoire inscrite dans la structure même du circuit. Ils notent qu'une telle transition entre mémoire court terme et long terme suppose une étape de plasticité synaptique guidée par l'activité électrique du réseau. Il en résulterait un remodelage complet de la topographie des représentations somato-sensorielles. (*)
On comprend dés lors, d'autant plus que le nourrisson rêve en moyenne huit heures par jour, que toutes ses fabulations interprétatives du monde qui naît à lui s'inscrivent durablement dans la plasticité originelle des ses circuits neuronaux et constituerons des matrices fabulatoires de toutes ses futures émotions et rationalisations de son rapport au monde.
Et s'il est vrai que le sommeil paradoxal qui ponctue encore chaque nuit plusieurs fois le sommeil de l'homme adulte, est avant tout une prolongation du sommeil du foetus et du nourrisson, on comprend qu'une thérapie mythanalytique est capable de recoder biologiquement les matrices fabulatoires de l'adulte, à supposer que le thérapeute ait l'autorité de proposer à son patient des récits mythiques convaincants et bénéfiques qui aient la puissance de se surinscrire dans les réseaux synaptiques du patient et inhiber les matrices toxiques héritées de son jeune âge.
Sans même l'intervention du mythanalyste, des expériences nouvelles et positives que vit l'adulte pourront aussi déprogrammer les matrices anciennes, les recoder positivement et inciter l'adulte à modifier dynamiquement son rapport au monde. Il demeure que la plasticité de son cerveau d'adulte est beaucoup moins grande que celle du nouveau-né et que cette reprogrammation est donc beaucoup plus difficile à inscrire biologiquement dans son cerveau. Cela pourra même être impossible, si les mythes alternatifs de sa société d'appartenance manquent de pouvoir de persuasion, par exemple si je ne crois pas vraiment à la démocratie, au progrès, à l'éthique planétaire et me laisse davantage influencer par le pessimisme latent ou par la logique perverse d'un mythe raciste ou anarchiste. 


(*) Propos de Jacques Demotes-Mainard et Yves Fregnac in "À quoi sert le cerveau?", SCIENCE & VIE, No 195, juin 1996. Parmi les publications plus récentes, il faut souligner les travaux de Lionel Naccache et notamment: Le nouvel Inconscient: Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Odile Jacob, Paris, 2006.

lundi, juillet 09, 2018

Mythanalyse et psychanalyse: les échecs psychanalytiques



La mythanalyse postule que notre inconscient singulier réside dans notre mémoire programmatique qui s'est inscrite biologiquement dans nos réseaux neuronaux depuis le stade foetal de l'homo fabulator
La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure la cure psychanalytique traditionnelle est capable de déprogrammer ou de reprogrammer cet inconscient qui résulte d'un marquage biologique dans notre cerveau. Aussi longtemps que l'inconscient flottait on ne sait où dans la cave de notre psychisme, il pouvait certes opposer une résistance au travail du psychanalyste et du patient. Mais son ancrage incertain pouvait laisser espérer qu'il soit peu enraciné et se soumette avec le temps à l'analyse, la cure psychanalytique étant seulement un jeu verbal.
Dès lors que la mythanalyse le situe dans les matrices dominantes de nos réseaux neuronaux, l'inconscient apparaît beaucoup plus ancré, comme un marquage physiologique électro-chimique que la parole aura de la peine à déloger, effacer ou surécrire avec de nouveaux récits constituant de nouvelles programmations.
C'est ainsi que peut s'expliquer l'échec fréquent des diverses thérapies psychanalytiques. 
La psychiatrie, qui rejette le bavardage de la psychanalyse le jugeant inefficace, voire éventuellement toxique, préfère donc offrir un traitement chimique au patient qui souffre de troubles psychiques.
La mythanalyse croit aussi à ce traitement chimique. Mais si elle envisage une thérapie spécifiquement mythanalytique, elle opte quant à elle, non seulement pour la prise de conscience par le patient des matrices fabulatoires constituées  successivement aux différents stades de leur marquage, mais elle recourt aussi à la puissance des mythes collectifs bienfaisants qui dominent les inconscients individuels et sont susceptibles d'entrer en résonance dynamique avec eux. Selon nous, eux seuls ont la puissance de déprogrammer et reprogrammer l'inconscient individuel, que le patient livré à lui-même et au psychanalyste ne saurait espérer "guérir" avec ses seuls références. 
Il est clair d'ailleurs que le psychanalyste traditionnel recourt implicitement pour aider son patient à des récits et des valeurs curatifs qui ne peuvent être que ceux des imaginaires collectifs bénéfiques dont il fait sa gouverne de thérapeute.

dimanche, juillet 08, 2018

Où se situe notre inconscient? Freud ne le savait pas.




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Dans la compétition de nos innombrables connections neuronales, ce sont celles qui ont été le plus souvent actives aux stades successifs de notre développement fabulatoire qui l’emportent sur les autres, en quelque sorte marginalisées, et créent ainsi des matrices dominantes de notre activité psychique. Ainsi, des angoisses d’enfant peuvent devenir récurrentes à l’occasion d’événements de notre vie d’adulte parfois anecdotiques, mais qui les réactivent. Ces matrices peuvent donc créer des phobies, des addictions, la répétition par un adulte d’abus sexuels semblables à ceux dont il a lui-même souffert enfant. C’est une sorte de codage neuronal précis qui s’est inscrit dans notre cerveau depuis l’enfance, une mémoire neuronale prête à reprogrammer à la moindre occasion des émotions infantiles et les comportements qui s’en suivent.
On en retrouve l’effet dans nos rêves. Dans notre sommeil, ce sont ces mêmes inscriptions synaptiques dans nos réseaux neuronaux de nos fabulations infantiles qui déterminent les thèmes et les structures associatives de nos rêves d’adultes. C’est la raison pour laquelle nos rêves, alors qu’ils échappent au contrôle diurne et rationnel de nos émotions, réactivent des fabulations nées de nos émotions infantiles, désirs ou peurs anciens qui nous ont marqué. En ce sens, Freud a eu raison de s’intéresser à l’analyse de nos rêves.
On notera cependant que Freud, lorsqu’il descend à la cave chercher nos traumatismes, ne nous a jamais donné d’indications neuronales ou suggéré que notre inconscient serait dans telle ou telle zone de notre matière grise. Nous savons où est notre cœur ou notre estomac, mais il ne nous a jamais dit où pourrait bien se trouver notre psychisme, cet inconscient pourtant si encombrant. Voilà une situation bien embarrassante et pour le moins questionnable pour un médecin qui se fait passer pour un clinicien. Cela a favorisé les critiques sévères opposées à Freud, qui le rejettent pour fabulation ou littérature arbitraire. Et c’est sans doute ce qui a amené Lacan à chercher où peut bien loger cet inconscient, aboutissant faute de mieux, et sans que cela résolve le moins du monde le problème, à la surface, dans le langage, et à en jouer parfois comme un jongleur ou un funambule.
De notre point de vue de mythanalyste, c’est dans les innombrables réseaux neuronaux de notre cerveau que se situe notre inconscient, dans les itinéraires synaptiques les plus activés par les émotions et idées marquantes de notre biographie. L’inconscient est d’ordre biologique, constitué par une topologie synaptique, des fréquences et des intensités. Il est inscrit comme un circuit électronique dans notre cerveau et préprogramme nos fabulations. En d’autres termes, notre inconscient se situe dans notre mémoire programmatique. Et il est effectivement inconscient parce que nous ne sommes pas conscient de son existence neuronale qui « coule de source » pour nous, parce que ce marquage ou cette inscription s'est imposée à la plasticité de notre cerveau d'enfant et donc a pris une apparence spontanée ou naturelle.


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samedi, juillet 07, 2018

Tout à la fois sujet et objet de mon rapport au monde



Le postulat fondateur de la mythanalyse n'est qu'un mode de pensée de mon rapport au monde, une méthode d'analyse relativiste.
Je me méfie de toute pensée mono-causale, qui tend à n'expliquer le monde que par la déclinaison d'une seule cause, un seul récit, un seul mythe: la nature, un dieu, la volonté, la matière, l'énergie, l'esprit, l'évolution, la sélection naturelle, le sexe, l'économie, la prohibition de l'inceste, l'existence, la lutte du mal et du bien.
Le relativisme de la complexité s'impose contre ces pensées réductrices.
Tel l'oeuf et la poule, je me pense tout à la fois sujet et objet de mon rapport au monde.

vendredi, juillet 06, 2018

Le mythe de l'amour maternel est une invention moderne



Les mythes naissent et meurent, quoiqu'en disent ceux qui croient dans l'existence d'invariants mythiques. Nous les créons ou nous les reléguons dans la mythologie archaïque selon les évolutions sociologiques qui modifient nos structures et nos valeurs sociales. Ainsi est né le mythe de l'amour maternel avec l'apparition de la société et de l'amour conjugaux au XIXe siècle, qui a impliqué l'émergence de l'amour maternel et même, plus timidement et plus récemment, paternel. Il est étonnant qu'un amour si instinctif ne trouve pas d'écho dans les mythes anciens, ni égyptiens, ni grecs ou romains, ni germains, ou incas. Cette forme de sentimentalité est historiquement récente. Dans les mythes grecs l'amour parental est peu présent (*), voire surtout conflictuel. Et le mythe catholique de la Vierge Marie est d'un autre ordre, bien que sa création par le Vatican au XIIe siècle donne à penser que l'amour maternel était déjà une valeur sociale importante. 
Il a fallu que Baudelaire nous émeuve avec son poème sur le pélican pour que nous disposions d'un récit mythique de référence directe. Et on trouvera certainement dans l'histoire de la littérature d'autres exemples significatifs certes, mais encore latéraux ou marginaux. 
Ces émotions de mère ou d'enfant relèvent plutôt de l'instinct biologique, qui a souvent été culturellement contrôlé, réduit à des conventions, en particulier dans les classes sociales riches, qui faisaient appel à des nourrices. On reléguait alors ce genre d'émotions à de la sensiblerie, l'enfant n'étant alors encore considéré que comme un futur adulte dont on jugeait les traits d'enfant comme des manques à combler. Autrement dit, l'enfant n'avait alors pas encore de statut social (et la femme guère plus). L'idéologie de l'enfant-roi est récente.
Il est d'autant plus étonnant que Jung ait promu les figures de la mère et du père au rang suprême d'archétypes universels et éternels. 
Beaucoup de fabulations enfantines très sensibles émotionnellement, biologiquement liées à l'instinct de vie, qui demeurent profondément inscrites dans notre mémoire neuronale singulière, ne trouvent pas nécessairement de résonance dans les mythes anciens que véhicule notre culture. Cela ne contribue certainement pas à les apaiser, à les faire accepter lorsqu'elles nous font souffrir à l'âge adulte. Selon l'évolution des idéologie dominantes, de nouveaux mythes sont alors créés, qui pourront y satisfaire. Et c'est bien le cas du mythe de l'amour maternel, omniprésent dans nos oeuvres littéraires, cinématographiques et surtout psychanalytiques modernes. Mais il y est diffus; nous n'en avons pas encore inventé d'acteurs, ni de récit matriciel. À moins que ce ne soient Freud avec son invention du complexe d'Oedipe et Jung avec ses deux archétypes de la mère et du père qui aient institué durablement ce mythe de l'amour maternel. Celui de l'amour paternel est encore manifestement beaucoup moins présent. Mais le nouveau rôle du père maternant son enfant, qui a émergé du féminisme, va probablement susciter de nouveaux récits mythiques.

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(*) Bien sûr on pourra citer Égée se jetant de désespoir dans la mer, voyant son fils Thésée revenir avec une voilure noire, ou Énée fuyant le siège de Troie, portant son père Anchise sur ses épaules, accompagné de son fils Ascagne, ou la douleur de Déméter  à la recherche de sa fille unique Perséphone enlevée par Hadès. Mais ce sont des anecdotes diverses plutôt qu'un mythe central.

jeudi, juillet 05, 2018

Le mirage mythique




Le sacré n'existe pas, si ce n'est comme aliénation de l'Homme, comme désir d'adoration fantasmatique, exaltation hypostasique (du grec: se placer dessous) qui annihile l'autonomie et la grandeur que l'homme devrait rechercher en son propre nom, dans les limites de sa condition humaine au coeur de la nature.
J'ai les oreilles fatiguées d'entendre célébrer avec emphase le caractère sacré du mythe (Roger Caillois, Michel Leiris et tant d'autres qui en discutent scolastiquement les attributs en prêtres théologiens), comme si cela nous révélait les dieux et nous grandissait à leur contact. Ces anthropologues du sacré, ces prêtres grandiloquents des mythes ne sont plus de mise. Leur temps est passé. Il faut seulement leur souhaiter d'avoir été à leur tour de grands écrivains qui ont fait vivre des mythes, pour qu'ils survivent à leur admiration des mythologies. Les mythes existent, tout notre rapport au monde est mythique, ils sont fascinants parce qu'ils nous parlent de notre manque d'être, mais il ne faut pas les prendre pour des réalités supérieures, des récits des dieux dictés à leurs prophètes. Il n'y a pas d'eau dans le mirage qui apparaît sur la dune dans la chaleur vibrante, mais seulement dans l'oued, ici bas. 
Le mythe est un récit humain imaginaire qui  sacralise, mais son contenu n'est pas sacré. Il met en scène les figures et le récit auquel on attribue l'origine de la vie, du groupe social, ou par lequel on survalorise des figures symboliques inventées de la création, de la nature, de la mort, de la puissance, de l'amour, du narcissisme, de la libido, qui valent mieux par et pour elles-mêmes, dans leur incarnation humaine, ou dans leur réalité physique, qu'en images, rituels, symboles imaginaires et aliénants. L'amour, c'est plus que Venus. Venus est une figure imaginaire admirable, mais qu'i ne faut pas adorer. Elle a été créée par un grand poète, elle est devenue une représentation anthropomorphique de l'amour dont on a fait une figure convenue. C'est la création du peintre, du poète, du sculpteur qu'il  faut admirer dans ses représentations, plutôt qu'un mirage mythique. C'est la vibration intime de l'amour qu'il faut cultiver, plutôt que son image pieuse.

La mythanalyse nous invite à prendre conscience de cette évidence que le sacré n'est qu'une mystification et que c'est l'homme ou la nature ou un sentiment qui méritent notre fascination humaine : ils sont beaucoup plus extraordinaires que les récits et les figures qu'on en crée. Un récit mythique n'est pas admirable parce qu'on le croit sacré, mais parce qu'il met en scène le désir humain du merveilleux et le talent humain de son auteur, c'est croire en l'Homme, plutôt que dans l'illusion du sacré.


mercredi, juillet 04, 2018

le schéma mythanalytique en psychanalyse



Cette nouvelle conception biologique de l'inconscient individuel que propose la mythanalyse offre une alternative au schéma freudien du psychisme de la profondeur, de même qu'à la théorie lacanienne de la surface de l'inconscient, situé et traité dans le langage et les médias.  Nous ne sommes plus dans des métaphores de la profondeur et de la surface, mais dans l'inscription biologique d'une succession de stades de la construction de nos facultés fabulatoires. 

La mythanalyse se présente dès lors comme une analyse moins littéraire et beaucoup moins dramatique que la psychanalyse traditionnelle. Encore faut-il que le patient évoque sa mémoire des stades successifs de son développement pour prendre conscience des déterminants qui sont restés inscrits physiologiquement dans sa mémoire, ceux dont il se souvient consciemment et ceux qu'il a pu oublier. 





La thérapie mythanalytique repose sur la prise de conscience non plus des seuls traumatismes qui ont été "refoulés" (Freud et Lacan), mais de ce qui a été marquant, puis éventuellement oublié (l'heureux à l'égal de ce qui a pu être traumatisant). J'insiste ici sur la posture beaucoup moins négativiste de la mythanalyse, qui retient ce qui a été marquant de façon joyeuse autant que douloureuse.  La mythanalyse considère les expériences vécues par le patient, qui se sont inscrites durablement dans la plasticité de ses réseaux neuronaux dès le stade foetal, mais aussi tout au long de sa vie et qui ont construit les matrices neuronales de ses facultés fabulatoires et qui déterminent encore ses fabulations d'adulte.





Nus sommes dès lors dans une démarche thérapeutique beaucoup moins obscure ou incertaine, beaucoup plus lucide et élucidatrice, qui prend en compte le conscient autant que l'oublié. J'ai toujours eu beaucoup de mal à admettre l'hypothèse théorique de la psychanalyse classique qui ne considère que l'inconscient comme source de pathologie, alors que la conscience est sans doute encore plus déterminante de nos difficultés psychiques que l'inconscient, outre qu'il est impossible et faux d'opposer le conscient et l'inconscient comme la lumière et l'obscurité. Ils coexistent et se mêlent assurément inextricablement.  




Changer le monde


mardi, juillet 03, 2018

TOUT CE QUI EST FABULATOIRE EST RÉEL, TOUT CE QUI EST RÉEL EST FABULATOIRE

Tel est le fondement de la mythanalyse. Ce postulat n'est pas un pléonasme, car le réel et le fabulatoire sont en  relation dense, gestation réciproque, construction dynamique permanente.

lundi, juillet 02, 2018

L'imaginaire et l'Inconscient





Notre rapport au réel est fabulatoire et nos fabulations sont réelles, qu'elles soient singulières, inscrites biologiquement dans les matrices de nos réseaux neuronaux, ou collectives, inscrites dans nos mythes et notre culture sociale. Voilà ce que postule la mythanalyse que je construis.


Mais l'inconscient n'est pas l'imaginaire, l'imaginaire n'est pas l'inconscient. Nous sommes conscients de nos imaginaires; nous ne le sommes pas de notre inconscient. Il faut appeler un chat un chat et cesser de confondre les notions avec lesquelles nous tentons difficilement d'élucider notre rapport au monde.


L'inconscient individuel est un concept opératoire majeur, quoiqu'en ait pu écrire Jean-Paul Sartre (1) ou Robert Misrahi (2), qui n'y voient qu'une mauvaise excuse pour notre pleutrerie ou notre manque de responsabilité. En mythanalyse, l'inconscient est singulier. Il est la mémoire oubliée des stades de construction de nos facultés fabulatoires. Et sa réalité biologique est l'inscription dans la plasticité de nos cerveaux où ces fabulations successives ont créé des matrices neuronales qui déterminent nos émotions d'adultes, donc nos idées, nos valeurs, nos comportements. La mythanalyse postule cette construction biologique. J'y insiste: l'inconscient individuel a une réalité qui est biologique.

Il en est tout autrement pour ce que Jung a appelé l'"inconscient collectif," dont je refuse le concept. Si je veux obliger Jung à appeler à son tour un chat un chat, cet inconscient serait comme une vapeur archaïque dans laquelle nous serions tous immergés, comme l'air que nous respirons, qui échapperait même aux déterminants historiques et sociologiques. L'inconscient collectif inclurait - serait structuré par, se configurerait autour - des archétypes universels, clés de nos fabulations, clés d'analyse pour le psychanalyste. Cet inconscient collectif est lui-même une fabulation gazeuse de Jung. Comment n'a-t-il pas vu lui-même, en toute cohérence avec sa théorie, que cet inconscient collectif renvoie à son cher archétype de l'air! Gaston Bachelard aurait pu le lui dire...


Ce qui existe incontestablement, et dont nous tirons matière et argument d'analyse, c'est la mémoire collective qui est inscrite dans notre histoire et notre culture collectives, incluant ses symboles, ses tensions, ses contradictions, ses traumatismes, ses failles, ses moments de gloire, ses désastres, ses jeux de pouvoir. Il s'agit là d'une mémoire idéologisée qui nous gouverne par soumission, acceptation, évidence ou rejet. Ce que Jung appelle l'inconscient collectif est assez ou très conscient: c'est l'imaginaire synthétisé, inscrit dans notre culture, voire institutionnalisé.


Il s'agit certes dans les deux cas de ce que j'appelle des fabulations, mais dont nous gardons au niveau individuel la mémoire inconsciente matricielle biologique singulière, tandis qu'au niveau collectif, c'est l'imaginaire ordinaire dont notre culture véhicule les récits ou mythes (par définition collectifs).


En employant le même concept d'inconscient pour l'analyse individuelle et pour l'analyse sociale Jung a créé une confusion dont nous peinons à nous libérer. Cette erreur fondamentale relève de sa propre fabulation idéaliste, quasi religieuse, sa quête inconsciente d'une âme individuelle et d'une âme sociale. Une illusion séductrice pour les esprits qui refusent la dure évidence du matérialisme et rejettent le biologisme clinique démystificateur de Freud (il est vrai déformé par l'obsession sexuelle viennoise de Freud et son machisme bien de son époque). 
La mythanalyse que je construis s'inscrit dans le réalisme de Freud, et s'oppose à l'illusionnisme de Jung, même si plusieurs penseurs contemporains de la mythanalyse s'en réclament plus que de Freud qu'ils haïssent pour son biologisme réducteur, tandis qu'ils célèbrent l'élévation aérienne de l'esprit jungien.
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(1) Pour Jean-Paul Sartre, le fondateur de l'existentialisme,  et de la responsabilité ("Nous sommes ce que nous faisons"),  "l'inconscient n'est que la mauvaise foi personnifiée". "Une conscience inconsciente est absurde" (L'Être et le néant, p. 18, éd. Gallimard.)

(2) Robert Misrahi, La nacre et le rocher, une autobiographie, p. 211, éd. Encre Marine (Belles Lettres), Paris, 2012. Il y écrit: « Les actes qui sont attribués à "l'inconscient" » par Freud ou Lacan « sont en fait issus du sujet conscient, lorsque sa confiance est obscure ou confuse... (212) Je n'oppose ... pas la conscience & l'inconscient, mais la conscience plus ou moins obscure à la conscience plus ou moins claire, & ces mêmes consciences (la vie immédiate) à la réflexion explicite et organisée.

... Cette obscurité de la conscience peut aussi être le fruit d'un refus, c'est-à-dire d'un acte implicite de refus. Si cet acte souhaite rester obscur ou caché, on peut alors parler de "mauvaise foi"...
Il était marié avec une psychanalyste....