tout ce qui est réel est fabulatoire, tout ce qui est fabulatoire est réel, mais il faut savoir choisir ses fabulations et éviter les hallucinations.
dimanche, juillet 10, 2011
L'accélération du temps social
Pourquoi avons-nous développé une telle obsession de l'accélération du temps, alors que pendant des millénaires l'humanité a vécu selon un temps cyclique saisonnier, vertical, ahistorique, un temps lent sans flèche du temps, ce que nous appellerions un "temps ralenti". Il s'agissait même, pour plusieurs cultures d'un temps orienté vers le passé, vers l'origine, peut-être même d'un temps qui se dégradait de génération en génération. N'est-ce pas ce que symbolise la perte du Paradis terrestre?
Comme je l'ai expliqué dans l'analyse critique de l'idéologie avant-gardiste (L'Histoire de l'art est terminée,Balland, Paris, 1981), cela tient à l'inversion du temps qu'a provoquée la Révolution de 1789.
Alors que le temps était légitimé par la création divine, que l'humanité occidentale fondait le sens des choses sur cette origine, que l'art imitait le passé, la vertu l'exemple du Christ, en guillotinant le roi, le père, les fils ont instauré le Progrès à venir pour remplacer le Bien divin originel, L'Histoire à venir et son achèvement pour remplacer l'explication des origines bibliques. Bref, les hommes ont créé le temps des fils, qui mettait fin au temps du Père. Ils ont inversé le Temps. Ce Temps de l'Homme est une révolution mythique fondamentale qui instaure la modernité.
Et il est alors logique que cette fixation sur l'horizon du futur, dont l'accomplissement dépend désormais de l'Homme, crée un désir d'y parvenir rapidement, de s'en rapprocher avec la même exaltation qu'inspirait auparavant le désir de Dieu. Nous avons hâte que le Progrès arrive, du moins en Occident, mais aussi maintenant en Chine, en Inde, au Brésil. Nous avons institué une idéologie de l'innovation, accéléré en conséquence la recherche technoscientifique, créé les Prix Nobel pour statufier les plus grands chercheurs. Nous fondons le progrès économique, social et même l'équilibre de notre course folle sur l'innovation permanente. La loi de Moore affirmant le doublement tous les 18 mois du progrès des technologies numériques, s'est imposée, au point de servir de fondement aux utopies barbares du trans- et du posthumanisme. Le temps se cannibalise.
Nous avons vu que l'avant-garde dans le champ de la création artistique a rencontré l'aboutissement de sa propre logique mortifère. Admettons que cela ne se répétera pas dans le cas de notre idéologie sociale et scientifique qui sont fondées sur le progrès, contrairement au champ de l'art. Mais ne nous laissons pas emporter par le mouvement sans pratiquer l'arrêt sur image, nécessaire pour garder le temps de la réflexion critique et de la jouissance vitale. Nous avons remplacé la domination de l'idée d'espace par celle du temps. Il y a un abus du temps dans notre façon d'envisager la vie.
Je ne veux pas dire pour autant qu'il n'y ait pas urgence de résorber la violence sociale, l'injustice, la misère humaine. Décidément, il est difficile aujourd'hui de ralentir notre temps social. Les fils sont impatients. Nous avons adopté la vitesse comme un mode d'existence et de pensée.
Intervention de signalisation imaginaire urbaine en 1982, dans le cadre de la Biennale de Sao Paolo.
samedi, juillet 09, 2011
Angoulême
Angoulême, la ville de province, périphérique de la métropole parisienne, une fille de la famille. Géographie politique anthropomorphique, pensée sur le modèle de la structure familiale. Nous pensons beaucoup plus sur ce modèle que nous n'en avons conscience, beaucoup plus selon la hiérarcie familiale que selon la géométrie.
jeudi, juillet 07, 2011
art sociologique à Angoulême (1)
"Paris - père", "Angoulême - fille". Le centralisme parisien et le régionalisme français. Nous pensons les relations entre centre et périphérie, capitale et régions selon le modèle anthropomorphique des relations familiales, la matrice de nos structures mentales.
Intervention urbaine, signalétique imaginaire, 1980.
mercredi, juillet 06, 2011
Rêves et cauchemars
Nos contes et légendes populaires sont des merveilles de récits mythiques. L'imaginaire y déborde, évoquant les inconscients sociaux, selon la diversité sociale et historique de ces cultures.
Chacun de nous fait aussi l'expérience chaque nuit de débordements oniriques agréables ou cauchemardesques. Malgré le désordre des liens entre les séquences de nos rêves, la volatilité des images, les répétitions obsessionnelles qui réactivent des traumatismes ou simplement des évènements marquants de nos vies, il semble que nous observions dans les rêves une polarisation entre le désir et l'anxiété, entre Éros et Thanatos. Le loup se fait mouton, l'agneau devient menaçant, sans que nous soyons capables d'analyser ces mutations binaires. Il apparaît que notre imaginaire individuel, comme les imaginaires sociaux, se structure principalement selon cette bipolarité du plaisir et de l'anxiété. La Bible elle-même met en scène dramatiquement cette structure en se bâtissant sur l'opposition entre le Bien et le Mal. La religion en a fait son fondement et cette structure se retrouve dans toutes les mythologies, toutes les légendes, tous les contes. Sans doute les figures de la mythologies ne sont-elles pas simplistes. Par exemple, celles de la mythologie grecque, sont souvent ambiguës, tantôt vertueuses, tantôt jouisseuses, tantôt méchantes, tantôt victimes, bref plus proches de notre humanité. Mais il demeure que nous les caractérisons selon le bien et le mal, le bonheur et la souffrance. Demeurent la punition, la cruauté, la jouissance et la douleur, comme deux pôles marquants de la vie des dieux et demi-dieux et autres formes de nos inventions.
Cette bipolarité peut trouver son origine biologique dans le carré parental, dans l'alternance de la faim qui fait crier l'estomac et de la satisfaction du nouveau-né apaisé par le sein. Il n'est pas nécessaire de faire des hypothèses métaphysiques, manichéennes, d'inventer un Dieu et un Diable, pour traduire cette expérience fondatrice du désirable et du redoutable que fait chaque nouveau-né. Demeurons matérialistes, dans le biologique, le physiologique, lorsque nous cherchons les sources et les structures anthropologiques de notre imaginaire. Cela semble plus modeste et plus sûr que les tentatives structuralistes, qui dérivent dans la littérature, l'érudition et l'idéalisme.
mardi, juillet 05, 2011
Kant, un philosophe sans sensibilité
Qu'est-ce que le temps qui dure? Le temps qui n'est pas volatile, pas éphémère, mais qui a une intensité. Un temps court? Long? Répétitif? Monotone? Intense?
Nous avons du temps toutes sortes d'impressions différentes et contradictoires. Bergson en a abondamment parlé.
Je vois surtout dans la durée une stabilité. Celle d'un effort persévérant, celle d'un développement durable, comme on le dit souvent aujourd'hui pour faire référence à l'aménagement écologique. Nous avons, bien sûr un - des problèmes - avec le temps. Une oeuvre, un couple peuvent bénéficier de la durée. La durée n'est pas l'éternité. Il y a des durées longues et d'autres courtes. Etre de courte durée paraît négatif, encore que si nous parlons d'un mal, cela devientne positif. Nous mettons donc dans le temps des valeurs, des qualités ou des défauts, comme dans l'espace.
L'idée kantienne de l'espace et du temps comme des formes a priori de la sensibilité est une pauvre abstraction théorique, bien digne d'un philosophe qui a une vie ordinaire et répétitive. Un philosophe qui n'a justement pas de sensibilité!
La sensibilité fait étroitement partie de l'intelligence, parce que l'intelligence s'est formée dans le climat affectif du carré parental, où tout lien implique une émotion, une valeur rassurante ou inquiétante. La construction neuronale du cerveau est fondée sur l'affectif.
Si Kant avait su conserver cette sensibilité affective, il aurait évité de perdre des années è réfléchir et écrire sur les formes a priori de la sensibilité, avec lesquelles j'ai perdu à mon tour trop de temps lorsque j'étais étudiant en philosophie.
L'abstraction est une démarche fort utile, instrumentalement très efficace, qui nous a valu beaucoup de réussites scientifiques. Elle est le fondement du mythe platonicien des eidos, les idées abstraites. Nous lui devons le rationalisme. Ce n'est pas rien! Mais la réalité qui nous intéresse est dans la caverne de Platon, pas dans l'air éthéré et vide de l'idéalisme.
Cela aussi, la mythanalyse nous le rappelle avec force. La lucidité est du domaine de l'affect. La vérité est une construction théorique, qui quitte ses fondations vitales et devient vite fictive. Même de la mythanalyse, inévitablement théorisante, j'ai pris soin de dire qu'elle est une théorie-fiction.
Le champ signalétique de Winnekendonk, Allemagne, 1982
lundi, juillet 04, 2011
Lust - le désir
Cette signalisation imaginaire choisie et placée par les habitants du petit village allemand de Winnekendonk dans un champ en 1982 se reflète dans l'eau au bord du bois.
Envie, désir, libido, Éros: un thème intime que la nature anime de vibrations narcissiques.
Freud a génialement mis en évidence ce fondement érotique de nos vies dans sa théorie psychanalytique. La psychanalyse en a fait abusivement une obsession. On pourra écrire tout ce que l'on voudra contre Freud et contre la psychanalyse, souvent à juste titre - et je ne m'en suis pas privé moi-même en théorisant la mythanalyse (La société sur le divan, 2008), il n'en demeure pas moins que nous devons à Freud cette mise en évidence dont la puissance demeure incontournable.
Éros est à coup sûr présent dans le carré parental, sous forme nourricière, même si l'éveil à la sexualité est retardé physiologiquement chez l'enfant pendant plusieurs années. (Retardé ne veut pas dire absent. Mais l'explosion sexuelle déclenchée par les hormones à l'âge de la puberté devient alors effectivement obsessionnelle chez beaucoup de personnes.)
dimanche, juillet 03, 2011
le sommeil
Vie diurne et vie nocturne, veille et sommeil, vie pratique et rêve ou cauchemar: nous avons une vie à deux temps, deux facettes, que nous imposent les configurations de l'univers et de nos corps, mais qui fonde aussi la structure de notre imaginaire. Ayant déjà évoqué précédemment ici la physiologie du rêve,je n'y reviendrai pas. Mais il faut admettre que l'ombre et la lumière sont pour nous deux sphères symboliques très élaborées, dans toutes les cultures humaines, qui ont largement contribué à déterminer nos religions, nos inconscients collectifs et individuels, nos mythes, et qui les modèlent encore aujourd'hui.
Conséquemment, le sommeil apparaît certes comme un temps de repos du corps, exception faite du cerveau. L'interprétation des rêves semble avoir toujours été un domaine privilégié de connaissance, jadis des devins et autres pythies, aujourd'hui des psychanalystes. L'oeil de la nuit, l'oeil de l'oreiller, voit, évoque, prescient le passé, le présent et le futur de nos vies. Nous prêtons au sommeil des vertus de communication avec les esprits et l'au-delà. Certes, Freud, le mystificateur mystifié, a ramené cette science occulte à l'expression inconsciente mais très matérialiste de nos instincts Éros et Thanatos, et au défoulement répétitif de nos traumatismes infantiles. Il demeure que pour lui le sommeil et l'hypnose, deux états qui nous dépossèdent du contrôle rationnel par le Surmoi de nos mouvements et de notre auto-contrôle, permettent de mettre à nu notre inconscient. Le sommeil impose la nudité du corps et de l'inconscient. Une nudité individuelle qui revêt les voiles de nos mythes collectifs et de leurs échos individuels.
vendredi, juillet 01, 2011
Mythanalyse et mythologie
L'un des postulats fondamentaux de la mythanalyse est de reconnaître la présence incontournable des mythes dans nos sociétés contemporaines. Alors que nous nous étonnons de la naïveté des Égyptiens, des Grecs ou des Incas, qui croyaient à des dieux que nous jugeons totalement imaginaires, et que nous nous pensons modernes, la réalité est que nous mythifions nous-mêmes aujourd'hui tout autant des figures imaginaires qui sont tout aussi ingénues. La mythanalyse explore les mythes actuels, tandis que la mythologie déploie des trésors d'érudition historique sur des mythes anciens. Il n'est pas question ici de dévaloriser la mythologie, extrêmement intéressante et significative de notre passé, et qui peut nous éclairer sur notre présent, mais de marquer la différence avec l'actualité de la mythanalyse. C'est en ce sens que nous nous sommes, dès les années 1970, orientés différemment des historiens importants de la mythologie, tels que Gilbert Durand, Henri Corbin, Mircea Eliade, etc.
Certes, les mythes naissent, meurent, se transforment, et beaucoup de nos mythes actuels ont de nouvelles apparences, que nous appellerons modernes, postmodernes, posthumanistes, etc. Mais nous demeurons aveugles à la naïveté de nos monothéismes actuels, de nos croyance dans la Raison, l'Economie, le Progrès, la Technoscience, le numérique, etc. Il n'en demeure pas moins important de distinguer nous aussi aujourd'hui entre les bons et les mauvais mythes et dans leur ambivalence entre leurs bonnes et leurs mauvaises facettes.
jeudi, juin 30, 2011
Naissance de la mythanalyse
La naissance de la mythanalyse peut se raconter. Le récit que j'en ferai sera inévitablement personnel et d'autres pourront proposer une autre histoire.
Je dirai que la mythanalyse doit beaucoup à l'émergence idéologique et la légitimation de l'irrationnel dans notre chère maison occidentale. Il faut ici rendre hommage à Rimbaud, Lautréamont, à Dada et au surréalisme. La poétique des éléments premiers ou l'analyse critique de la science , telles que déployées par Gaston Bachelard, constitue aussi un moment important. Bien sûr, cette histoire compte avec Freud, son Totem et tabou, son Malaise dans la civilisation, deux textes qui tentent d'élargir la psychanalyse à l'anayse sociale. On se doit de souligner aussi l'importance de Jung, de son idée d'inconscient collectif, de son invention des archétypes, d'Erich Fromm, notamment de son Langage oublié : introduction à la compréhension des rêves, des contes et des mythes. Nous citerons aussi les tentatives de la socioanalyse, en particulier de Gérard Mendel. Mais la mythanalyse doit beaucoup plus à la sociologie. Il faut reconnaître l'importance des Formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim, mais selon moi plus encore rendre hommage aux analyses des rapports entre espace pictural et société publiées par Pierre Francastel. Francastel a été mon maître à penser, tant pour concevoir l'art sociologique que la mythanalyse.
Nous nous ferons un devoir de souligner l'approche de Gilbert Durand, surtout de ses Structures anthropologiques de l'imaginaire, un livre dont le titre portait un ambitieux projet, mais qui en réalité a beaucoup déçu et n'a pas eu de suite, même pour ceux qui, comme lui, se sont passionnés pour la mythologie ancienne. Plus récemment, j'ai trouvé beaucoup d’intérêt dans l'ethnopsychanalyse de Tobie Nathan.
Pour ce qui me concerne, j'ai eu l'intuition de l'importance de la mythanalyse en construisant la théorie de l'art sociologique dans les années 1970. C'est la critique de l'idéologie avant-gardiste qui m'a fixé sur l'analyse du mythe du progrès et de son incompatibilité avec les mythes de l'art. J'en ai parlé assez précisément dans le dernier chapitre de L'Histoire de l'art est terminée (Balland, Paris, 1981) et j'ai commencé dans la foulée à rédiger un manuscrit intitulé Mythanalyse qui a été refusé par André Balland en 1983. Pour toutes sortes de raisons personnelles - divorce, émigration au Québec, création de la Cité des arts et des nouvelles technologies de Montréal en 1985 et engagement dans les arts numériques -, j'ai laissé reposer ce manuscrit que je n'ai repris qu'en 1999, en même temps que la peinture et que j'ai publié en ligne en 2000, sous le titre Mythanalyse du futur (www.hervefischer.net).
Ce texte a été pour moi une sorte d'atelier de pensée, d'où sont sortis successivement depuis trois livres qui, selon moi, fondent sérieusement la mythanalyse et en proposent la théorie: CyberProméthé ou l'instinct de puissance (vlb, Montréal, 2003), Nous serons des dieux (vlb, 2006) et La société sur le divan, éléments de mythanalyse (vlb, 2007).
Les deux éléments les plus fondamentaux me paraissent être, outre l'affirmation de la pleine actualité des mythes dans nos sociétés contemporaines, l'élaboration théorique de l'instinct de puissance, que j'ai appelé Prométhée, reprenant la tradition grecque de Freud actualisant Eros et Thanatos, et la structure élémentaire du carré parental (la mère, le père, l'autre et le nouveau-né).
Cette structure élémentaire qui est le fondement de la mythanalyse, est biologique et culturelle. Je ne suis pas prêt à admettre dans la mythanalyse d'autre théorie que matérialiste. Les approches idéalistes, telle celle de Jung ou de Fromm déconsidèrent la mythanalyse en se fondant naïvement sur un mythe non reconnu comme tel.
Bien sûr, je compte publier un autre livre sur la mythanalyse, qui développera et articulera les idées que j'accumule dans ce blogue. Un de ces jours.
mercredi, juin 29, 2011
mythanalyse du temps
Pensez-y: le temps vaut mieux que l'éternité! Bien sûr, le temps passe. Il faut savoir en profiter d'autant plus, précisément, qu'il n'est pas éternel. C'est le cycle de la nature qui est en jeu. La brièveté de la vie nous a incité à doter les dieux d'une vie éternelle. Dès qu'on en analyse les vertus et inconvénients, on ne peut qu'en constater l'incongruité. L'éternité est un concept limite impensable.
Voilà donc typiquement un concept imaginaire qu'on ne peut imaginer, et métaphysique qu'on ne peut rationaliser. Ce que j'appelle en mythanalyse une limythe.
Nous en avons beaucoup d'autres, comme l'infini (grand ou petit), l'absolu, le néant, etc. Ce sont des concepts abstraits symétriques du réel où s'inscrit ce que nous n'avons pas, ne sommes pas, ne pouvons ni penser ni imaginer, mais qui signalent des peurs ou des désirs bien réels. Nous ne pouvons sortir des limythes de l'existence. Mais constamment nous aspirons à surmonter nos frustrations. L'instinct de Prométhée.
mardi, juin 28, 2011
le dieu Janus
Divinité romaine qui préside aux commencements et aux passages, Janus avait deux visages dos à dos. On l'invoquait avant les autres, pour favoriser le rituel. Il savait ce qu'il y avait des deux côtés, le passé et le futur, l'intérieur et l'extérieur. Il commençait l'année (mois de janvier). Chaque homme raisonnable s'assurait de le prier pour guider ses actes. Il offrait la sécurité d'avoir des yeux dans le dos, si l'on peut dire - principe de prudence -, mais aussi deux cerveaux, peut-être.
Ce double pouvoir a valeur emblématique contre toute pensée simpliste, binaire, catégorielle. Il vaut pour le philosophe artiste aussi, celui qui adopte deux modes de connaissance, le théorique et le sensible, le rationnel et l'intuitif, le conceptuel et le visuel, l'écriture et la peinture, l'installation et la performance.
Il incarne les doubles facultés que nous avons tous, mais que la catégorisation aristotélicienne, la pensée binaire de Platon, le système institutionnel académique ont opposées et dont elles nous interdisent le double usage. On a même tendu à les opposer selon les genres: la rationalité masculine et l'intuition féminine. Ce mode de pensée caricatural nous renvoie à la structure élémentaire biologique du masculin et du féminin, qui détermine certainement beaucoup de cultures, de mentalités, d'organisations sociales, à partir de l'expérience du carré parental.
Cette complexité du dieu Janus, qui lui confère tant de puissance, n'a pas été jusqu'à lui reconnaître les vertus d'Hermaphrodite, même s'il y a en chacun de nous, admet-on, des facettes masculines et féminines.
lundi, juin 27, 2011
Maîtriser les monstres
La magie nous protège des méchants, les grigris des ennemis. Le beau Prince tue le dragon pour libérer sa princesse et accéder à elle. Le centaure tue l'aigle qui dévore le foie de Prométhée enchaîné et le libère. Hercule tue bien des monstres. L'archange Saint-Michel tue le diable incarné en serpent monstrueux. Quand le démon ou le cyclope deviennent des gargouilles de nos églises, ils sont maîtrisés, soumis. Bons à recueillir l'eau de la toiture et à la faire couler loin des murs. Nous avons une longue tradition humaine de divers fétiches, formules, prières et rituels pour nous mettre à l'abri des forces obscures du Mal. L'homme est inventif, tant en menaces qu'en remèdes.
Mais pourquoi imaginons-nous ces forces ténébreuses? Pourquoi avons-nous peur de ce que nous ne voyons pas et croyons d'autant plus effrayant? D'où nous vient cette anxiété créatrice de figures horribles? Pourquoi ce sentiment si puissant d'insécurité? D'un traumatisme de notre enfance? De notre genèse? Découvrirons-nous dans les mythologies de toutes les civilisations des sagas explicatives? La boîte de Pandore? Adam et Ève chassés du Paradis?
Nous hypostasions ce qui menace notre sécurité physique, notre vie, nous donnons des visages à notre peur de souffrir. La vie foetale est-elle si fatale, celle du nouveau-né à ce point dramatique? Est-ce l'instinct qui angoisse si profondément le nouveau-né lorsque qu'il a faim ?Pourquoi l'enfant grandissant a-t-il si peur du noir?
Parmi toutes les hypothèses qu'il faudra étudier, on ne peut manquer de considérer la dépendance totale, vitale du nouveau-né qui s'agite sur le dos pour obtenir le sein. L'obscurité aussi contribuera à priver de sécurité physique celui qui aspire à dormir. On observe les craintes des animaux, leur habitudes pour se mettre à l'abri, se cacher lorsque la nuit donne l'avantage aux prédateurs bien réels qui profitent de ll'obscurité pour chasser et ont une vision ou un odorat adaptés à cette fin.
La peur n'est pas dans nos gènes, sinon au niveau de l'instinct. Et elle est dans notre culture, qui nourrit notre imaginaire. Elle est déjà présente dans le carré parental, dans l'angoisse des parents.
dimanche, juin 26, 2011
Le cyclope
Géants, fils d'Ouranos (le ciel) et de Gaia (la terre), les cyclopes ont un seul oeil, rond. Ils possèdent une force exceptionnelle et ont créé le tonnerre, la foudre et l'éclairs, dont la foudre Zeus, pour le remercier de les avoir libérés du Tartare, et qui permettra à celui-ci de dominer le monde. Cette saga mythologique grecque évoque donc la force brutale et la capacité de voir l'adversaire pour mieux le tuer. Ce sont l'une des figures de monstres qui ont personnifié dans toutes les mythologies nos peurs les plus grandes. Dans la cosmogonie actuelle, ils ne seraient plus les porteurs de l'éclair, du tonnerre et de la foudre, mais des tremblements de terre, de la guerre atomique, du cancer, du sida ou du terrorisme.
On constate que dans la mythologie grecque, l'anthropomorphisme dominait: c'étaient des figures monstrueuses, mais toujours des déformations humaines. Aujourd'hui, notre effroi s'image avec des virus et des cellules, des bombes ou des plaques tectoniques. L'imaginaire s'est en quelque sorte refroidi. Notre peur est plus précise, plus objectivée, donc mieux maîtrisée. Seules des sectes extrêmement marginales nous annoncent encore l’Apocalypse pour demain. De moins en moins de gens croient aux Enfers. Nos connaissances scientifiques, aussi limitées soient-elles encore, nous libèrent de nos peurs ancestrales et nous donnent l'espoir de vaincre les monstres.
Voilà un magnifique progrès de notre évolution. Le pouvoir de la science est certes un mythe - un mythe récent, parmi les plus actuels; mais c'est un mythe bénéfique. Un mythe qui mérite qu'on y croie, comme au mythe du progrès, et qu'on travaille à le développer. Ces mythes nous libéreront des cyclopes et autres monstres de notre irrationnel.
samedi, juin 25, 2011
Structure élémentaire de nos mythes
La peur est la peur de quoi? Peur du noir? Peur de l'inconnu? Peur de l'autre? Peur de la perte? Peur de la mort? La mort réunit toutes ces peurs: la perte, le noir, l'inconnu, l'autre. La peur se contrôle très mal. Elle nous saisit, le plus souvent elle devient irrationnelle, elle tourne à l'effroi, qui est une sorte de peur totale, quasi religieuse, d'une puissance très supérieure à nous. qui nous glace et nous paralyse, comme la mort.
Le vocabulaire multiplie les émotions: affolement, crainte, épouvante, horreur, terreur. Le physiologique se mêle au religieux dans ce saisissement. Le mystère menaçant entre en scène. Nous imaginons le tremblement qui pouvait saisir les premiers hommes en cas d'orage, de tremblement de terre, d'éruption volcanique, ou simplement face aux bruits de la nature, du vent dans la forêt.
L'imaginaire est le catalyseur de l'effroi. Nous voilà confrontés à la peur de l'imaginaire, que l'obscurité favorise, que la lumière chasse, comme elle éloigne les fantômes, les monstres, les mauvais esprits. Notre imaginaire est structuré par ce binôme de l'ombre et de la lumière, ce rythme binaire éternel auquel l'homme a dû s'adapter, cette nuit, dont nous avons parlé tout récemment. L'ombre appelle l'imaginaire, la lumière l'éloigne, ou l'oriente autrement, plus créativement, moins peureusement.
Voilà bien une structure élémentaire, anthropologique, aurait dit Gilbert Durand, de l'imaginaire et de nos mythes.
vendredi, juin 24, 2011
La bonne nouvelle
Manifestement, tout le monde n'a pas encore reçu le faire-part. Et Saint-Thomas, l'incrédule, lui-même, ne pourra pas toucher ce qui n'existe pas pour s'assurer de son inexistence.
jeudi, juin 23, 2011
le paradis
Nous imaginons un autre monde où nous serions débarrassés de nos limites terrestres, voire de nos souffrances. Nous l'appelons le paradis. Et même si nous ne situons pas cet autre monde dans les nuages ou dans le ciel, si nous le croyons proche de nous sur Terre, invisible mais intime,et que nous y situons les esprits de la nature, de nos mort, de nos anges et de nos ennemis, il demeure que nous en éprouvons le besoin psychique.
Le monde des eidos platonicien, le monde virtuel du numérique, le monde intelligent de nos ordinateurs et de nos mobiles, toutes ces déclinaisons d'un autre monde que nous survalorisons et qui nous libère de nos frustrations d'ici-bas, constituent une constante des imaginaires sociaux à travers les âges.
Tout ce que nous ne savons pas et que nous désirons savoir pour comprendre d'où nous venons et comment mener nos vies, nos morts le savent-ils? Le saurons-nous après notre mort? Curieux fantasme, qui nous parle de nous et de rien d'autre. Et nous peuplons cet autre monde des figures de nos mythes.
mercredi, juin 22, 2011
La mythanalyse est nécessairement athée et matérialiste
On ne peut pas développer la mythanalyse en se basant sur une croyance mythique comme la religion. Ce serait hypothéquer d'emblée la démarche critique de démystification que nous voulons construire. La mythanalyse ne peut pas davantage être idéaliste et invoquer à la façon de Jung, des archétypes comme formes universelles et éternelles de notre inconscient. La mythanalyse est nécessairement sociologique et historique, relativiste.
Le matérialisme lui-même n'est pas un mythe impliquant une croyance. C'est plutôt un état ou une vision de non-croyance, qui ne met en jeu que la matière, sans lui prêter de forces animistes ou transcendantales. L'athéisme matérialiste est un degré minimal, si non un degré zéro de mythification. Je ne dis pas qu'on n'y retrouve pas d'investissement inconscient. Mais il n'est pas nécessaire de mettre en scène Gaia ou une déesse Nature pour penser le monde en termes matérialistes, panthéistes, athée. Il faut plutôt déchiffrer cette tendance à imaginer la terre comme une figure matricielle, c'est-à-dire maternelle.
Nous sommes donc à l'opposé de Jung et de ses disciples.
mardi, juin 21, 2011
L'obscurité du monde
Aujourd'hui 21 juin, solstice d'été dans l'hémisphère Nord. Le jour le plus long de l'année, la nuit la plus courte. Un évènement du calendrier que les humains ont toujours célébré magiquement, religieusement, socialement, tant la symbolique de notre interprétation du monde en dépend. Entre l'obscurantisme et les Lumières, la superstition prêtée aux primitifs et la lucidité revendiquée par les modernes, nous n'en finissons pas d'interpréter la lumière et de prêter à l'obscurité des maléfices qui nous effrayent.
La mythanalyse de la lumière ne peut s'écrire qu'au regard (sic!) de l'obscurité. La nuit n'est pas qu'une absence de lumière. Elle est un autre univers, habité, hanté par les esprits, peuplé de fantômes, monstres grouillants. Dans cette image binaire d'un univers manichéen - on/of - oui/non - nous retrouvons toutes les figures de nos inconscients, individuels ou collectifs. Dieu et le Diable, notre vie active et nos rêves ou cauchemars. Notre univers est noir et blanc. Une structure visuelle fondamentale de notre cosmogonie qui se reflète aussi bien dans notre logique rationaliste que dans nos dérives racistes.
Et qui serions-nous, comment penserions-nous, si la nuit n'existait pas? Si nous ne dormions pas? Si la nuit ne protégerait pas notre sommeil? Beaucoup d'autres d'espèces vivantes s'en accommodent très bien. Du moins s'accommodent très bien de la noirceur. Mais en existe-t-il qui ne connaissent que la lumière? Les anges? Les esprits des morts qui ont rejoint Dieu?
Sans doute Dieu ne dort-il jamais! Et ceux qui ont le privilège de partager sa lumière non plus. Sans être théologien, je suppose qu'il n'y a pas de nuit au Paradis.
dimanche, juin 19, 2011
structure élémentaire de la mythanalyse
Le nouveau-né construit ses relations au monde et à lui-même dans un système qui met en scène principalement la mère, le père et l'autre (la société). Bien entendu ce dispositif de construction psychique peut varier considérablement en intensité d'un individu à l'autre: absence ou présence hyperactive du père ou de la mère, frères et soeurs, et susciter donc des variantes psychologiques, voire des fixations ou des dysfonctions. L'autre - la société - demeure toujours un acteur fondamental du carré parental à travers le langage et la culture des parents.
Lorsque le monde vient à l'enfant et que celui-ci apprend tout à la fois sa totale dépendance et les modes d'emploi, cette structure élémentaire formate ses structures neuronales d'interprétation de l'univers, du proche vers le lointain. L'interactivité que le nouveau-né développe avec cet univers familial se projette sur l'univers lointain et renforce sa structure imaginaire et logique à la mesure de l'efficacité qu'il apprend à obtenir.
Ce formatage structurel sera définitif. Et il se décline évidemment en fonction de la diversité de l'autre, selon les sociétés et les cultures où chacun naît.
C'est cette structure élémentaire, biologique et familiale - familière - que j'ai analysée dans La société sur le divan, éléments de mythanalyse. Plus j'ai travaillé avec cette hypothèse, plus elle s'est confirmée et affinée.
La mythanalyse est donc une théorie matérialiste, comme la psychanalyse freudienne, basée sur la biologie et la société. Nul besoin, à la façon de Jung, de faire intervenir des archétypes, des formes éternelles et universelles qui flottent dans un idéalisme créateur de fausses explications. La mythanalyse s'inscrit évidemment dans la diversité des cultures et dans la psychologie constructiviste de Piaget. Elle n'a pas besoin de ces hypothèses jungiennes pour se déployer. C'est pourquoi, au-delà de l'érudition incontestable et intéressante de Jung, j'ai toujours refusé sa position idéaliste et universaliste, qui, malheureusement, a eu beaucoup de succès auprès de plusieurs prétendants à exposer une mythanalyse jungienne.
samedi, juin 18, 2011
Vérité et lucidité
Il ne faut pas confondre la vérité, une quête du Graal idéaliste, illusionniste, quasi théologique et impossible, et la lucidité, qui est une exigence quotidienne de l'esprit, une attitude consciente de son relativisme, mais aussi de la liberté critique qu'on peut en obtenir bien réellement. La mythanalyse démystifie la vérité - les vérités -, mais elle construit une lucidité de l'esprit humain, toujours en chemin, mais qui peut prétendre aussi être toujours en recherche de son progrès.
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